Avions de chasse: Trudeau contourne ses militaires

Comme Stephen Harper avant lui, Justin Trudeau a choisi un processus d’achat qui ne garantit pas aux Canadiens qu’ils obtiendront le meilleur avion au meilleur prix.

Le 4 mai 2012, un CF-18 survol l'île de Vancouver. Photo: Sgt Robert Bottrill/Défense nationale
Le 4 mai 2012, un CF-18 survol l’île de Vancouver. Photo: Sgt Robert Bottrill/Défense nationale.

L’achat par Ottawa d’une flotte «temporaire» de 18 avions de chasse CF-18 de Boeing sans appel d’offres a de quoi faire sourciller. Ce choix risque de coûter plus cher, et il ne répond à aucun impératif de défense. La décision du gouvernement Trudeau vise avant tout à respecter une promesse électorale simpliste et irréaliste, et à contourner les voeux de son propre personnel militaire, qui souhaitait acquérir l’avion concurrent, le F-35 de Lockheed Martin.

L’acquisition d’une nouvelle flotte d’avions de chasse est un événement étudié de près dans les cercles militaires et gouvernementaux à travers le monde. Il s’agit d’un mélange de politique, de défense stratégique et de gros sous qui a peu d’équivalents. Les chasseurs sont un symbole, et les décisions d’achat envoient un signal aux alliés du Canada.

Ainsi, lorsque Justin Trudeau a promis en campagne électorale de faire le contraire du gouvernement de Stephen Harper et de ne pas acheter le F-35 de Lockheed Martin, le dernier-né d’une nouvelle génération de chasseurs, son engagement a retenu l’attention. En juin dernier, le premier ministre en a ajouté: «Les conservateurs se sont accrochés à un avion qui ne fonctionne pas et qui est loin de pouvoir fonctionner», a dit Justin Trudeau à la Chambre des communes. Le signal était clair: il n’allait pas changer de cap.

Or, en campagne électorale, les libéraux avaient également promis de lancer un appel d’offres ouvert et transparent pour remplacer les 77 chasseurs CF-18 vieillissants du Canada, achetés dans les années 80. À sa face même, cette promesse était irréaliste: comment tenir un véritable appel d’offres si on exclut sans raison valable le F-35 de la liste? Si le F-35 est vraiment trop cher et qu’il ne convient pas aux besoins du Canada, comme le prétendaient les libéraux, l’appareil serait tout simplement incapable de soutenir la comparaison lors d’un appel d’offres, et il perdrait la compétition, non?

Sans parler des risques de recours juridique si Ottawa écarte un avionneur sans raison solide.

À moins que…

C’est ici que ça se complique et que les luttes internes au sein du gouvernement et de l’appareil militaire prennent toute leur dimension politique.

En juin 2010, le gouvernement Harper a annoncé l’achat de 65 chasseurs F-35 Joint Strike Fighter (JSF), sans appel d’offres. Lors d’une grande enquête publiée en janvier 2012 dans L’actualité, je révélais que les hauts gradés de l’armée de l’air, avec l’aide du gouvernement conservateur, ont tout fait pour acheter le F-35, allant jusqu’à bâcler leurs analyses, contourner le processus normal de décision et exagérer les retombées industrielles au Canada.

Dès l’été 2006, plusieurs notes internes destinées au chef d’état-major de la Force aérienne et au ministre de la Défense de l’époque, Gordon O’Connor, montraient clairement que le F-35 était l’appa­reil favori des militaires canadiens pour remplacer les CF-18. En septembre 2006, le Bureau des acquisitions militaires, dirigé par le sous-ministre de l’époque, Dan Ross, recommandait au ministre O’Connor d’aller de l’avant. Il se basait alors sur une étude de la Force aérienne terminée quelques mois plus tôt – et qualifiée de « superficielle » par nos sources. « La famille JSF est la meilleure option pour remplir les besoins du Canada et restera en service le plus longtemps, tout en ayant le coût par avion le plus faible », peut-on lire dans une note interne datée du 19 septembre 2006.

Or, en septembre 2006, l’analyse phare qui guide le gouvernement lors de tout achat militaire, l’Énoncé des besoins opérationnels, n’a pas encore été produite. Ce cahier des charges, qui détermine ce que le Canada doit accomplir avec l’appareil, ne sera achevé qu’en juin 2010, un mois à peine avant que le gouvernement conservateur annonce son intention d’acheter les F-35. (Le projet sera finalement mis en veilleuse en décembre 2012, à la suite de révélations sur les coûts élevés des appareils, encore en développement à l’époque.)

