Cannabis : la fausse balle du gouvernement Legault

Une hausse de l’âge légal de 18 à 21 ans pour consommer du cannabis, comme le prévoit le projet de loi 2, ne tient pas la route. L’effet sera même inverse à celui souhaité.

Photo : La Presse canadienne

Le premier ministre François Legault est un amateur de baseball. Il se rend régulièrement à Boston, casquette des Red Sox sur la tête, pour assister à une partie au légendaire Fenway Park. Comme tous les partisans, il s’est certainement déjà levé de son siège, excité, en voyant une balle frappée d’aplomb vers le champ extérieur, pour se rendre compte à la dernière minute que le projectile courbait… hors ligne. Fausse balle. Pas de circuit. Déception. Illusion. Ce qu’on croyait être un point se révèle être une très longue prise contre le frappeur.

C’est exactement l’effet qu’aura le projet de loi 2 de son gouvernement, la Loi resserrant l’encadrement du cannabis. Un mirage qui sera loin du coup de circuit espéré. La foule (l’électorat ?) qui se lève aujourd’hui, confiante, risque d’être déçue quand la réalité frappera.

Le ministre délégué aux Services sociaux, Lionel Carmant, a annoncé un assouplissement à son projet de loi cette semaine : les villes pourront décider s’il est permis de consommer du cannabis dans les parcs sur leur territoire — elles devront toutefois indiquer par des affiches bien en vue à quel endroit le joint pourra être grillé dans le parc. Un genre d’enclos à chiens, version marijuana.

Or, si le ministre se soucie du bien-être des jeunes, cet assouplissement n’est pas d’une grande utilité. C’est carrément tout son projet de loi qu’il devrait mettre à la poubelle. La hausse de l’âge légal pour consommer, de 18 à 21 ans, ne tient pas la route. L’effet sera inverse à celui souhaité, selon les experts en santé publique.

Je ne souhaite pas banaliser l’utilisation du cannabis. Je n’ai moi-même jamais fumé ou consommé de cannabis — sauf une fois à Amsterdam. Pas dans mes cordes, c’est tout. J’ai deux filles encore trop jeunes pour y penser, mais elles grandiront et je ne veux pas qu’elles deviennent des consommatrices régulières de pot. Je comprends les parents inquiets — et ils sont nombreux, à en croire les sondages. Absorbée en trop grande quantité, la marijuana a des effets néfastes sur le cerveau, qui continue à se développer jusqu’à l’âge de 25 ans. Il en va de leurs études et de leur qualité de vie.

Or, c’est justement pour ça qu’il faut maintenir l’âge légal de consommation à 18 ans. Hausser l’âge à 21 ans rendra les jeunes adultes plus vulnérables qu’en ce moment.

Dans son mémoire remis au ministre Lionel Carmant dans le cadre de la consultation publique du projet de loi 2 sur le cannabis, les médecins et scientifiques de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) ont demandé au gouvernement Legault de faire marche arrière.

« Un message de prévention qui passerait par l’interdiction n’entraînerait pas la réduction souhaitée des pratiques d’usage les plus risquées », peut-on lire dans le document de 22 pages.

Et ce, pour plusieurs raisons. En voici 10, en rafale.

