Chapitre 2 : «Prouve-moi que j’avais tort!»

Alors que débute en Alberta la législature du nouveau premier ministre Jason Kenney, L’actualité vous propose une incursion dans la vie du chef de file du mouvement conservateur canadien. Paru en 2012, ce portrait a valu à son auteur, Alec Castonguay, le Grand Prix Judith-Jasmin.

Photo : La Presse canadienne

(Texte original publié le 1er décembre 2012)

La longévité en poste de Jason Kenney et l’étendue de ses réformes surprennent les experts. «L’immigration hérite généralement d’un ministre junior, sans grande présence, qui a hâte de changer de ministère. Kenney, lui, est presque un premier ministre adjoint! Il est là depuis quatre ans et il procède à une quantité inouïe de réformes. Certaines sont bonnes, d’autres sont très idéologiques», affirme Stephan Reichhold, directeur de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes, à Montréal.

Pas mal pour un homme qui s’intéressait peu aux politiques d’immigration avant 2006 et qui ne voulait rien savoir de ce rôle au Cabinet! Le jeune député albertain avait même refusé d’être critique en matière d’immigration lorsque les conservateurs siégeaient dans l’opposition. «Je voyais ça comme une énorme pression et une gestion délicate de cas humains, avec des politiques très complexes. Même une fois au pouvoir, j’ai voulu me sauver en courant quand le premier ministre m’en a parlé!» raconte Jason Kenney, éclatant d’un grand rire qui fait plisser son visage rond.

Stephen Harper l’a coincé avec un argument qui fait vibrer l’une de ses cordes sensibles: l’avenir du mouvement conservateur canadien.

Au moment de former son premier conseil des ministres, fin janvier 2006, Harper convoque Jason Kenney dans une suite d’hôtel à Ottawa. «Tu te rappelles la conversation qu’on a eue en octobre 1994?» lui demande-t-il. Jason Kenney s’en souvient parfaitement.

En ce dimanche frisquet d’automne, le congrès du Parti réformiste venait de prendre fin dans la capitale fédérale, et Stephen Harper, jeune député de 35 ans fraîchement élu, sirotait une bière au pub Royal Oak, rue Bank, quand Jason Kenney est venu lui parler. Les deux hommes se connaissaient déjà, car Kenney, malgré ses 26 ans, dirigeait alors la Canadian Taxpayers Federation, un important lobby qui milite pour que les gouvernements perçoivent moins de taxes et d’impôts.

Jason Kenney lui expose alors sa théorie: la division du mouvement conservateur entre le Parti réformiste et le Parti progressiste-conservateur n’est pas le seul problème de la droite. «Même avec un mouvement uni, dit-il, le conservatisme a plafonné. Les votes stagnent.» Il ajoute que pour s’imposer, les conservateurs devront traverser «la dernière frontière»: celle des immigrants. «Regarde les changements démographiques, c’est l’avenir. Les immigrants ont les mêmes valeurs que nous, il faut leur parler, les convaincre!» Stephen Harper est sceptique et réplique que ce segment de la population très libéral ne votera jamais pour les conservateurs. Mieux vaut donc, selon lui, se concentrer sur les Canadiens de souche.

Lorsque Harper accède au pouvoir à la tête d’un gouvernement minoritaire, 12 ans plus tard, il propose à Jason Kenney de poursuivre la mission que celui-ci a lui-même définie, sans trop le savoir, une bière à la main, dans un bar d’Ottawa! «Prouve-moi que j’avais tort», lui lance le premier ministre dans cette chambre d’hôtel. Il le nomme secrétaire parlementaire du premier ministre et responsable du multiculturalisme, avec un double mandat.

Le premier, plus politique, est de s’assurer que les nouveaux arrivants s’intègrent bien. «Les gens doivent pouvoir conserver leur identité tout en devenant une partie intégrante du Canada, lui dit Harper. Le multiculturalisme ne doit pas mener à la ghettoïsation des immigrants.» L’autre mandat est partisan: devenir le lien entre le gouvernement, le Parti conservateur et les communautés culturelles, afin d’augmenter les chances de succès aux prochaines élections.