Si le gouvernement Trudeau voulait respecter sa promesse de tenir un véritable appel d’offres pour acquérir le nouvel avion, il se buterait à la même volonté des militaires d’obtenir le F-35, jugé plus moderne, mieux équipé et plus polyvalent que la nouvelle version du Super Hornet CF-18 que Trudeau veut acheter, et qui représente le principal concurrent au F-35 depuis des années.

Au sein du gouvernement Trudeau, on craignait que l’Énoncé des besoins opérationnels concocté par l’Aviation royale canadienne ne soit rédigé de manière à favoriser le F-35 dans un appel d’offres, avec des critères serrés de nature à avantager Lockheed Martin, comme en 2010. Bref, le F-35 aurait très bien pu remporter l’appel d’offres, comme ce fut le cas lors de plusieurs compétitions à travers le monde depuis cinq ans. Justin Trudeau se serait donc retrouvé à briser sa promesse de ne pas acheter le F-35…

Trudeau et son équipe ont donc concocté un processus alambiqué pour tenter de tenir leur promesse et de plaire aux militaires.

Ottawa achètera 18 avions CF-18 de Boeing immédiatement, sans appel d’offres, pour remplacer certains chasseurs vieillissants. Un achat «temporaire», une flotte «intérimaire», visant à combler un besoin rapide. Un véritable appel d’offres suivra en 2022 pour compléter le reste de la flotte de manière permanente — les Forces canadiennes ont besoin, au minimum, de 65 chasseurs pour combler leurs besoins opérationnels au Canada, en Amérique du Nord et à l’étranger.

Ainsi, Trudeau n’achète pas de F-35 à court terme, et rien ne sera décidé concernant les besoins à long terme avant les prochaines élections. Les militaires, à qui le gouvernement offre un nouvel avion pour les faire patienter, peuvent encore espérer obtenir leur F-35 lorsqu’il aura fait davantage ses preuves au combat.

Sauf que…

Il y a de l’exagération, un coût et un piège associés à ce processus byzantin.

L’exagération:

Le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, affirme qu’il y a urgence d’agir dès maintenant pour éviter qu’il y ait un «trou» dans la capacité d’intervention du Canada. Les CF-18 canadiens seraient si vieux qu’Ottawa serait sur le point de ne plus pouvoir remplir ses obligations internationales. C’est au mieux, un raccourci commode. Au pire, une fausseté.

Le printemps dernier, le commandant de l’Aviation royale canadienne, le lieutenant-général Michael Hood, a soutenu devant un comité parlementaire que les CF-18 pouvaient voler jusqu’en 2025 sans problème, en raison du processus de mise à niveau de 400 millions de dollars en cours.

Trois possibilités peuvent provoquer une incapacité des CF-18 à remplir leur rôle:

  • une désuétude des systèmes électroniques des appareils, comme les radars, les capteurs, etc.
  • une fatigue du châssis de l’appareil qui l’empêche d’effectuer des manoeuvres à haut risque
  • un nombre insuffisant d’appareils disponibles.

Ce n’est clairement pas le troisième point, puisque les Forces canadiennes ont encore 77 avions sous la main. Et les deux premiers points font partie de la mise à niveau de 400 millions de dollars — 28 chasseurs ont complété le programme jusqu’à présent. Le ministre de la Défense n’a d’ailleurs pas expliqué la raison de ce fameux «écart» dans la capacité opérationnelle…

Alan Williams, ancien sous-ministre aux acquisitions militaires jusqu’en 2005, explique que les tenants et aboutissants de l’achat des nouveaux avions de chasse sont connus. Le programme fait l’objet d’une attention particulière depuis maintenant dix ans. Deux journées d’informations ont eu lieu avec les manufacturiers à travers le monde, qui ne sont en réalité que quatre ou cinq à pouvoir soumissionner au Canada. Bref, le tour du jardin a été fait, et un appel d’offres pourrait être bouclé en 12 mois, peut-être 18 mois au plus tard. Il serait possible d’avoir une flotte complète de nouveaux avions en 2025…

En réalité, pour le gouvernement, plaider l’urgence d’agir et un possible manque de capacité est la seule manière de procéder sans appel d’offres pour un aussi gros achat sans risquer un recours devant les tribunaux et un braquage de l’opinion publique…

C’est une décision politique qui a peu à voir avec un besoin militaire stratégique.

Au passage, l’achat fera plaisir au nouveau président américain. Donald Trump estime que les dépenses militaires du Canada ne sont pas suffisamment élevées, à 1 % du PIB, alors que l’OTAN exige 2 %.

Un coût:

Sans appel d’offres, comment savoir si le Canada obtient le meilleur prix? C’était vrai pour le F-35 en 2010, c’est vrai cette année pour le CF-18. Ottawa annonce qu’il entamera des négociations avec Boeing pour obtenir l’avion au meilleur coût possible. Aucun chiffre n’a été rendu public.

