Ce que nous dit le vote par anticipation

Qui prend encore au sérieux les campagnes électorales quand le quart des électeurs votent avant qu’elles se terminent ?

Photo : Christian Blais pour L’actualité

François Legault a voté par anticipation dimanche dernier, un geste rare pour un chef de parti au Québec.

Il voulait donner l’exemple… et bien sûr engranger les votes caquistes qui lui sont déjà acquis. Après tout, le plus récent sondage Léger/Le Journal/TVA/QUB montre que 75 % des sympathisants caquistes disent que leur choix est définitif — seuls les conservateurs ont un noyau encore plus solide, à 80 %.

Pour ma part, j’y ai vu une autre illustration de cette manière très particulière qu’a le chef de la Coalition Avenir Québec d’être représentatif du Québécois moyen. Car jamais les électeurs d’ici n’ont autant voté à l’avance — près de 23 %, pour ainsi dire le quart !

Je doute que ce soit le geste de M. Legault qui en soi leur ait donné l’élan. C’est plutôt la tendance qui est importante.

L’attrait pour le vote par anticipation croît depuis 25 ans, sans pour autant que cela ait un effet sur le taux de participation final. Le tableau du Directeur général des élections du Québec qui trace les courbes du vote par anticipation et du vote total depuis 1998 laisse même voir le contraire : plus le Québec vote à l’avance, moins il le fait au total !

Affaire de démographie, comme l’ont expliqué des politologues ces derniers jours. La population vieillit et cherche à éviter l’achalandage du jour du vote. Auquel cas les longues files de dimanche et lundi dans certains bureaux de scrutin auront démontré que l’attente vaut dorénavant aussi pour les plus empressés de déposer leur bulletin dans l’urne !

Pour ma part, j’y vois davantage l’effet de nos modes de vie éclatés et de la désintégration des rituels. L’un ne va pas sans l’autre. Le rituel ne peut se vivre sans communauté ; or, c’est plutôt le chacun pour soi qui domine désormais dans nos sociétés, même au sein de la bulle familiale.

Le télétravail, découvert avec la pandémie, accentuera cet individualisme. Il y a beaucoup d’avantages aux horaires de travail que nous adaptons à notre convenance, mais notre rythme de vie sera de moins en moins celui d’une collectivité qui a en partage des moments de pause… et des heures de pointe !

Voter quand on le veut participe donc de ce mouvement, et il est plausible que les deux jours de vote par anticipation finissent par passer à trois, quatre, voire toute une semaine !

Je me demande toutefois si la popularité du vote par anticipation ne révèle pas autre chose que la seule commodité pour des électeurs occupés. Ne serait-elle pas aussi le reflet d’une certaine lassitude à l’égard des campagnes électorales ?

Celle-ci est intéressante parce qu’on y voit des chefs de qualité se démener pour devenir… l’opposition d’un gouvernement dont la réélection est assurée. Il faut être mordu (j’en suis !) pour se passionner pour un tel suspense ! Car c’est moins la scène politique d’aujourd’hui que celle de demain qui se dessine : les talents de leader de Gabriel Nadeau-Dubois sont confirmés et Paul St-Pierre Plamondon ne se laissera plus oublier. Où cela les mènera-t-il ?

Mais pour le commun des mortels — et pour François Legault ! —, la campagne est longue. Les réseaux de communication font que toute annonce est immédiatement répercutée et commentée jusqu’à saturation. Les chefs ne pouvant renouveler leurs promesses au même rythme, l’effet de répétition est toujours plus prononcé.

Entrer dans les détails alors ? C’est trop long et trop technique pour retenir l’attention. Que reste-t-il ? Les petites phrases qui choquent ou font sourire et les gaffes qui font sourciller. De la « madame » du début de campagne au dépliant volé et à la caricature de l’immigration qui marquent cette dernière semaine, on est loin des débats solides sur des choix de société !

À la fin août, alors que la campagne électorale s’enclenchait, la maison de sondage Léger révélait que 38 % des électeurs étaient indécis ou pouvaient changer d’avis ; il en reste maintenant 31 % dans cette catégorie. C’est beaucoup alors que cinq partis très différents sont à l’avant-scène. Cette indécision ne cacherait-elle pas plutôt de l’indifférence ? Ces électeurs ambivalents iront-ils même voter ?

Je me demande donc à quoi sert au juste une campagne si autant d’électeurs votent avant qu’elle soit terminée, et si près du tiers des répondants à un sondage sérieux sont aussi ambivalents en fin de parcours.

Il en découle bien des interrogations. Est-ce que le passage d’un leader dans une circonscription a encore du poids ? Est-ce qu’une bonne performance d’un chef peut faire oublier les éléments controversés de son programme ? Quel est le véritable effet des débats ? Les dérapages de certains candidats éclipsent-ils les promesses de leur parti ? Se laisser aller à danser sur TikTok, est-ce vraiment une manière d’aller chercher des votes ?

Ce qui revient à une seule question : qui au juste prend les campagnes électorales au sérieux ?

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Ne pas oublier qu’il y a plusieurs résidences de personnes âgées et que les résidents de ces RPA pouvaient voter ce lundi dans leur résidence.

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Cette fois-ci je n’ai pas voté par anticipation car le bureau de vote était beaucoup trop loin de chez moi et je suis à pied.