Kenney comprend l’ampleur de la tâche en mars 2006, lors de l’une de ses premières rencontres dans son nouveau rôle. Un leader de la communauté coréenne de Vancouver, médecin réputé de la région, lui demande carrément pourquoi les conservateurs sont racistes et anti-immigration. Surpris, Jason Kenney tente une défense, fait valoir que c’est l’ancien premier ministre conservateur John Diefenbaker qui a éliminé la discrimination raciale dans la sélection des immigrants, en 1962. Il se lance dans un discours sur les valeurs qu’ils partagent: la famille, la valorisation du travail, la lutte contre la criminalité…

Le Coréen l’écoute quelques minutes, puis l’interrompt. Si la communauté coréenne vote majoritairement pour le NPD et le PLC à Vancouver, dit-il, c’est surtout parce que leurs députés aident les immigrants à s’installer, à trouver un logement. Ils deviennent le visage de l’autorité canadienne. «Les élus assistent à nos activités, ils sont présents dans nos médias.»

Pour Jason Kenney, c’est le déclic. «Ça m’a réveillé, dit-il. J’ai compris que j’allais devoir être partout, tout le temps. La relation personnelle est cruciale pour les nouveaux arrivants.»

Depuis, le ministre est sur la route trois fins de semaine sur quatre, multipliant les réunions et les discours aux quatre coins du pays. Certains dimanches, à Toronto, Vancouver ou Montréal, il peut assister à jusqu’à 20 activités organisées par les communautés culturelles, débutant à l’aube dans un temple pour finir à la noirceur dans une réception partisane. «Pendant la dernière campagne électorale, j’en faisais tellement que je suis devenu mêlé: j’ai salué le mauvais dieu dans une église! J’ai eu l’air complètement ridicule!» avoue Kenney en rigolant.

Il ne rentre dans ses terres, à Calgary-Sud-Est, circonscription qu’il représente depuis 1997, qu’une journée par mois. Ce qui ne l’a pas empêché d’être réélu en 2011 avec 76 % des suffrages et une avance écrasante de 42 000 voix — l’un des meilleurs résultats au pays. «Mes électeurs comprennent que je travaille pour la cause conservatrice et que j’ai un horaire chargé», dit Kenney.

Les victoires sont si faciles pour lui qu’une partie des dons politiques qu’il recueille sont régulièrement transférés à des associations conservatrices moins nanties au Québec et en Ontario. Depuis 2007, Jason Kenney a ainsi envoyé plus de 179 000 dollars à des candidats conservateurs qui bataillaient dans des luttes plus serrées.

Un rythme de vie avec lequel il réussit à composer, mais qui n’empêche pas les creux de vague. «Le vendredi, quand je vois arriver la fin de semaine avec 20 ou 25 rencontres prévues, sans compter les déplacements, je sens parfois une grande fatigue m’envahir. Je dois me motiver en pensant que chaque geste compte à long terme», dit Jason Kenney. C’est aussi un défi physique. «Les gens des communautés aiment te toucher, t’embrasser, te serrer, alors que les contacts physiques, ce n’est pas mon fort», ajoute-t-il.

Le ministre n’a ni femme ni enfant. Il partage sa maison, en Alberta, avec sa mère, Lynne. Et il a peu de temps pour les amis ou une vie amoureuse. Ses proches ne le décrivent toutefois pas comme un solitaire. Il se fait d’ailleurs un point d’honneur d’organiser une ou deux réceptions par année à son condo, à Ottawa, pour ses collègues députés et les employés du Parti conservateur. «J’aime travailler et être au service du public, dit Kenney. Je n’ai pas le temps d’avoir une vie privée. On a obtenu un gouvernement majoritaire, il ne faut pas perdre cette occasion de faire des changements importants.»

