Chapitre 1 : Des sikhs… sidérés

Alors que débute en Alberta la législature du nouveau premier ministre Jason Kenney, L’actualité vous propose une incursion dans la vie du chef de file du mouvement conservateur canadien. Paru en 2012, ce portrait a valu à son auteur, Alec Castonguay, le Grand Prix Judith-Jasmin.

Photo : La Presse canadienne

(Texte original publié le 1er décembre 2012)

Jason Kenney balaie du regard la foule dense des quelque 20 000 Canadiens d’origine sikhe, vêtus de costumes et de turbans multicolores, venus célébrer la Vaisakhi — fête qui commémore chaque année la fondation de cette communauté originaire du nord-ouest de l’Inde. Assis en tailleur sur une mince couverture grise recouvrant l’immense scène extérieure, le ministre bout intérieurement. Il peine à esquisser le demi-sourire de téflon du politicien.

Kenney n’aime pas ce qu’il voit. Devant lui, une douzaine de drapeaux jaune et bleu du Khalistan fendent le rassemblement en direction de l’estrade, portés par des gaillards qui combattent le chaud soleil de ce début mai en t-shirt. L’homme au micro, qui harangue la foule en pendjabi, augmente la cadence et radicalise le ton. Il parle de génocide, d’affrontements et de l’indépendance du Khalistan — pays qu’une faction de nationalistes sikhs aimerait créer à l’intérieur de l’Inde. C’en est trop. Jason Kenney, qui a appris de nombreux mots en pendjabi depuis qu’il a été nommé ministre de l’Immigration et de la Citoyenneté, en 2008, se lève en plein discours, traverse la scène et sort sous le regard médusé des trois députés conservateurs de la région, encore assis sur la scène, qui hésitent à le suivre.

Au bas des marches, Kenney remet ses souliers en vitesse et porte la main droite à sa tête, avec l’envie de retirer le bandana orange que tout visiteur doit obligatoirement porter sur les lieux du Rexdale Sikh Spiritual Centre — y compris les journalistes. Il prend une grande respiration et se retient. Un organisateur sikh s’approche, l’air contrit.

«Vous tentez d’exploiter ma présence ici!» lance Kenney, le regard planté dans celui de son interlocuteur en turban blanc. «Ce n’est pas une façon civilisée d’agir. Je vous avais prévenu et vous l’avez fait quand même. Je sais que vous voulez recevoir le premier ministre ici l’an prochain. Oubliez ça! Il ne viendra pas.» Le ministre commence à se frayer un chemin vers la sortie, avec l’organisateur sikh sur les talons, qui se confond en excuses. Il ne pourra jamais remettre en cadeau à Kenney le costume traditionnel coloré qu’il lui avait réservé.

L’adjoint du ministre, Dominic, appelle le chauffeur en catastrophe pour qu’il avance la voiture à l’entrée des lieux, qui est bondée. Devant l’ampleur de la fête, la Ville de Brampton, au nord-ouest de Toronto, a fermé les rues de son parc industriel en ce dimanche après-midi et, autour, la police dirige la circulation.

Tout avait pourtant bien commencé, 25 minutes plus tôt. La célébration battait son plein. Les gens chantaient et dansaient dans tous les coins au son d’une musique traditionnelle indienne. Des centaines d’enfants s’amusaient dans les jeux gonflables installés en bordure du boulevard à quatre voies. Les odeurs d’épices et de poulet rôti des barbecues géants chatouillaient les narines.

Jason Kenney était monté sur scène avec les compliments réservés à un invité d’honneur. Au micro, il avait lancé un bien senti: «Bole sonai hai? Sat siri akal!» Des milliers de personnes lui avaient répondu en choeur: «Sat siri akal!» Une formule sikhe de salutation qui pourrait se traduire par: «Qui se tient debout pour la vérité?», ce à quoi la foule répond: «Nous nous tenons debout pour la vérité, la vérité est Dieu!»

Le ministre avait vanté les réalisations de son gouvernement, notamment la création, au sein du ministère des Affaires étrangères, du Bureau des libertés religieuses, qui assure la promotion et la défense de toutes les confessions. Il avait souligné que la Vaisakhi est maintenant une tradition canadienne, puisqu’on la célèbre chaque année sur la colline du Parlement, à Ottawa. C’est après son discours, une fois qu’il était assis sur scène, que les drapeaux du Khalistan sont apparus…

À l’entrée des lieux congestionnés, de longues minutes s’écoulent avant que le chauffeur du ministre puisse s’approcher avec le VUS Nissan noir. Dès que nous prenons place à l’intérieur, Jason Kenney se tourne vers moi. «Je suis désolé», dit-il en français.

Il retire finalement son bandana et explique que les nationalistes sikhs mènent maintenant leur combat au Canada. Ils espèrent convaincre les quelque 450 000 Canadiens d’origine sikhe, dont la majorité vit en banlieue de Toronto et de Vancouver, de faire pression sur leur famille restée en Inde, mais également sur le gouvernement canadien, pour que celui-ci appuie leurs revendications. Ils veulent qu’Ottawa reconnaisse un génocide dont les sikhs auraient été victimes en 1984, en Inde.