  • Les 15 à 24 ans sont les plus grands consommateurs de cannabis au pays. Selon les plus récents chiffres de Statistique Canada, 29,5 % des jeunes dans cette tranche d’âge en ont consommé au moins une fois dans les trois premiers mois de 2019. Chez les 25 ans et plus, c’est 16 %. C’était le cas avant la légalisation et c’est encore le cas. Le taux de consommation chez les jeunes est stable depuis la légalisation. En résumé, leur dire simplement « non » ne fonctionne pas. Le projet de loi du gouvernement Legault va simplement pousser les 18 à 20 ans dans les bras du crime organisé, qui conserve ainsi la mainmise sur sa plus importante clientèle, et la plus vulnérable.
  • Le crime organisé est une plaie qui infecte toute la société. L’argent que ces groupes criminels engrangent est blanchi dans l’immobilier (ce qui fait grimper les prix pour la population), est utilisé pour intimider des propriétaires de bar ou sert à prendre les commandes d’entreprises au détriment des actionnaires. La moitié des 657 groupes criminels recensés au pays sont actifs dans la culture ou la vente de cannabis, ce qui leur rapporte plusieurs milliards de dollars par année. Le gouvernement Legault leur permet de fidéliser une clientèle jeune et nuit ainsi à l’un des objectifs de la légalisation : lutter contre le crime organisé.
  • Le petit revendeur du coin qui entre en contact avec un jeune adulte a généralement autre chose à lui vendre, des petites pilules colorées jusqu’aux sachets de poudre pas mal plus nocifs. Il est un guichet unique de services vers des dérapages.
  • La qualité du produit que le dealer vend n’est pas toujours au rendez-vous, contrairement aux produits vérifiés par la Société québécoise du cannabis (SQDC). Un produit de qualité entraîne moins d’effets indésirables.
  • Extrait du mémoire des spécialistes de l’INSPQ : « Les principales inquiétudes concernant la consommation du cannabis chez les jeunes ont trait au risque accru de problèmes de santé mentale. Il est clairement établi que ce risque est lié à la précocité, à la durée, à la fréquence d’usage et à la teneur des produits en THC. Les plus faibles concentrations de THC sont donc associées à des risques moindres. » Comment savoir le taux de THC dans l’herbe du revendeur, et ainsi savoir à quel « buzz » on doit s’attendre ? Le commis de la SQDC peut en informer le jeune adulte qui entre dans sa succursale ou qui lui pose des questions en ligne. Pas le pusher.
  • C’est pourquoi l’INSPQ proposait de rendre disponibles aux 18-20 ans des produits à faible teneur en THC. « Cette initiative enverrait un message de prudence à l’ensemble de la population au sujet des produits à haute teneur en THC, ce qui est d’autant plus important avant l’autorisation par le gouvernement fédéral des produits de cannabis comestibles et concentrés », écrit l’INSPQ.
  • L’accès à un produit légal facilite la sensibilisation et l’éducation sur les produits et leurs effets. Voici un extrait du rapport du Groupe de travail sur la légalisation et la réglementation du cannabis au Canada : « Nous savons que les restrictions d’âge en soi ne dissuaderont pas la consommation par les jeunes. D’autres mesures complémentaires, y compris la prévention, l’éducation et le traitement, sont nécessaires pour atteindre cet objectif. »
  • Le député libéral et porte-parole de son parti en matière de santé, André Fortin, l’a bien résumé cette semaine, lui qui fait un bon travail dans ce dossier, même s’il est à contre-courant d’une bonne partie de l’opinion publique. « Même s’ils font ce choix malheureux de consommer, il faudrait […] leur donner accès au meilleur produit possible, qu’ils soient encadrés au moment de leur achat, qu’ils aient tous les outils de prévention à leur disposition au moment de l’achat », a-t-il soutenu.
  • Au Québec, l’âge de la maturité a été fixé à 18 ans. À ce moment de la vie, la société juge que l’adolescent devient un adulte et a assez de jugement pour voter, pour s’acheter une maison, pour consommer du tabac et de l’alcool, pour parier dans un casino… mais le gouvernement Legault estime qu’il n’est pas assez mature pour maîtriser son usage de cannabis si on lui en explique les risques. Ah bon.
  • L’âge de 21 ans est arbitraire. Pourquoi pas 23 ou 25 ans ? Le chiffre n’a jamais été justifié par le gouvernement. Il semble renvoyer à l’âge légal aux États-Unis, où la consommation d’alcool est fixée à 21 ans. Au Canada, toutes les provinces ont choisi de lier l’âge légal de consommation du cannabis à celui de l’alcool, soit 18 ou 19 ans. Une question de cohérence dans le message.