Bâtir un lien de confiance entre le gouvernement et les communautés immigrantes est rapidement devenu la priorité de Jason Kenney. Son équipe organise de six à huit fois par année des «journées d’amitié» sur la colline du Parlement, où des leaders des communautés culturelles — chefs spirituels, directeurs de centre communautaire, présidents de chambre de commerce ethnique, etc. — viennent rencontrer les ministres de leur choix pour discuter de leurs dossiers prioritaires. «Ça donne une chance aux communautés de se faire entendre au plus haut échelon à Ottawa, et elles apprécient ce geste», affirme Agop Evereklian, d’origine arménienne, qui a été chef de cabinet de Jason Kenney de 2008 à 2010 et qui était jusqu’à récemment chef de cabinet de l’ex-maire de Montréal Gérald Tremblay.

Un accès qui fait toutefois grincer des dents sur la Colline. «C’est un traitement de faveur inéquitable, presque du lobbying sans le dire», affirme un fonctionnaire qui a requis l’anonymat.

L’équipe de Kenney s’est imposée comme le réservoir d’informations du Conseil des ministres sur les différentes communautés. C’est elle qui coordonne tous les communiqués de presse que publie systématiquement le premier ministre pour souligner les différentes fêtes nationales et traditionnelles (Diwali, Vaisakhi, Yom Kippour, Nouvel An chinois…).

Les excuses et compensations financières d’Ottawa pour la taxe d’entrée imposée aux immigrants chinois avant 1923, ou encore les reconnaissances officielles des génocides arménien et ukrainien, c’est encore Kenney. «Il agit comme chef d’orchestre pour corriger les erreurs du passé. Ça peut ne pas sembler important pour la majorité de la population, mais pour les communautés concernées, c’est immense», dit Agop Evereklian.

En 2008, Jason Kenney a mis sur pied le Programme de reconnaissance historique pour les communautés, doté d’un budget de 13,5 millions de dollars, afin de financer des projets de commémoration ou l’érection de statues en l’honneur des membres importants de leur histoire. Les collectivités italienne, juive, indienne et chinoise en ont profité abondamment.

En entrant en fonction, Jason Kenney a insisté pour que tous ses collègues du Conseil des ministres intègrent dans leur entourage des Canadiens issus de l’immigration. Son propre cabinet est l’un des plus étendus, avec, dans toutes les grandes villes, des attachés politiques qui font le lien avec les leaders des communautés. Une véritable toile d’araignée, qui capte l’information sur le terrain et la renvoie chaque jour à Ottawa.

Le ministre enrichit ses connaissances avec la revue de presse des médias ethniques, qu’il se fait traduire et qu’il scrute chaque matin en se levant. «Je regarde ça avant les nouvelles de la presse nationale», dit-il.

En ce dimanche matin de mai, dans la voiture qui nous amène d’une activité à l’autre au coeur de Toronto, Jason Kenney feuillette un journal sino-canadien acheté au dépanneur quelques minutes plus tôt. Il demande à son chauffeur d’origine chinoise de traduire en anglais quelques gros titres. Puis, il s’exerce à dire en mandarin: «Bonjour, je suis ministre de l’Immigration.» Le conducteur rit à gorge déployée et tente de corriger l’accent du ministre, qui s’amuse lui aussi. «Ne me fais pas dire des niaiseries, lance Kenney. Je compte sur toi!»

La voiture du ministre s’arrête devant le Lucky Moose Food Mart, rue Dundas. Une grosse vache rose de deux mètres de haut, dans la plus pure tradition tape-à-l’oeil chinoise, sert d’enseigne. En 2009, l’épicerie a fait la manchette quand son propriétaire, David Chen, s’est fait justice lui-même contre un voleur à l’étalage qu’il avait pris en flagrant délit. Après une courte bagarre, il l’a immobilisé avant d’appeler la police. Le voleur a toutefois porté plainte pour voies de fait. Le NPD et le Parti conservateur ont alors saisi l’occasion pour proposer des projets de loi afin de permettre dorénavant à un commerçant d’utiliser une «force raisonnable» contre des intrus, sans risque de se faire poursuivre.

«La citoyenneté canadienne n’est pas à vendre», dit Kenney, dont le ministère a ouvert une chasse aux fraudeurs. À ce jour, 3 100 personnes ont vu leur citoyenneté révoquée.

