BOURASSA VU PAR Jean-François Lisée : Un tricheur

Le petit tricheur : Robert Bourassa derrière le masque, par Jean-François Lisée, est publié aux éditions Québec Amérique.

« Les ministres et députés qui s’entassent à l’Assemblée pour une séance exceptionnelle du vendredi soir ne savent comment Bou­rassa va réagir au refus du Canada de reconnaître, en ce 22 juin 1990, le Québec comme « société distincte ». À l’oral, Bourassa a si souvent déçu qu’il n’a qu’à être bon pour paraître excellent. Ce soir, il sera très bon.

Il se lève, remercie ceux qui l’ont épaulé, parle d’injustice et rappelle, louangeur, René Lévesque. Puis vient la formule-choc : « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »

À cet instant, le climat politique du Québec est transformé. Robert Bourassa est presque seul à savoir… qu’il n’a rien dit.

Cette formule, il l’a inventée un peu plus tôt, en faisant ses longueurs dans une piscine. Quant au fond, a expliqué Bourassa, « il y avait trois choix. Un qui était à rejeter, c’était : « On présente l’autre joue, on dit pas un mot. » L’autre, qui était risqué, pour ne pas dire téméraire, c’était de dire : « Vous voulez pas de nous autres ? On s’en va tout seuls ! » Et le troisième choix, c’était entre les deux, sans qu’on voie clairement ce que ça pouvait être à ce moment-là. À très court terme, il fallait poser des gestes pour garder le contrôle de l’agenda. »

Il a cru se rappeler que le général de Gaulle avait dit quelque chose d’approchant au sujet de l’Algérie, qui resterait française quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse…

Le premier ministre décide donc de s’inspirer de la forme et de l’esprit d’un mensonge.

« Ça ne vous a pas fait hésiter ? » lui ai-je demandé.

« Ça m’a fait hésiter à dire que j’avais pris ça là. […] Je me suis dit : il y a certainement quelqu’un qui va dire : « Oui, mais deux ans plus tard, c’était l’Algérie algérienne ! » Mais ça n’a été souligné nulle part. »

Il n’hésite pas parce que l’idée de tromper son public le rend mal à l’aise. Il hésite parce qu’il craint de se faire prendre.

Après qu’il a prononcé la phrase, l’effet produit le déroute. Tout le monde est debout. Y compris les péquistes, dont le chef, Jacques Parizeau, l’appelle « mon premier ministre » – du jamais-entendu -, lui dit : « Je vous tends la main » – du jamais-vu – et vient le féliciter.

Bourassa assiste au déferlement. « À la Chambre, on ne se lève pas à tout bout de champ, c’est pas la routine. Je n’avais pas écouté la radio toute la journée. Je n’étais pas sensibilisé à l’atmosphère. »

L’atmosphère ? De quoi peut-elle être faite ? De ce que neuf mois plus tôt, le soir de sa réélection, en septembre 1989, Bourassa ait affirmé qu’en cas de refus de la société distincte le fédéralisme ne constituerait pas « une option éternelle » ? De ce que cinq mois plus tôt il ait déclaré qu’en cas d’échec il entreverrait une « superstructure » entre deux nations ? De ce que la veille le premier ministre du Canada, Brian Mulroney, ait déclaré qu’un rejet de l’accord conduirait les Québécois à devenir plus majoritairement souverainistes qu’ils ne le sont déjà (ils le sont depuis des mois) et provoquera la tenue d’un référendum fatidique ?

bourassa-meech

Photo : Jacques Boissinot / Presse Canadienne

Lorsqu’on revoit l’enregistrement de ce moment, on observe un Bourassa sonné par la réaction. Hagard, comme s’il s’était réfugié dans sa carcasse et se forçait à en ressortir chaque fois qu’un collègue lui tendait la main. Dépassé.

On n’invoque le fantôme de De Gaulle qu’à ses risques et périls.

Cette phrase – « Quoi qu’on dise… » – est ciselée dans le socle de la statue de Robert Bourassa, placée devant l’Assemblée nationale en 2006. Elle le résume parfaitement. Inspirée du mensonge d’un autre, elle avait pour but de gagner du temps en laissant croire, faussement, que des mesures allaient être prises. Elle a eu son effet. Immédiat : les Québécois ont cru que son auteur allait prendre l’histoire à bras-le-corps. Durable : elle est encore citée comme un défi, plutôt qu’un mensonge. Du Bourassa à l’état pur. »

* * *
Le petit tricheur
 : Robert Bourassa derrière le masque, par Jean-François Lisée, est publié aux éditions Québec Amérique.

Les plus populaires