Mes sources indiquent que Boeing vend ses F-18 en moyenne autour de 80 millions de dollars US chacun, soit une facture totale de 1,5 milliard de dollars US pour 18 avions. Tout dépend de l’équipement que le Canada voudra y ajouter, des pièces de rechange requises, etc. C’est souvent lors de la négociation des coûts de maintenance et des pièces de rechange que les pays font des gains et peuvent faire baisser la facture. Le meilleur moyen d’y arriver demeure un appel d’offres.

Boeing veut vraiment vendre ses CF-18 au Canada, un symbole important pour un manufacturier qui a perdu plusieurs appels d’offres dans le monde contre le F-35 depuis cinq ans. Reste à voir à quel point Ottawa pourra en profiter, maintenant qu’il a déjà annoncé ses couleurs?

Un piège:

L’appel d’offres de 2022 devra tenir compte des 18 appareils CF-18 que le Canada vient d’acheter. L’Aviation royale canadienne est efficace, mais petite comparativement à d’autres armées dans le monde. Elle n’a pas les moyens financiers, ni les ressources humaines, pour opérer et entretenir plusieurs types d’appareils. C’est la hantise des comptables militaires: deux types d’avions, deux formations pour les pilotes, deux infrastructures d’entretien, des pièces de rechange différentes, deux types d’armement, de radars…

Dans le passé, évoquer la possibilité de faire cohabiter deux modèles de chasseurs au Canada suscitait un rire généralisé au sein des Forces canadiennes. Est-ce que cette position changera uniquement pour obtenir le F-35?

C’est ici que le piège se referme sur les militaires qui souhaitent acheter le F-35, même en 2022. En forçant l’achat des CF-18 maintenant, le gouvernement Trudeau oblige l’aviation militaire à en tenir compte lors de l’évaluation des coûts d’achat du futur appareil, dans cinq ans. Une fois le nouveau Super Hornet CF-18 dans la place, avec les ajustements requis et les nouvelles infrastructures, il sera difficile de recommencer à zéro avec un autre appareil totalement différent.

Ce qui donnera un avantage à Boeing lors de l’appel d’offres. Et qui dit avantage, dit moins bon prix lors de la négociation.

Les contribuables vont probablement payer plus cher ce processus en deux étapes autour du CF-18, afin que Justin Trudeau puisse respecter sa promesse de ne pas acheter de F-35 dans ce mandat. Et les pilotes et les commandants de l’aviation qui souhaitaient le F-35, même s’ils vont obtenir une deuxième chance en 2022, viennent probablement de se faire tasser pour de bon. Il y a fort à parier que la prochaine flotte permanente de chasseurs canadiens sera composée de CF-18.

Est-ce une bonne chose? Est-ce que le CF-18 est mieux adapté aux besoins du Canada? Est-ce que le F-35 est supérieur en réalité? Pour vraiment en avoir le coeur net, le gouvernement aurait dû lancer un appel d’offres ouvert, public et transparent dès maintenant. Mais comme Harper avant lui, Trudeau a choisi un processus d’achat qui ne garantit pas aux Canadiens qu’ils obtiendront le meilleur avion au meilleur prix.

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L’achat des CF-188 Hornet de l’armée canadienne s’est échelonné de 1982 à 1988. Ainsi ces appareils qui ont fait leurs preuves sur divers terrains d’opérations, sont assez polyvalents pour s’adapter aux missions du Canada. Ils arrivent de facto en fin de vie utile. Il faut de plus si je ne m’abuse, remplacer quelques F16 qui sont aussi en dépassement de vie utile.

En choisissant le F/A-18E/F Super Hornet, le Canada s’assure de la continuité de sa flotte opérationnelle en misant sur un modèle amélioré qui a aussi fait ses preuves. La commande de ces 18 appareils, n’empêche pas le Canada de remplacer le reste de la flotte qui devrait malgré tout se situer encore à plus ou moins 65 avions supplémentaires tel que précisé par Alec Castonguay dans ce billet. Par cette procédure d’appel d’offre, cela permettrait aux Forces de s’adjoindre un second avion.

C’est d’ailleurs cette démarche que j’avais préconisée du temps où Harper était entraîne dans le maelström du F-35. Il est bon pour des forces aériennes dignes de ce nom, de disposer au moins de deux ou trois types d’avions qui répondent adéquatement à toutes les missions. — N’en déplaise à l’auteur de cet article qui nous offre une vision plutôt comptable qui hélas dans un processus directement lié à notre capacité militaire et à la sécurité ne saurait invariablement fonctionner.

C’est pourquoi je trouve la démarche du gouvernement Trudeau saine puisqu’elle laisse désormais amplement le temps d’étudier tous les arguments, sans devoir réduire drastiquement la capacité opérationnelle du Canada qui déjà était sérieusement amochée lors de ses toutes dernières incursions en territoires irako-syrien. Et dont la capacité opérationnelle était déjà très réduite lors de l’intervention de 2011 en Libye.

