Caucus du gouvernement Trudeau : la menace intérieure

Pas facile de vieillir, même pour un gouvernement. Celui de Justin Trudeau entame son troisième mandat avec de la grogne interne. 

Justin Tang / La Presse Canadienne

L’auteur est un ancien stratège conservateur, ayant conseillé l’ex-premier ministre Stephen Harper lors de trois élections générales. Il est vice-président de TACT, une agence de relations publiques.

L’impatience et la frustration gagnaient les rangs des députés libéraux, selon Radio-Canada. Il n’y avait pas eu de réunion du caucus depuis les élections, un délai inhabituellement long.   

Il s’agit du début de ce que l’on voit régulièrement chez les gouvernements qui vieillissent, soit un caucus qui exprime plus facilement son mécontentement. Certains élus deviennent plus ou moins indifférents à la notion d’équipe et aux directives provenant du Bureau du premier ministre. 

Comme dans le sport collectif, il suffit parfois d’un petit groupe de personnes pour empoisonner l’ambiance dans le vestiaire et influencer négativement des collègues. Justin Trudeau doit tenir compte de cette réalité s’il veut limiter les controverses suscitées par des membres de sa propre équipe, notamment ceux dont l’ambition était plus grande que le nombre de postes de ministre à pourvoir.

Car si nombre de députés sont totalement comblés par leur fonction d’élu à la Chambre des communes — représenter la population de leur circonscription est un honneur en soi —, d’autres, par contre, voient leur plan de carrière politique contrecarré par les choix du premier ministre. Après six ans, plusieurs n’ont toujours pas reçu l’appel tant espéré et doivent se résoudre à l’évidence : ils ne seront jamais ministres dans le gouvernement actuel.  

Le poids des années

Ces députés regardent des membres du Conseil des ministres et commencent à se comparer à eux… Ils seraient bien meilleurs, pensent-ils. Au fond, la seule raison pour laquelle telle personne siège au Cabinet, c’est parce qu’elle vient d’une certaine région du pays, non ? Ou parce qu’elle satisfait mieux à certains critères qui n’ont rien à voir avec la compétence, mais qui favorisent néanmoins l’accession au saint des saints, n’est-ce pas ? Ces réflexions alimentent leur mécontentement.

La « gestion d’estrade » devient même une des activités préférées de ces élus contrariés. La critique des stratégies et des décisions sert à ventiler les frustrations. 

S’ajoute l’inévitable désillusion. En effet, l’idéalisme et les lunettes roses du débutant disparaissent un peu plus chaque jour au profit du réalisme et de la joute partisane. C’est que le processus décisionnel est lourd et long. Plusieurs députés ont l’impression que leur opinion n’est jamais considérée. Le réveil est brutal quand ils se rendent compte que c’est finalement plus compliqué que prévu de changer le monde !  

Ils font aussi un constat qui les choque : plusieurs conseillers proches du premier ministre ont plus de pouvoir que beaucoup d’élus. Au fil des ans, pour un nombre grandissant de députés insatisfaits, les gouttes s’accumulent ainsi lentement mais sûrement, dans un vase qui va déborder inéluctablement.

L’indifférence envers l’équipe

Lorsque les députés mécontents croient qu’ils n’ont plus rien à perdre, ils peuvent devenir dangereux pour le premier ministre. Et comprenez-moi bien, ils n’ont pas besoin d’être nombreux pour causer des dommages. La menace peut être envers la réputation, ou encore l’organisation.

Cela prend la forme de fuites plus fréquentes dans les médias — ou même vers les partis d’opposition — du contenu des réunions de caucus ou encore de décisions à venir. À d’autres occasions, il s’agira tout simplement d’alimenter les médias avec son mécontentement ou des informations — les fameuses sources anonymes… Ces personnes ont habituellement quelque chose en commun : elles ne craignent plus l’autorité du premier ministre ou de son entourage. Elles pourraient également aller jusqu’à brandir la menace de démissionner avec fracas. Ça arrive plus souvent que vous ne le croyez.  

