Bilan de campagne « inutile »

Trente-six jours et 600 millions de dollars plus tard, les Canadiens éliront probablement un Parlement en tous points semblable à celui qui était en place le 14 août dernier. Que s’est-il passé ? 

Montage L'actualité

Alors, aura-t-elle été « inutile », cette 44e élection générale ? C’est la critique qu’avaient formulée les partis d’opposition à son déclenchement, le 15 août. 

Justin Trudeau, disaient en chœur conservateurs, néo-démocrates et bloquistes, n’était mû que par son ambition personnelle. Mais à la différence des autres campagnes où l’argument avait été servi, cette fois-ci, la question ne s’est pas dissipée après les premiers jours. La raison en est fort simple : si la tendance se maintient, les Canadiens pourraient élire un Parlement quasi identique au précédent dans sa composition. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Cette élection devait être l’occasion pour le chef conservateur de se faire découvrir. Après tout, Erin O’Toole a pris la direction du Parti conservateur du Canada (PCC) en pleine pandémie. Il n’avait reçu que très peu de couverture médiatique jusqu’au début de la campagne. Mais le PCC a gaspillé cette occasion en conseillant à son chef de s’en tenir strictement à son texte.

Qui est Erin O’Toole ? À ce jour, la plupart des électeurs l’ignorent encore. Est-il un « vrai bleu » (c’est-à-dire un adepte du pur conservatisme de droite), comme il l’a prétendu pendant sa course au leadership ? Ou est-il un centriste ayant des atomes crochus avec Brian Mulroney ? Si M. O’Toole s’était parfois permis de répondre aux questions avec son cœur plutôt qu’avec les lignes rédigées par son équipe, on le saurait peut-être.

À cela s’ajoute le flou qu’a entretenu le chef à propos de politiques importantes qu’il mettrait (ou pas) en place. On pense d’abord aux armes d’assaut : après avoir écrit dans son programme qu’il lèverait l’interdit, cet ancien militaire a soutenu qu’il le maintiendrait, avant de finir par admettre que cela dépendrait de la révision de la classification qui serait menée… notamment par des propriétaires d’armes. 

Il y a aussi son plan de lutte contre les changements climatiques : Erin O’Toole propose de transformer la taxe sur le carbone versée à Ottawa en une taxe que les consommateurs se paieraient à eux-mêmes afin de financer de futurs achats verts. Pourtant, son cadre financier ne prévoit aucun budget pour mettre en place un tel système. En entrevue avec le Toronto Star, le chef a même laissé entendre que ce programme serait optionnel. Les demandes de précisions, à lui ou à son équipe, sont toutes restées lettre morte…

Justin Trudeau pour sa part a dilapidé tout le capital dont il jouissait encore pendant l’été. Au moment du déclenchement des élections, l’agrégateur de sondages 338Canada de notre collègue Philippe J. Fournier lui accordait 35 % des intentions de vote, contre 30 % pour le Parti conservateur. Aujourd’hui, il n’en a plus que 32 %, contre 31 % pour le parti de M. O’Toole. Les projections de sièges ne lui laissaient plus que quatre sièges avant d’atteindre la majorité.

Le premier ministre sortant n’a jamais osé s’assumer en demandant clairement une majorité. Il aurait pu plaider qu’en période de pandémie, il n’a pas de temps à perdre avec les tractations de coulisses propres à un statut minoritaire. Car le Parlement ne fonctionnait pas aussi bien que certains l’ont dit. Oui, le gouvernement a réussi à faire adopter la plupart de ses projets de loi, mais souvent au terme de laborieuses négociations. Qu’on pense seulement à l’arrêt des prestations pour les personnes en quarantaine au retour de vacances des Fêtes à l’étranger, qui a été maintes fois retardé, faute d’entente entre les partis. 

Le chef libéral aurait même pu apaiser ceux qui le trouvent trop dépensier en rappelant que c’est pour gagner l’appui du NPD qu’il a maintenu la PCU à 500 dollars par semaine au lieu des 400 dollars d’abord prévus. Cette concession a coûté cinq milliards aux contribuables.

Justin Trudeau a finalement semblé trouver un filon payant en tapant sur le clou de la vaccination obligatoire et des passeports vaccinaux. Cela lui a permis de diaboliser son rival conservateur. Mais le prix de cette politisation de la vaccination pourrait être une plus grande polarisation. À mesure que le chef libéral durcissait le ton envers les réfractaires à la piqûre, les manifestations le dénonçant se faisaient plus véhémentes. Ses discours réprobateurs ont-ils convaincu ne serait-ce qu’une seule personne à aller se faire vacciner ? Chose certaine, cela a donné des ailes au Parti populaire de Maxime Bernier, qui a vu ses appuis doubler.

