BOURASSA VU PAR Georges-Hébert Germain : Un bâtisseur

Robert Bourassa, par Georges-Hébert Germain, est publié aux éditions Libre Expression.

« Robert Bourassa s’est levé à l’aube, disant qu’il n’avait pas dormi de la nuit. Trop excité. Louis Reynolds venait confirmer ce qu’il croyait depuis un bout de temps, depuis ce discours que Roland Giroux avait tenu à l’automne devant l’Assemblée nationale : l’avenir du Québec se trouvait dans le Nord, dont les rivières géantes charriaient pour des milliards de dollars d’or bleu. Il est rentré à Québec, résolu à en faire le projet de sa vie. Il fit un plan, comme toujours. Il allait rencontrer les grands financiers canadiens et américains, rue Saint-Jacques, dans Bay Street et à Wall Street, et les intéresser à son projet. Il ferait de même en Europe, en Angleterre, en Allemagne, en France… Grâce à sa belle-famille, il était en contact avec les grandes fortunes du Québec. Il avait rencontré déjà, à quelques reprises, Paul Desmarais, avec qui il avait eu des discussions très stimulantes. Desmarais, créateur d’une nébuleuse financière multinationale, avait une très bonne connaissance des mar­chés financiers d’Europe, d’Amérique et d’Asie. Bourassa allait s’en faire un allié, un complice.

Après la crise d’Octobre, le Québec avait plus que jamais besoin d’un projet mobilisateur, capable d’assurer la paix sociale en créant un succès économique. Il a donc fallu jouer finement avec les très sensibles financiers, que les violences du FLQ avaient inquiétés. En fait, la stabilité sociale de la société québécoise dont leur parlait Bourassa ne pouvait être atteinte qu’en créant de la richesse et des emplois, en mettant le Québec au travail. Or, pour créer des emplois, 100 000 emplois, il fallait un grand projet, le projet du siècle, qui n’était pensable et réalisable que si l’on pouvait y investir des sommes gigantesques, le magot du siècle. Bourassa devait donc réunir la plus grosse somme d’argent jamais investie au Québec, dans quelque domaine que ce soit. Et contracter, par conséquent, une dette qu’il évaluait à l’époque à cinq ou six milliards de dollars. Le but était d’enrichir le Québec. Mais le risque était énorme.

Quand il disait que la Baie-James était l’une des réalisations dont il était le plus fier, Bourassa pensait à ce montage financier qu’il avait réussi à faire au début des années 1970.

Aucun autre homme politique, ni avant ni après lui, n’a eu l’audace, les compétences et les alliés nécessaires à la mobilisation d’une telle somme.

L’idée d’exploiter les richesses minières et hydrauliques du Grand-Nord québécois n’était pas neuve chez les libéraux. Depuis deux générations au moins, elle apparaissait en filigrane dans l’histoire du parti. Ayant compris les limites du capital disponible dans un Canada peu peuplé, Louis-Alexandre Taschereau avait travaillé activement à attirer des investisseurs américains pour développer le potentiel industriel du Québec et tenter de stopper l’émigration massive vers les États-Unis. Élu premier ministre en 1920, à une époque où l’économie nord-américaine commençait à éprouver des difficultés qui mèneraient finalement à la Grande Dépression, Taschereau avait encouragé vigoureusement le développement, par l’entreprise privée, des ressources forestières et minérales du Nouveau-Québec. À l’époque, malheureusement, peu d’entreprises québécoises avaient les connaissances et les compétences nécessaires à l’exploration de ces territoires et à l’exploitation de leurs richesses ; ce sont donc des sociétés américaines ou britanniques qui en ont profité.

Mais les temps avaient changé. Au cours de la Révolution tranquille, le gouvernement de Jean Lesage et son ministre des Richesses naturelles, René Lévesque, avaient parachevé la nationalisation de l’électricité amorcée par le gouvernement Godbout. Le Québec sortait alors des limbes. De grands cabinets d’ingénieurs-conseils y naissaient, puis y construisaient des autoroutes, des tunnels et des ponts, érigeaient des gratte-ciels, foraient des mines, aménageaient des rivières. On avait acquis un savoir-faire et conquis de haute lutte un « pouvoir-faire ». Le temps était enfin venu de réaliser de grandes choses.

Hydro-Québec avait trouvé dans les cartons de la Shawinigan Water and Power Company divers projets d’aménagement de rivières dans le nord du Québec. Mais les choses traînaient en longueur. Les ingénieurs ne savaient toujours pas sur quelles rivières ils allaient mener leurs études de faisabilité. Bourassa a chargé Paul Desrochers, convaincu lui aussi de la nécessité du projet, de stimuler et de raisonner Hydro-Québec, qui exigeait de garder la maîtrise d’œuvre de l’entreprise, mais semblait peu encline à la faire avancer.