Quant aux conséquences organisationnelles, elles se manifestent par des députés qui abandonnent le travail d’équipe. Au cours du dernier mandat de Stephen Harper, c’est une réalité avec laquelle j’ai dû composer, alors que j’étais chef de cabinet d’un ministre responsable de plusieurs ministères « à chèques ».  

Des dizaines d’annonces hebdomadaires étaient nécessaires, dans deux des ministères dirigés par mon patron, parfois plus de 30 dans la même semaine. Évidemment, un ministre ne peut y arriver seul et le travail d’équipe est impératif pour tapisser le pays de la bonne nouvelle.

Or, certains élus ne voulaient tout simplement plus représenter le gouvernement lors de ces annonces. « Trouvez quelqu’un d’autre », disaient-ils. « Ça n’a rien de personnel envers le ministre, mais je ne fais plus la plante verte », maugréaient certains. Ils étaient peu nombreux, heureusement. Ils causaient tout de même du souci.

Le chantage fait également son apparition dans ces circonstances. En effet, des députés mécontents mettent des conditions, disant par exemple qu’ils feront des annonces seulement lorsque tel projet dans leur circonscription sera approuvé par le ministre.

Les mêmes mécanismes s’activent pendant les travaux parlementaires. Il faut savoir que les députés n’ayant pas de fonction ministérielle sont souvent appelés à remplacer des ministres le vendredi à la Chambre des communes. Pour plusieurs, cela signifie sacrifier davantage la vie familiale, puisqu’ils arriveront tard le soir à la maison — quand ils peuvent rentrer chez eux pour la fin de semaine. 

Ce sont également eux qui participent à différents comités parlementaires ou qui sont plus souvent présents le soir au parlement. Dans un contexte de déceptions qui s’accumulent, assez nombreux sont les députés qui, par exemple, vont refuser soudain de siéger le vendredi pour retourner dans leur circonscription le jeudi soir.  

Et tout cela sans compter les clans qui commencent à se former en vue de la prochaine course à la direction du parti. Si un élu qui rêve de devenir ministre ne peut pas l’être avec le chef actuel, il voudra peut-être s’assurer d’aider le prochain à l’emporter !

Voilà une réalité avec laquelle les gouvernements vieillissants doivent composer.

5 conseils pour Justin Trudeau

Alors comment faire pour garder les députés engagés et le plus heureux possible ? Voici quelques conseils pour le premier ministre du Canada.

  1. S’assurer que les députés sont consultés formellement et sincèrement en amont sur les grandes décisions. Il y a moyen de préserver le secret du Cabinet tout en prenant le pouls du caucus. L’essentiel est de mettre en place un processus formel, qui va bien au-delà d’un appel aléatoire de quelques minutes.
  2. Le président du caucus devrait être invité mensuellement aux réunions des chefs de cabinet des ministres, afin de faire rapport des bons coups, des sources d’irritation et des demandes du point de vue des députés.  
  3. Les ministres devraient faire l’effort d’offrir à des députés de rester à Ottawa certains vendredis, afin de leur permettre de retourner dans leur circonscription. Une attention délicate qui fait toujours plaisir à ceux qui ont souvent l’impression de réchauffer le banc, et qui sera payante pour toute l’équipe.
  4. Donner des mandats précis aux députés pour qu’ils contribuent au succès de l’équipe et, par le fait même, à celui du Canada. Tout le monde veut se sentir utile.
  5. Embaucher au Bureau du premier ministre un ancien élu en qui le caucus a confiance, lequel effectuera la liaison entre le caucus et Justin Trudeau. 

Pour le moment, la question de la satisfaction des députés ne semble pas soulever d’inquiétudes. Toutefois, Justin Trudeau doit gérer son caucus très précautionneusement. Il importe de limiter le nombre de mécontents qui pourraient empoisonner l’esprit d’équipe et nuire au gouvernement.

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