Ce que nous disent les parcours des chefs

Nous avons suivi la route des chefs pour savoir à quoi ils aspirent et ce qui les inquiète. Tout le monde à bord !

Montage L'actualité

Faire campagne dans un pays aussi vaste que le Canada représente pour tout chef de parti politique un défi logistique colossal. En 36 jours de campagne (33 si on retranche les jours de débat où ils sont cloués à l’hôtel à s’échauffer les répliques), les chefs ne peuvent aller partout. 

Aussi le parcours de chacun est-il révélateur de ses ambitions. Se sentent-ils si confiants qu’ils s’aventurent en territoire ennemi ? Ou au contraire sont-ils à ce point incertains de leurs appuis qu’ils visitent les circonscriptions qu’ils détiennent déjà ? Visitent-ils le plus d’endroits différents possible ou retournent-ils aux mêmes régulièrement ? 

Après trois semaines de campagne, l’analyse des parcours de Justin Trudeau, Erin O’Toole, Yves-François Blanchet, Jagmeet Singh et Annamie Paul nous en apprend beaucoup.

Réglons tout de suite le cas de la chef du Parti vert : Annamie Paul n’a pas encore quitté sa circonscription de Toronto-Centre, le château fort libéral qu’elle tente de ravir pour enfin accéder à la Chambre des communes et — l’espère-t-elle probablement — clouer le bec à ses détracteurs. Elle avait pourtant promis de visiter d’autres régions du pays, mais elle ne l’a pas encore fait. Elle se rendra nécessairement à Gatineau mercredi et jeudi pour les débats.

Le chef conservateur non plus n’a pas beaucoup voyagé. Pandémie oblige, il a choisi de faire campagne en partie à partir d’un studio à Ottawa. Au total, il a passé le tiers de la campagne (7 jours sur 21) dans son studio, qui a l’avantage d’être dans la même ville que sa résidence. Cela permet à Erin O’Toole de ne jamais prendre congé pendant la campagne.

Les itinéraires des trois chefs nationaux ont un point en commun : Vancouver et ses environs (Burnaby, Coquitlam, Delta et Surrey). Ils s’y sont tous rendus plusieurs fois : Erin O’Toole y est allé à pas moins de cinq reprises, Jagmeet Singh y est allé trois fois et Justin Trudeau, deux. Des 19 circonscriptions de cette grande région, 11 sont détenues par les libéraux, quatre par le Nouveau Parti démocratique (NPD), trois par le Parti conservateur du Canada et une par l’ex-libérale indépendante Jody Wilson-Raybould, qui ne se représente pas. Mais plusieurs ont été le théâtre de courses serrées à trois. Chacun tente de faire basculer les choses à son avantage cette fois-ci.

L’autre ville ayant reçu beaucoup de visites de chefs est sans surprise Toronto. La métropole canadienne a été prisée du chef néo-démocrate. Normal, elle a déjà été un terreau fertile pour le NPD et est désormais peinte en rouge presque d’un bout à l’autre. Avec quatre visites jusqu’à présent, Jagmeet Singh tente de reconquérir du territoire, comme l’ancien fief de Jack Layton ou de sa femme, Olivia Chow.

Justin Trudeau s’est pour sa part rendu à cinq reprises à Toronto, dont deux dans sa banlieue nord. C’est là, à Markham, Richmond Hill et Thornhill, que les conservateurs ont remporté leurs seuls trois sièges de la région, dont deux par une très mince avance. Les libéraux tentent ainsi de les reconquérir. Le premier ministre a même poussé l’audace en montant jusqu’à Barrie, vers le nord, où les conservateurs détiennent les deux sièges disponibles. Pour la même raison, Erin O’Toole s’est lui aussi rendu à Markham, histoire de préserver ses acquis. Le chef conservateur a fait une seule incursion à Toronto, probablement pour donner l’impression qu’il a l’envergure d’un chef national, mais personne ne s’illusionne sur ses chances d’y faire une percée.

Hamilton aussi a été populaire, ayant accueilli le chef libéral deux fois et ses rivaux néo-démocrate et conservateur, une fois chacun. Cette ville compte cinq circonscriptions : deux rouges, deux oranges et une bleue. Trois ont été remportées par de minces avances. Tous les partis prédisent de chaudes luttes là-bas. Justin Trudeau a poursuivi son chemin un peu à l’ouest, vers Cambridge, Kitchener et Waterloo, une zone de cinq circonscriptions toutes rouges qu’il tente de préserver. Cela témoigne d’une certaine insécurité de la part des libéraux.

Winnipeg, enfin, a été visitée par les trois chefs. La capitale manitobaine est certes peinte en rouge et en orange uniquement, mais les trois partis y sont compétitifs et aspirent à y faire des gains.

Le chef libéral ne s’est pas donné la peine d’aller en Alberta ou en Saskatchewan, mais s’est rendu au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse, où il espère rétablir sa domination passée. Son rival conservateur est lui passé par Edmonton, où se trouve le seul siège albertain qui lui échappe. Jagmeet Singh a fait de même pour préserver ses acquis… Et pour l’instant, étrangement, seul M. O’Toole s’est rendu à Fredericton, siège remporté de justesse en 2019, au terme d’une lutte à trois, par une candidate verte passée depuis au Parti libéral.

La bataille du Québec

Au Québec, Yves-François Blanchet, qui ne prend aucun jour de congé lui non plus, est celui qui mène la campagne la plus agressive. Le chef bloquiste s’est en majeure partie rendu dans des circonscriptions qu’il avait perdues en 2019, souvent par une poignée de voix, et qu’il tente de ravir. Il s’agit de Québec, Montmagny–L’Islet–Kamouraska–Rivière-du-Loup, Saint-Maurice–Champlain, Châteauguay–Lacolle, Argenteuil–La Petite-Nation, les deux circonscriptions de Longueuil, Sherbrooke et Chicoutimi–Le Fjord. Dans cette circonscription qui inclut la ville de Saguenay, où Yves-François Blanchet s’est rendu à deux reprises, le Bloc québécois aspire à déloger le lieutenant québécois d’Erin O’Toole, l’ancien entraîneur des Saguenéens de Chicoutimi, dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec, Richard Martel, qui n’avait gagné que par quelques centaines de voix.

Les rivaux nationaux du chef bloquiste ne peuvent évidemment pas faire le poids, eux qui doivent aussi visiter le reste du pays. N’empêche, ils ont quand même passé chacun trois jours au Québec. Le chef conservateur est notamment passé par la région de Québec, son château fort incontournable, et par Trois-Rivières, théâtre en 2019 d’une course à trois que les conservateurs aspiraient ardemment à gagner. Justin Trudeau s’est rendu à Québec, où il tente de conserver ses deux sièges, et aussi à Granby, qu’il croit possible de ravir au Bloc. Jagmeet Singh, enfin, a fait un pied de nez au premier ministre en visitant sa circonscription de Papineau et il a visité Yamachiche, où son ancienne vedette Ruth Ellen Brosseau tente un retour.

Pour résumer, Erin O’Toole et Yves-François Blanchet se sont, au total, beaucoup plus souvent aventurés en territoire non acquis, ce qui pourrait trahir une certaine confiance en leur capacité de faire des gains. Justin Trudeau et Jagmeet Singh, eux, ont davantage alterné entre territoires acquis et territoires à conquérir. Une fois les deux débats de cette semaine passés, il restera dix jours de campagne. Il suffira de regarder qui continue à s’aventurer en territoire ennemi pour savoir qui a le vent dans les voiles.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.