Cette campagne s’annonce aussi à somme nulle pour le Bloc québécois. Yves-François Blanchet a été l’improbable gagnant du débat des chefs en anglais. Ses appuis ont été propulsés par la question de la modératrice établissant un lien entre le racisme et les loi 96 et 21. Le retour des enjeux linguistiques et identitaires en fin de campagne était exactement ce dont le Bloc avait besoin pour galvaniser les troupes. Mais ne nous méprenons pas : cela n’a permis au Bloc que de regagner le terrain perdu. Le parti de M. Blanchet se retrouve à plus ou moins 30 % des intentions de vote au Québec, soit à peine moins que les 32 % obtenus en 2019.

Jagmeet Singh, enfin, pourrait être le plus satisfait de cette campagne. Il est demeuré authentique et a porté un message cohérent avec pour résultat que, selon les sondages, il sera le seul chef à faire des gains importants lundi. Le Parti conservateur, qui songera probablement à réclamer le départ d’Erin O’Toole s’il ne devient pas premier ministre, devrait peut-être s’en inspirer.

Jagmeet Singh, comme beaucoup d’autres chefs de l’opposition avant lui, n’a pas eu de débuts faciles. Rappelons-nous à quel point il avait été critiqué en 2019 pour avoir dansé le soir de l’élection, alors que son parti venait de perdre près de la moitié de ses sièges. Mais il a persévéré. Il a gagné en assurance et en expérience. Il a en ce sens suivi les traces de Jack Layton (de 19 sièges en 2004 à la vague orange de 2011) et de Gilles Duceppe (qui a su faire oublier son bonnet sanitaire de 1997). Même Stephen Harper était resté en poste après sa défaite face à Paul Martin en 2004. Il avait fini par décrocher une majorité… sept ans plus tard. Les chefs de parti sont souvent comme de grands vins : ils deviennent meilleurs avec le temps. Encore faut-il que leurs militants soient assez patients.

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Oui 36 jours, 600 millions…
Et une augmentation majeure des cas de Covid, en partie à cause des rassemblements, accolades et selfies découlant de la campagne électorale.
On parle trop peu de cet aspect.

Merci de lire mon commentaire
Nicole S.

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Bonne analyse de la situation. Cependant, vous auriez pu ajouter le rôle PPC et le risque d’avoir un effet négatif pour le parti Conservateur.

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Je ne prends pas pour acquis que le prochain Parlement sera quasi-identique à ce qu’il était avant le déclenchement des élections et franchement je m’attends à de surprises, d’autant que ce sont dans plusieurs suffrages, pas seulement au Canada où les Institut de sondages se sont quelquefois trompés.

Pourquoi seraient-ils plus exacts en 2021 dans ce scrutin alors que les écarts en raison des incertitudes sont un peu plus grands ?

En ce qui me concerne, je suis Erin O’Toole depuis la course à la chefferie du Parti conservateur de 2017, je m’étais dit que ce gars-là était assez fort pour être parvenu à se glisser en troisième place. O’Toole n’a pas été militaire pour rien. Il sait manœuvrer.

Je ne suis pas de l’avis d’Hélène Buzzetti. Je pense que les électeurs qui pensent ou pensaient voter conservateur, connaissent désormais mieux ce politicien. Pour gagner, il n’a pas besoin d’être connu de tous les Canadiens. La victoire, c’est un à trois % de plus, et encore même pas dans toutes les circonscriptions.

Beaucoup de luttes se font et se feront sur le terrain. Il y aura des circonscriptions qui vont tomber, on sait pas encore lesquelles, il y aura inexorablement une redistribution des forces présentes au Parlement et rien n’indique que le premier bénéficiaire sera les Libéraux.

En France on aimait bien à dire que c’était les chasseurs qui faisaient ou défaisaient les élections. Je me demande bien pour qui les chasseurs du Québec et du reste du Canada voteront pas plus tard que demain. D’ailleurs la saison de la chasse vient à peine de commencer….

— O Canada, we stand on guard for thee, (et cetera).

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Effectivement, on ne devient pas un grand chef du jour au lendemain ! Faut laisser le temps aux jeunes chefs de se bonifier avec l’expérience! Donnons le temps et les coudées franches à Monsieur Trudeau pour peaufiner son expertise toute récente car il s’en est plutôt bien tiré dans le contexte unique du mandat qui s’achève, malgré quelques trébuchements- d’ailleurs, qui n’aurait pas fait de faux pas?

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