Un soir d’été de 1970, dans la suite royale du Reine Elizabeth, à Montréal. Tapis moelleux, lourdes tentures de velours rouge, bleu et or, meubles laqués, lumières tamisées, avec vue de biais sur l’esplanade de la place Ville-Marie, de face sur l’édifice de la Sun Life et, à l’arrière-plan, sur le mont Royal, frémissante masse de verdure dans la poudreuse lueur du crépuscule. On avait apporté des amuse-gueules, des bouteilles (whisky, vodka, gin, vins, bières), un seau de glaçons, du café, un grand pot de lait. Étaient présents Roland Giroux et Robert A. Boyd, d’Hydro-Québec ; Robert Bourassa, premier ministre du Québec, qui venait tout juste, quelques jours plus tôt, de fêter ses 37 ans ; Paul Desrochers, l’éminence grise du Parti libéral, un conseiller écouté, qui ne portait pas Hydro-Québec dans son cœur, mais avait beaucoup de respect et d’amitié pour Giroux et Boyd, ses dirigeants.

Boyd commençait à avoir l’habitude d’expliquer à des premiers ministres les scénarios qu’avaient concoctés les ingénieurs d’Hydro-Québec. En 1965, il avait exploré avec Jean Lesage le dossier des chutes Churchill, au Labrador, décrivant le projet en long et en large, les implications, les coûts, les retombées économiques, la contribution du Québec, le genre d’entente qu’on pourrait faire avec Terre-Neuve si l’on acceptait d’acheminer l’électricité qu’elle produisait. L’année suivante, Lesage s’étant fait battre aux élections, Boyd avait dû recommencer avec Daniel Johnson. Celui-ci étant mort en septembre 1968, l’ingénieur a tout repris avec Jean-Jacques Bertrand. Et le voilà, deux ans plus tard, en train d’expliquer à un nouveau premier ministre comment on pouvait aller produire dans le Grand-Nord de l’énergie pas chère et propre. Puis, la vendre à bon prix aux Américains et, avec les profits – des milliards de dol­lars -, bâtir le Québec moderne.

Des quatre premiers ministres que Boyd avait rencontrés, Bourassa, qui n’avait pourtant pas l’air de s’y connaître en ingé­nierie et en sciences de la terre, était de loin le plus excité. Il voulait tout savoir, le pressait de questions : combien de temps ? combien d’emplois ? quelles rivières ? combien de kilowatts ? combien de centrales ? quelles retombées ?

Boyd avait apporté un jeu de photos aériennes, des stéréo­scopes, de grandes cartes topographiques au 150 millième et au 250 millième, quelques-unes plus détaillées, qu’il déroulait et étalait soigneusement sur la table. Lorsque le gouvernement avait nationalisé l’électricité, en 1963, Hydro-Québec avait hérité des levés hydrographiques effectués par la Shawinigan Water and Power Company le long du fleuve Hamilton, sur lequel se trouvent les chutes Churchill, et de cinq rivières majeures du versant oriental de la baie James. Ces cartes en noir et blanc étaient presque muettes, très lacunaires. Pas de routes, pas de villes, pas de voies ferrées. Que des lacs et un inextricable lacis de rivières. Quelques noms amérindiens ici et là. Des chiffres écrits à la main, des observations vite griffonnées sur la nature des sols, les courbes de niveaux…

Les quatre hommes s’étaient penchés, silencieux, sur ces grands espaces vides, presque vierges. Et Boyd, qui seul con­naissait la région pour y être allé quelques fois, s’est mis à expliquer, situer, donner des repères en divers endroits… Mais il débordait sans cesse et devait constamment changer de carte. Bourassa suggéra alors qu’on les étende toutes par terre, l’une à côté de l’autre, de manière à avoir une vue d’ensemble du territoire. On déplaça quelques meubles, on rangea les fauteuils et la grande table contre le mur. Et bientôt, sur le tapis bleu nuit de la suite royale, tout le territoire de la baie James fut étalé. Et les quatre hommes se tenaient autour : Bourassa était debout sur le nord des États-Unis et le sud du Québec ; Giroux se trouvait un peu à l’écart, un pied dans la baie d’Hudson, l’autre sur le nord de l’Ontario ; Desrochers, qui lui faisait face, marchait sur le Labrador et l’Ungava.

Boyd indiquait les rivières au fur et à mesure qu’il les nommait, la Nottaway, la Broadback ici, la Rupert, de très grosses rivières qui se jetaient dans la baie James. Plus au nord, il y avait l’Eastmain et la Grande Rivière, à la frontière du pays cri et du pays inuit. Boyd donnait de mémoire quelques chiffres sur les débits, les dénivellations, les populations amérindiennes. « Les études préliminaires avancent, disait-il. Mais nous manquons encore furieusement de données… et de moyens. » Le message était clair. Le premier ministre souriait, hochait la tête. Et Boyd comprit ce soir-là que l’aventure commençait vraiment et que, très bientôt, des budgets, qu’ils attendaient depuis si longtemps, depuis trois premiers ministres, seraient enfin alloués au grand projet. »

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Robert Bourassa, par Georges-Hébert Germain, est publié aux éditions Libre Expression.