L’état de la consommation au pays et au Québec

Aucune statistique ne montre que le Québec a un problème de consommation de cannabis depuis la légalisation et qu’il faudrait donc agir rapidement pour en restreindre la disponibilité chez les jeunes. Au contraire.

La plus récente étude de Statistique Canada est stupéfiante. Ce sont les Québécois qui consomment le moins de marijuana au pays, avec 11 % de la population !

Au-delà du taux de consommation général, l’indicateur important à suivre est celui de la « consommation à fréquence élevée », soit les personnes qui en font usage tous les jours ou presque, comme l’explique Statistique Canada. « La consommation de cannabis à une fréquence plus élevée est souvent considérée comme un indicateur plus informatif des répercussions de la légalisation, en raison de son association avec un risque d’accoutumance, une piètre santé mentale et un niveau d’instruction inférieur », peut-on lire dans leur dernière Enquête nationale sur le cannabis, publiée le 2 mai dernier.

Or, à ce chapitre, rien ne bouge. « Les comparaisons avec le premier trimestre de 2018 (avant la légalisation) donnent à penser que la consommation tous les jours et tous les mois est restée stable », écrit Statistique Canada.

La hausse du nombre de consommateurs, de près de 4 % à l’échelle du pays depuis un an, est entièrement attribuable aux utilisateurs occasionnels de plus de 45 ans.

Le marché légal vole des clients au crime organisé

D’où provient le cannabis que les consommateurs québécois achètent ? De plus en plus de la SQDC. Le marché légal est en pleine expansion, au détriment du marché noir.

Lors des trois premiers mois de 2019, 38 % des consommateurs se sont tournés vers le marché légal, contre 47 % qui ont continué à acheter leur substance auprès de leur revendeur habituel. Les autres utilisateurs (15 %) se sont approvisionnés auprès d’amis ou de membres de la famille, de sorte que la source, légale ou illégale, est difficile à déterminer.

Une provenance qui ressemble à celle du reste du Canada. (Notez que la culture à domicile est interdite au Québec.)

Il est encore tôt pour tirer des conclusions, la légalisation n’ayant même pas huit mois d’existence, mais les premiers indicateurs sont loin de montrer que la décision du gouvernement Trudeau a été un coup d’épée dans l’eau, comme certains commentateurs l’ont dit récemment. Le crime organisé n’a plus la mainmise totale sur le marché du cannabis. Il recule.

Que les sources légales accaparent près de 40 %, après si peu de temps — il y a des habitudes à briser, quand même —, alors qu’il y a peu de succursales, que les heures d’ouverture étaient restreintes et que les étagères étaient à moitié vides, relève presque de l’exploit. Surtout que le crime organisé a réduit ses prix pour protéger ses parts de marché.

Cela témoigne d’une forte demande pour le cannabis légal et ses dérivés (comme l’huile de CBD). L’innovation afin de créer de nouveaux produits intéressants de la part des entreprises légales, notamment pour combattre certains maux chroniques, va également diminuer l’attrait du marché noir au fil du temps.

Il y a ces chiffres, il y a la parole des experts en santé publique, et il y a le gros bon sens, qui dicte de ne pas envoyer les nouveaux adultes vers le crime organisé… Tout ça ne concorde pas avec le projet de loi du gouvernement Legault.

Il est difficile de faire abstraction de l’aspect émotif de cet enjeu. Tout le monde souhaite protéger les jeunes. Certains, y compris chez les élus, ont vécu de mauvaises expériences avec leurs enfants par rapport au cannabis. La tentation de serrer la vis est forte. Je donne au gouvernement le bénéfice du doute sur ses bonnes intentions — même si grappiller le vote des parents inquiets et d’une tranche plus conservatrice de l’électorat lui a certainement traversé l’esprit.

Ce n’est toutefois pas une raison pour adopter une loi qui va causer plus de tort que de bien à moyen et long terme pour la société. Le rôle du gouvernement est de garder la tête froide, et de ne pas prendre une fausse balle pour un coup de circuit. La déception n’en est que plus vive.