«C’était un discours extrémiste, dit-il. Je devais quitter la scène, sinon la communauté aurait pensé que je cautionne ce genre de démonstration. Certains groupes essaient parfois d’utiliser ma notoriété pour faire avancer leur cause. Je dois être sur mes gardes. Il ne faut pas les encourager à reproduire ici les tensions de leur pays.» Un message qu’il répète également aux nouveaux arrivants chinois et tibétains, grecs et turcs, israéliens et iraniens…

Il jette un coup d’oeil par la vitre. La foule s’éloigne. Il soupire. «Bienvenue dans mon monde», lâche-t-il.

Il aurait pu dire «mes mondes», tellement la nouvelle toile immigrante et multiculturelle du Canada est étendue, diversifiée — près de 200 langues — et en plein bouleversement politique. Et Jason Kenney est au coeur de ces transformations.

Plus de 250 000 nouveaux arrivants s’installent au Canada chaque année, avec des pointes à 280 000, comme en 2010, soit l’équivalent de 0,8 % de la population — la plus importante proportion des pays industrialisés, suivie par la Grande-Bretagne et l’Allemagne (0,7 % chacune). Le Québec, qui sélectionne ses immigrants économiques en vertu d’une entente avec Ottawa, accueille l’équivalent de 0,6 % de sa population, soit quelque 50 000 immigrants par année.

Les démographes estiment que, à compter de 2015, la totalité de la croissance de la population active canadienne sera attribuable aux nouveaux arrivants.

Responsable du multiculturalisme et de l’identité canadienne depuis l’arrivée au pouvoir de Stephen Harper, en 2006, puis à la tête du ministère de l’Immigration depuis 2008, Jason Kenney a réussi à donner un nouveau visage au Parti conservateur aux yeux des communautés ethniques.

Dans les coulisses du gouvernement, on le dit sans détour: Kenney est l’architecte de la majorité conservatrice au Parlement, ayant travaillé discrètement mais sans relâche, depuis cinq ans, à bâtir des ponts avec les immigrants. À tel point que plusieurs communautés ont carrément tourné le dos au Parti libéral du Canada, ce qui a fait basculer des régions entières à l’avantage du Parti conservateur en Ontario et en Colombie-Britannique.

Un travail méticuleux aussi long que complexe. Le ministre a dû, avec la patience d’un moine bouddhiste, assimiler les subtilités de chaque communauté et apprendre ses traditions, afin de savoir comment réagir aux multiples revendications et particularités.

Ce n’est pas un hasard si la première tournée du libéral Justin Trudeau dans sa course au leadership, en octobre, l’a mené à Richmond et à Mississauga, deux villes à forte densité ethnique autrefois libérales et aujourd’hui conquises par les conservateurs. À leur façon, Kenney, 44 ans, et Trudeau, 40 ans, représentent l’avenir de leur formation. Et se battent sur les mêmes terrains.

Les conservateurs britanniques inspirés par Kenney

Il n’y a pas qu’au Canada où les communautés immigrantes deviennent une cible politique de choix. En Grande-Bretagne, le gouvernement conservateur minoritaire de David Cameron cherche lui aussi à briser la domination sur le vote ethnique de son adversaire travailliste (le Labour Party), qui récolte plus de 68 % des voix immigrantes. Et pour y parvenir, le Parti conservateur britannique va s’inspirer de la méthode élaborée par Harper et Kenney.

Le 15 octobre dernier, lors d’une visite à Londres, Jason Kenney a fait un détour en matinée au 10 Downing Street, résidence officielle du premier ministre britannique, pour livrer une partie de ses secrets.

Le secrétaire politique de Cameron, Stephen Gilbert, était présent, tout comme une poignée de stratèges et une vingtaine de députés et candidats conservateurs qui représentent des circonscriptions à forte densité ethnique. «Nous sommes heureux de faire partager notre expérience aux autres partis de centre droit des pays démocratiques», dit Jason Kenney.

Le ministre a résumé ainsi sa technique à ses hôtes: une présence assidue dans les circonscriptions et dans les rassemblements, un travail acharné, des politiques et des gestes symboliques dirigés vers les communautés, et une bataille de valeurs. «On a réussi notre approche basée sur les valeurs conservatrices, comme la responsabilité personnelle, la réduction du fardeau fiscal, la lutte contre la criminalité», leur a-t-il dit.

Les conservateurs britanniques suivront la recette. Ils vont sélectionner une trentaine de circonscriptions ethniques et y assurer une présence constante. «Si on veut remporter une majorité, on a besoin de l’appui des nouveaux arrivants, affirme Sayeeda Hussain Warsi, coprésidente du parti de David Cameron. Il faut que les gens qui partagent nos valeurs, parfois sans le savoir, votent pour nous — y compris les immigrants. On doit apprendre de l’expérience des autres pays.»

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