Ce qui arrive quand un journaliste veut parler à un scientifique du gouvernement

Rapidement, 16 (seize !) responsables des communications du gouvernement fédéral s’en mêlent, soit suffisamment de monde pour monter deux équipes de balle molle.

PolitiqueQue se passe-t-il quand un journaliste appelle Environnement Canada pour obtenir une entrevue avec un spécialiste des algues ? Si vous avez répondu «les fonctionnaires mettent le scientifique en contact avec le journaliste», vous êtes vraiment mignon.

Voyons, ce serait bien trop simple. Dans un article hallucinant de la Presse Canadienne, le journaliste Dene Moore nous explique comment ça fonctionne :

– Le journaliste fait une demande d’entrevue à Environnement Canada afin de parler à un éminent scientifique du domaine des algues.

– Rapidement, 16 (seize !) responsables des communications du gouvernement fédéral s’en mêlent, soit suffisamment de monde pour monter deux équipes de balle molle.

– Les deux équipes de balle molle tentent de déterminer ce que le scientifique (pratiquement un prix Nobel des algues) aura ou n’aura pas le droit de dire durant l’entrevue.

– Convaincu qu’il est normal qu’une demande d’entrevue soit plus compliquée à organiser que le plan de table d’un mariage, tout ce beau monde s’échange l’équivalent de 110 pages de courriels. (Ce n’est pas une figure de style. 110 pages.)

– L’article est publié.

– L’entrevue est finalement approuvée.

Les plus dégourdis d’entre vous auront remarqué que les deux dernières étapes de ce procédé ne semblent pas dans le bon ordre. En 2014, au Canada, c’est tout à fait normal.

Prenons cet article, publié dans le Ottawa Citizen en avril 2012. Il raconte l’histoire d’un autre journaliste qui voulait en savoir plus sur une étude menée conjointement par la NASA et le Conseil national de recherches du Canada (CNRC).

Il appelle la NASA. «Bonjour, pourquoi étudiez-vous comment tombe la neige ?». Quand il raccroche, 15 minutes plus tard, il a tout ce qu’il lui faut.

Il appelle le CNRC. «Bonjour, pourquoi étudiez-vous comment tombe la neige ?».

La machine se met en branle.

– Un analyste identifie le ton de l’article à venir comme étant «positif», et suggère que le CNRC accepte d’accorder une entrevue.

– Le directeur général des communications du CNRC répond par courriel qu’il n’est pas convaincu qu’il soit nécessaire d’accorder une entrevue.

– On envoie au journaliste un dessin de l’avion, sur lequel des flèches désignent où sont placés les radars. C’est à peu près aussi utile pour le journaliste qui veut savoir «pourquoi étudiez-vous comment tombe la neige ?» qu’une recette de gâteau aux bananes.

– Les spécialistes des communications du CNRC continuent à échanger des courriels et s’assurent ainsi de rentabiliser le récent achat de claviers ergonomiques dans leur département.

– Le journaliste poursuit l’écriture de son article, en utilisant l’information fournie par la NASA. Information fournie en moins de 15 minutes, rappelons-le. Quinze minutes, c’est le temps que ça prend à un concurrent de l’émission Les chefs ! pour faire un bœuf Wellington.

– Après des heures de tataouinage, on refuse toujours l’entrevue, mais on fournit au journaliste un paragraphe de sept phrases qui ne mentionne pas une seule fois la neige. Rendu là, le journaliste aurait préféré une recette de gâteau aux bananes.

– L’article est publié. Le journaliste est payé. Les professionnels des communications du CNRC n’ont servi à rien. Ils sont payés quand même.

Ces deux exemples concernent des sujets tout à fait anodins. Imaginez lorsque ce processus est appliqué à des sujets «sensibles», comme les sables bitumineux ou les changements climatiques. Quand les scientifiques disent que le gouvernement conservateur cherche à les museler, c’est de cela dont il est question.

Remarquez, ces délais complètement absurdes avant d’obtenir de l’information expliquent peut-être pourquoi certains élus conservateurs n’ont pas encore été mis au courant de l’évolution des espèces et des changements climatiques.