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Il y a aussi ceux qui se sont fait une tête depuis bien avant même le déclenchement des élections (déjà prévues d’ailleurs). Si on exclue la pandémie qui a bouleversé bien des façons de faire et de penser, il reste quand même que beaucoup de constatations événementielles ont fait en sorte que les électeurs ont amplement de sujets sur lesquels ils ont eu le temps de réfléchir et mûrir. Pensons seulement au déclin de plus en plus prononcé du français dans la métropole et partout ailleurs; du péril de notre système de santé, de tous les problèmes liés à l’éducation, etc. Et, en particulier, à tous les refus essuyés par notre gouvernement de la part du fédéral, il me semble que le choix de voter pour un ou l’autre des partis en lice ne soit pas si difficile que ça. Juste la parole de Paul St-Pierre Plamondon qui a dit que s’il devenait premier ministre, il ne prêterait pas serment d’allégeance au roi: juste ça, si je pouvais voter mille fois, lui mériterait tous mes votes.
Alors, mon idée étant faite depuis longtemps, pourquoi attendre la journée du vote officiel ?

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La campagne électorale ressemble à celle du passé. On offrait alors bottines,frigo, bout d’asphalte pour avoir un vote. J’ai eu l’impression de me retrouver dans un magasin de bonbons où je pouvais tout choisir sans avoir à payer la facture. Je la refilerais à mes petits-enfants …. Avouez que c’est gênant .
Malgré cela, j’ai voté dimanche. Je savais pour qui voter avant même le début de la campagne. Ainsi, si j’ai un empêchement le 3, j’aurai exercé mon devoir de citoyenne.

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Nous avons voté par anticipation parce que le bureau de vote le jour du scrutin n’était pas accessible pour mon conjoint en fauteuil roulant …

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Madame Boileau, j’ai recours au vote par anticipation depuis que j’ai l’âge de voter et ça ne date pas d’hier. Cette façon de faire me convient tout à fait et, si j’en juge par les conversations que j’ai eues avec d’autres électeurs récemment, je suis loin d’être le seul. Pourquoi attendre le jour même de l’élection si on sait pour qui voter et, surtout, si on craint de ne pas être en mesure de voter ce jour-là?

Vous souhaitez lutter contre l’abstentionnisme? Ce n’est pas au vote par anticipation qu’il faut s’attaquer mais au mode de scrutin même. Le jour où un parti politique élu à l’Assemblée nationale aura le courage de mettre en place la proportionnelle, on pourra alors affirmer que chaque vote compte vraiment et éviter les distortions électorales causées par le mode de scrutin actuel.

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Excellente chronique ! Vous m’avez entraînée dans une réflexion sérieuse sur le sens de cette augmentation du vote par anticipation, qui pour moi n’était jusqu’ici qu’une manifestation de gens pressés, désireux de ne pas faire la queue le jour de l’élection. Sans aller plus loin.
J’aime toujours vous lire.
Françoise Stanton
Anciennement journaliste d’enquête a la télévision de la SRC

p.s. je ne sais si le sujet vous intéresse mais depuis quelques années il y a un net glissement vers l’anglais des publicités présentées au réseau français de la télé de Radio-Canada . Du temps où j’y travaillais, c’est à dire il y a encore une dizaine d’années, l’anglais n’était pas permis dans les annonces publicitaires. Or combien de pubs, d’autos entre autres, et même celle de Nutella , sont accompagnées aujourd’hui de chansons anglaises, au réseau français? .Et bien avant, c’était l’époque des «36 cordes sensibles des québécois» en publicité, sorte de crédo de la publicité au Québec de Jacques Bouchard. Cette affirmation d’une publicité en français d’ici, faite ici, par des comédiens d’ici avait permis de drainer vers les agences de pubs québécoises des sommes considérables que les commanditaires anglophones devaient leur verser afin que leurs annonces soient diffusées en français, avec des comédiens de langue française. Que voit-on aujourd’hui? de mauvaises traductions, du mauvais doublage de comédiens anglophones ou une publicité tournée en Ontario avec un simple texte écrit français..
.Pour moi tout cela n’est qu’ un autre signe d’une sorte de lent déclin de notre culture et de notre langue qui conduira inévitablement je le crains, à la disparition de notre langue d’ici..50..60 ans peut-être.
En espérant que je sois trop pessimiste!

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@ Mme Francoise Stanton:
Non vous n’êtes pas ¨trop pessimiste¨. tout au contraire, vous avez les yeux bien devant les trous, ayant été dans le milieu, vous réalisez un fait indéniable que les francophiles aussi ont réalisé. L’anglais omniprésent et la blanchitude quasi absente à la SRC. Comme la nouvelle émission de Stéphane Bureau, c’est ¨Le monde à l’envers¨.

Les campagnes électorales c’est du bonbon pour les journalistes! J’espère voir des statistiques comparant les intentions de vote avant la campagne et les résultats des élections. S’il y a peu de différence, ce sera la preuve que qu’une campagne électorale n’influence pas grand-monde et que la réduire à un maximum de 2 semaines serait une bonne idée. S’il y a beaucoup de différence l’utilité de la campagne serait alors prouvé.

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Le quart des électeurs « inscrits » ont voté par anticipation.
Si le taux de participation est des 50% — soit la moitié des électeurs inscrits — et que le quart à déjà voté.

Alors la moitié des électeurs qui auront participé à la formation du gouvernement ont déjà voté [?!]

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La campagne électorale s’adresse essentiellement aux indécis. La majorité des électeurs savent depuis longtemps pour qui ils voteront. Pour ma part, je vote depuis toujours par anticipation, parce que mon opinion est arrêtée et que rien ne sert d’attendre, d’autant plus que j’aime voter. À la limite, j’ai peur d’un empêchement le jour du scrutin, ce que me permet d’éviter le vote anticipé. Enfin, je crois que je préfère voter le dimanche.

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