Ce n’est pas une campagne Seinfeld

Contrairement à la comédie-culte de Jerry Seinfeld, la campagne électorale au Québec est loin d’être à propos de rien. Les récents sondages montrent que les enjeux sont élevés pour tous les partis. 

tutti-frutti / Getty Images / montage : L’actualité

Lors de l’élection provinciale en Ontario le printemps dernier, les mauvaises langues avaient surnommé la campagne somnifère du premier ministre sortant, Doug Ford, « la campagne Seinfeld », en référence à la célèbre comédie américaine des années 1990 qui se considérerait fièrement comme « the show about nothing » (la série à propos de rien).

Cette stratégie du Parti progressiste-conservateur de la province de s’en tenir durant la campagne à des thèmes dont la première qualité était de ne soulever aucune passion et de laisser les partis d’opposition débattre entre eux aura porté ses fruits : Doug Ford a fait gonfler sa majorité de 76 à 83 des 124 sièges de l’Assemblée législative de l’Ontario.

Lors d’une discussion que j’avais eue en 2018 avec l’analyste politique et de sondages Éric Grenier (alors avec la CBC, maintenant auteur du site TheWrit.ca), il lui avait semblé que l’élection qui avait mené au pouvoir la Coalition Avenir Québec avait étrangement ressemblé à une campagne « provinciale », comme celles observées dans le reste du Canada, où les enjeux (comme « Devrait-on mettre des tranches de tomate dans des sandwichs ? », enfin, j’exagère, mais à peine) ne mobilisent guère la population.

La campagne de 2022 s’annonçait de la même eau réchauffée, d’autant plus que le vainqueur paraît déjà établi (la CAQ à > 99 %, oui, oui). Les électeurs de mon âge ainsi que les plus vieux se souviendront que des enjeux sur l’avenir et l’âme même de la nation québécoise étaient âprement discutés et débattus lors de lointaines élections.

Mais voilà ! On est au Québec, après tout, et les mouvements des sondages des derniers jours indiquent que l’ultime semaine de campagne sera le théâtre de plusieurs courses locales endiablées. Leur dénouement aura un effet important sur la dynamique du prochain corps législatif à Québec. Les enjeux de cette campagne sont peut-être flous pour le commun des mortels, mais les résultats auront des conséquences profondes sur la politique québécoise.

L’éventualité de l’effondrement du Parti libéral du Québec, évoquée en début de campagne, apporte son lot d’incertitude aux projections. Des circonscriptions traditionnellement libérales tomberaient assurément si le PLQ descendait sous le seuil des 15 % au niveau national, comme l’indique le plus récent sondage Segma/Cogeco/Coops de l’information (plus tôt cette semaine, Léger mesurait les appuis du PLQ à seulement 16 %).

Ces chiffres sont certainement le signe que le réalignement politique au Québec n’était pas fini en 2018 et qu’il se poursuit, avec des résultats inconnus. Le bipartisme PLQ-PQ qui a dominé de 1973 à 2018 est bien terminé, et il est difficile de croire qu’il reviendra de sitôt.

À moins de 10 % d’appuis auprès des francophones et moins de 50 % auprès des non-francophones (deux planchers historiques), le PLQ pourrait perdre pas moins de la moitié de sa députation par rapport aux résultats de 2018. Sans menace référendaire à l’horizon, il ne restera aux libéraux québécois qu’un parti régional dont la députation sera principalement élue par les anglophones et des minorités culturelles. Si les déboires du Parti québécois ont été amplement documentés et analysés ces dernières années, la chute brutale du PLQ — si elle s’avère le 3 octobre prochain — viendrait elle aussi brouiller les cartes pour des années à venir.

Évidemment, les projections de sièges ne racontent pas toute l’histoire. Les sondages locaux de la dernière semaine ont été rudes pour le PLQ. Dans Sherbrooke, où la formation avait gagné cinq des six dernières élections avant 2018 (dont quatre avec l’ancien premier ministre Jean Charest), la maison de sondage Segma Recherche évalue les appuis libéraux à 4 % (il n’y a pas d’erreur de frappe, c’est bel et bien quatre petits points).

La situation est semblable en Mauricie : 8 % à Trois-Rivières et 5 % dans Laviolette–Saint-Maurice. Or, même si cela semble faire une éternité déjà, rappelons que le PLQ de Philippe Couillard avait balayé toutes les circonscriptions de la Mauricie en 2014.

Au Saguenay, si Chicoutimi a été un bastion péquiste jusqu’en 2018, le PLQ avait néanmoins remporté Jonquière après le départ du premier ministre Lucien Bouchard en 2001, et avait même gardé la circonscription lors de l’élection générale de 2003.

Bref, dans plusieurs régions du Québec où les libéraux de Jean Charest et de Philippe Couillard ont connu des victoires éclatantes (Côte-du-Sud ! Bellechasse ! La Beauce ! L’Estrie ! Québec !), le PLQ croule dans les bas-fonds et se bat avec la marge d’erreur.

Au Parti québécois, la performance du chef Paul St-Pierre Plamondon depuis le début de la campagne semble avoir eu de l’effet. Dans la dernière semaine, la projection du vote Qc125 du PQ est passée de 10 % à 13 %, et même si celle des sièges n’a pas encore bougé de façon significative, quelques points de plus arrachés à la CAQ pourraient peser lourd dans la balance. Au moment d’écrire ces lignes, l’intervalle de confiance du PQ s’étendait d’un seul siège (dans le pire des scénarios) à huit sièges (dans le plus favorable).

Le PQ saura-t-il profiter de son élan, même modestement ? Attendons de voir les chiffres à la suite du débat de Radio-Canada pour répondre. Même s’il est compréhensible pour des partisans péquistes de se réjouir de leur campagne jusqu’à maintenant (les bonnes nouvelles ont été rares pour le Parti québécois ces quatre dernières années), le mouvement détecté est encore à l’intérieur d’une fourchette près de celle de la ligne de départ. De plus, le PQ se trouve toujours sous les seuils nécessaires pour atteindre la reconnaissance officielle de parti à l’Assemblée nationale, soit 12 sièges ou 20 % des suffrages.

Et puis, Québec solidaire, opposition officielle à l’Assemblée nationale ? Ce n’est pas encore le scénario le plus probable, selon les chiffres actuels. Sauf que de pouvoir évoquer cette possibilité le plus sérieusement du monde nous en dit long sur la transformation politique dont nous sommes témoins.

La présente course au Québec n’est donc pas du tout une campagne Seinfeld.

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C’est le combat des pâbons qui veulent être pâbon à la place du pâbon parce qu’ils savent qu’ils sont capable d’être aussi pâbon que le pâbon en place.

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