* * *

À propos de Mathieu Charlebois

Ex-journaliste Web et ex-chroniqueur musique à L’actualité, Mathieu Charlebois blogue sur la politique avec un regard humoristique depuis 2014. Il a aussi participé à de nombreux projets radio, dont Bande à part (à Radio-Canada) et Dans le champ lexical (à CIBL). On peut l’entendre régulièrement à La soirée est encore jeune, et le suivre sur Twitter : @OursMathieu

Laisser un commentaire

Bien entendu, ce que vous racontez se passe en Corée du Nord, cela va de soi. Le gouvernement Harpeur ne ferait pas une chose pareille, n’est-ce pas?

Ce que vous avez oublié de mentionner c’est que cette saga se fait avec notre argent – ce sont les contribuables qui paient ces gens pour faire de la recherche scientifique mais ceux qui paient n’ont pas le droit de savoir ce que produisent ces recherches…

Cette histoire fait partie d’une série d’épisodes sur la guerre à la science que livre le gouvernement Harper. Après avoir congédié plus de 1 000 scientifiques, ceux qui restent sont muselés et n’ont pas le droit de parler à ceux qui s’intéressent à leur travail, tout ça à cause d’une idéologie créationniste qui se méfie et méprise la « science ». Par contre quand ça fait leur affaire pour promouvoir leur agenda de droite, ils font des pieds et des mains pour nous en mettre plein la vue avec… notre argent! On n’a qu’à voir la machine de propagande conservatrice (« Un Canada Fort ») rouler à plein régime dans l’affaire de la découverte d’un des navires de la triste expédition Franklin au Nunavut ou encore l’insipide « guerre » de 1812 entre les coloniaux britanniques!

Mais voyons donc, lorsqu’on peut lier royauté britannique, pétrole, militarisation et histoire, quelle joie!, pourquoi s’en priverait-on? En effet, cette épave britannique implique la revendication du pétrole de la région. Pour la science selon Harper, en dehors du pétrole, point de salut. Ah oui, pour compléter votre tableau de gaspillage bureaucratique, ajoutons les chaperons qu’on impose aux scientifiques qui assistent aux congrès mondiaux; on se croirait aux beaux jours de l’URSS.

Saviez-vous que les oies blanches sont maintenant une question de « haute sécurité nationale »?
Journaliste à la radio à Québec, les fins de semaines, il m’arrivait au printemps ou à l’automne, de faire une entrevue avec un responsable de la Réserve faunique du Cap Tourmente pour faire une brève entrevue sur l’état de la migration saisonnière des oies. Poser des questions anodines comm : Y’en a-t-il plus, ou moins, que les années précédentes? Notait-on des particularités, un accroissement de la mortalité chez les oisons? Des déplacements migratoires inhabituels? Etc. Ça permettait d’ajouter un peu de contenu informatif à l’invitation d’aller contempler le spectacle de ces milliers d’oiseaux regroupés sur la berge du fleuve.
Un jour, la porte s’est fermée. Impossible de communiquer avec un responsable de Cap Tourmente, je devais m’adresser au bureau de Parcs-Canada à Québec où on a fait « migrer » mon appel à Ottawa…. au bureau du ministre responsable. On y avait centralisé toutes les demandes provenant des journalistes.
Il me fallait être précis sur la requête que je formulais, les questions que j’allais aborder mais surtout on m’avisait que je ne pouvais espérer une réponse avant plusieurs jours, voire, quelques semaines! Autrement dit, quand la blancheur de la neige aura depuis longtemps remplacé celle des oies sur la batture.
Des oies blanches, « Top Secret »?
Qui doute encore que ce gouvernement souffre de paranoïa et d’un besoin obsessif de contrôle ?

Et bien entendu, les scientifiques qui refusent d’être muselés risquent, ou seront licenciés ou muselés. Et dire qu’aux prochaines élections, une partie de la population votera encore pour ce gouvenement!

Je m’étonne seulement que le journaliste fasse appel à une ressource du gouvernement. On s’entend sur le fait qu’a ce jour notre gouvernement ne soit bon qu’a faire de la magie avec l’argent des contribuables, c’est à dire la faire disparaître…. je crois qu’on appelle ça de la transparence (état de mon portefeuille). Que ferons nous pour régler ce problème ? Je crois que tout le monde sait la réponse à cette question.

Les plus populaires