Ajoutons pour conclure que depuis le début de sa conception, le Canada est engagé avec Lockheed Martin dans la recherche et le développement du F-35, un programme également subventionné par ottawa. En principe ce développement devrait avoir des retombées économiques positives sur le pôle aviation du Canada, tout comme plus spécifiquement sur la filiale canadienne de cette compagnie.

Notons pour mémoire que ce ne sont pas moins de 110 compagnies canadiennes qui se sont engagées dans le développement du F-35 et que ce ne sont encore maintenant pas moins de 80 compagnies canadiennes qui sont associées à son développement comme en phase de production dans la chaîne d’approvisionnement.

Selon Statistique Canada, 50 000 emplois seraient liés à la production de cet avion pour une période de 30 ans.

Les retombées économiques à long terme devraient excéder les 12 milliards de CAD.

Renoncer une bonne fois pour toutes au F-35 serait pour le Canada de se priver d’une part non négligeable de gains potentiellement et aucun retour sur ses investissements.

— Ce sont peut-être de telles considérations qui rendent le choix d’un appel d’offre hâtif un peu moins évident.

Nota : les concurrents du Super Hornet sont plutôt : le Rafale (Dassault), le Sukhoi Su-35 ou l’Eurofighter Typhoon.

L’achat de nouveaux F18 semble raisonable – nous les connaissons, ils répondent bien à nos besoins, nous savons comment les entretenir. Dans 5 ou 10 ans, les capacitées des nouveaux avions en développement seront mieux connues. Les avancées en techniques de guerre aurons aussi évoluées et les modes de combat actuelles seront sans doute désuettes, peut-être même sans avions de chasse avec pilotes en chair et en os. Je crois que le gouvernement est très sage d’attendre afin de mieux comprendre l’évolution de nos besoins avant d’aller de l’avant avec soit l’achat d’un avion qui est un inconnu et qui n’a pas fait ses preuves ou d’un avion qui n’a pas été choisi il y a 40 ans parce qu’il ne répondait pas à nos besoins.

Le F-35 est un trou béant pour Lockheen Martin et la USAF qui s’est sommise à payer 60% du développement sous G.W. Bush. Il est clair que la USAF veut sa « bébelle » qu’elle qu’en soit le prix qui a doublé en moins de 8 ans et ce sans compter les moteurs et les équipements dits « spécialisés » pour chaque type de client à l’intérieur de ls USAF dont « Marines corps » et « US Navy » pour ne nommer que ces derniers.

Rappellons que les pays intéressés, au nombre de 13 présentement, ont tous un petit nombre d’appareils en main puisque 93% des soi disante « commandes » ne sont que des options qui deviendront des « commandes fermes » que lorsque l’appareil aura fait ses preuves, prévue pour 2022. Durant ce temps les appareils servent d’appareils « cobayes » à prix réduits puisque peu équipés.

Sous toutes réserves, les F-35 démontrent de plus en plus de difficultés pour rencontrer ses promesses alors que seulement 26% des équipements ont faits leurs preuves en vol dit « technique ».

Puisque le F-18 Super Hornet est d’une cuvée mise en production en 2008 et que le Canada détient quelque 70 F-18A, il est moins coûteux d’acheter des appareils qui couvriront leurs missions durant les prochaines 20 à 30 ans que de jouer au casino royal des F-35.

Les derniers appareils F-35 furent vendus à 218$ millions, pièce. Quel en sera le prix final, personne ne le sait et il est trop tard pour reculer après avoir investit des milliards dans ce bolide (Lockheed Martin, AEDS, BAE, Pratt & Withney, Rolls-Royce ainsi que Northrop Grummand qui doivent éponger les 226$ milliards (plus de 50% d’over-budget en octobre 2010) qui représente presque une perte totale en profits véritables.

Le gouvernement Américain devra ainsi, octroyer à ces partenaires, des avantages fiscales au-delà de celles qu’elles ont déjà pour perte en capital, une des raisons pour laquelle les USA veulent engager la responsabilité des pays acheteurs qui ont bien d’autres choses que de s’occuper des dettes faramineuses créés par un consortium aéronautique pour se péter les bretelles alors que Boeing a en main le Hornet depuis 10 ans et dont les performances ne sont plus à mettre en doute.

Faut-il rappeler que le F-35 qui devait avoir une autonomie de 1,200 miles nautiques n’a réussis à date que d’accomplir 980 m.n. et ce sans le poids de l’armement et des équipements spéciaux prévus.

Un véritable éléphant blanc dont nous n’avons pas terminé d’en entendre de toutes les couleurs.