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Il est absolument vrai que le cadre environnemental d’Amsterdam est particulièrement propice pour fumer un « p’tit joint » au milieu de cette architecture flamande décorative et rococo qui se reflète si bien le soir venu dans ses superbes canaux. Comme quoi le plaisir qu’on peut éprouver à fumer du cannabis est aussi lié au lieu, à la mémoire de l’endroit, au pouvoir de suggestion associé à la vente, la consommation du produit et…, pas seulement la substance comme telle.

Ce qui manque terriblement dans cette consommation légale de l’herbe, c’est l’absence de dimension poétique, c’est la terrible décrépitude du pouvoir évocateur de la substance, c’est l’absence de communion avec une dimension qui nous transcende et qui nous dépasse, alors cela nous force à consommer toujours plus, encore et encore sans éprouver le moindre sens critique et le moindre sens du discernement.

Si le gouvernement Legault voulait faire œuvre utile, il devrait adjoindre dans sa loi des lieux dédiés à l’intérieur desquels il est possible de fumer sans déranger qui que ce soit. On peut penser à des coffee shops. On devrait prévoir dans les parcs des aménagements paysagers et non des enclos à chien. On devrait inciter les propriétaires d’immeubles locatifs à accommoder les locataires en aménageant des espaces adéquats pour les gens qui fument. En somme il faudrait rendre la consommation du cannabis bien plus conviviale qu’elle n’est et c’est cette convivialité qui reste la meilleure façon d’atténuer et même de contrer les effets néfastes de ce produit. Y compris et en particulier en matière de santé mentale.

Le fait de fumer enfermé, sans contact avec extérieur, tout seul, hypnotisé parfois par des jeux vidéo ou la télévision, tout ce cadre est un amplificateur pour le développement des psychoses. Cela touche toutes les tranches d’âges, mais ce sont effectivement les jeunes qui sont les premiers à risques. Si l’esprit n’est certes pas encore formé à 18 ans, il ne le sera pas vraiment plus à 21 ans. Ce qui forme les esprits, c’est avant tout l’éducation ; c’est ce poste essentiel que devrait accaparer toutes les énergies dont disposent ces ministres qui détiennent le privilège de former le gouvernement.

A quoi bon interdire de ne pas fumer dans des parcs.Les gens ne respectent même pas les règlements d’attacher leur chien.Tu leur dis et il t’envoie promener.
Il y a personne pour appliquer les lois alors pourquoi en mettre.
Nous sommes dans l’ère du me,myself and I.
L’ère des enfants rois.

L’âge légal a 25 ans serait un indicatif important de la dangerosité de ce produit, et ce, même une seule fois. 21, c’est mieux que 18, mais moins bon que 25, qui est moins bon que la prohibition. La prohibition est l’inverse de la promotion. La légalisation est de la promotion. La preuve? Augmentation chez les 45 ans et plus, et stagnation chez les 15 à 18. Pensez y …

Tellement juste que je me demande si les mesures imposées ressemblent plus à une volonté de vouloir nous sauver du méchant gouffre au péril de notre vie. Je me pose sérieusement des questions sur cette propension à vouloir à tout prix pousser les ados dans les bras du crime organisé. Si tu es considéré assez mature pour obtenir ton permis de conduire à 16 ans, voter à 18 ans, je me demande qu’est-ce que ça donne de pousser le bouchon. On se complique la vie pour rien, quand les abus fusent de toutes parts autant physiques que mentaux sans compter l’obésité et le manque d’exercice est présent tous les jours, le fumeur de cannabis n’est pas généralisé

Vous avez raison. Le gouvernement fait fausse route avec cette législation même si c’était une promesse électorale. Si t’es assez vieux à 18 ans pour consommer de l’alcool, voter et aller te faire tuer dans une guerre, la société considère que tu as assez de jugement pour prendre tes propres décisions. Si tu vas dans une autre direction, tu sais qu’il y a un risque que tu as décidé d’assumer. Interdire ne rend le produit que plus attractif.
PS En passant, je ne suis pas un consommateur.