Aujourd’hui, des photographes et quelques journalistes de la communauté attendent Jason Kenney. Il les salue en mandarin, achète une bouteille d’eau et deux autres journaux chinois. Il serre la main de David Chen. Les flashs des appareils photo immortalisent le moment. «Nous avons tenu parole, lui dit-il. Nous avons passé votre projet de loi.» Chen, qui parle un anglais laborieux, se contente de sourire. Une fois de retour dans la voiture, Kenney me dit: «Cette affaire a fait beaucoup de bruit dans les médias chinois du Canada. C’est là que je l’ai lue en premier.»

De 2006 à 2011, le nombre de Canadiens parlant mandarin, en majorité des nouveaux arrivants, a bondi de 51 %. Il y a maintenant trois quotidiens publiés dans cette langue au pays, sans compter les bulletins d’informations télévisés, les hebdomadaires et les sites Web, explique le ministre pour justifier toute l’attention qu’il porte à cette communauté.

Les communautés indienne, coréenne, ukrainienne, philippine, italienne, haïtienne et toutes les autres qui forment la mosaïque canadienne ont aussi leurs propres médias. «Le Parti conservateur en était complètement absent avant», dit Jason Kenney. Il tourne la page du journal et aperçoit une photo de Thomas Mulcair prise lors d’un rassemblement de la communauté chinoise à Richmond, en banlieue de Vancouver. «Il semble avoir compris que c’est important», dit Kenney d’une voix ironique.

Dans les rues de la circonscription à forte immigration chinoise de Trinity-Spadina, au centre de Toronto, on salue à coups de klaxon le ministre qui marche sur le trottoir. Les gens s’arrêtent pour lui parler. Une passante dans la vingtaine affirme qu’il est aussi connu dans la communauté chinoise que le chanteur Justin Bieber! «Je peux marcher des heures à Calgary sans me faire reconnaître, mais pas ici», dit-il.

Olivia Chow, députée néo-démocrate locale et veuve de Jack Layton, affirme que le travail de Jason Kenney force les députés des autres partis qui sont dans une circonscription à forte concentration d’immigrants à «surveiller leurs arrières». «C’est une bête politique, dit-elle. Il est toujours là au bon moment, sa photo est dans les journaux.»

Au bureau de Jason Kenney, tout est minutieusement calculé. Moins d’un mois avant la dernière campagne électorale, son directeur des affaires multiculturelles, Kasra Nejatian, envoie à des députés et organisateurs conservateurs une lettre leur demandant de recueillir rapidement 200 000 dollars, destinés à une campagne éclair de publicité dans les médias ethniques. D’une valeur totale de 378 000 dollars, celle-ci devait commencer le 20 mars 2011, jour du premier match de la Coupe du monde de cricket, très populaire en Asie.

Un document de 21 pages, intitulé «Abattre les frontières: bâtir la marque de commerce conservatrice dans les communautés culturelles», était joint à l’envoi. Visant les Chinois, les Juifs, les Ukrainiens et les Asiatiques du Sud (sikhs et hindous), ce document résume la stratégie conservatrice. «Si les Asiatiques du Sud du grand Toronto formaient une ville, il s’agirait de la troisième ville en importance du Canada», peut-on y lire. «Il y a beaucoup de votants ethniques. Il y en aura encore plus sous peu. Ils habitent là où nous avons besoin de gagner.»

Le document ajoute que, une fois séduites, les communautés culturelles peuvent rester fidèles au même parti très longtemps. Dix circonscriptions «très ethniques» — celles où les immigrants représentent plus de 20 % de la population — étaient ciblées dans la stratégie publicitaire préélectorale conservatrice: quatre en Ontario, quatre en Colombie-Britannique, une au Québec (Mont-Royal) et une au Manitoba. Le jour du scrutin, le 2 mai suivant, le Parti conservateur en remportera sept.

Pendant la dernière campagne électorale, la stratégie multiethnique a ciblé un total de 30 circonscriptions au pays. Autant d’endroits répertoriés par Jason Kenney et labourés depuis cinq ans par la machine conservatrice. Le PCC en remportera 20, en route vers une majorité parlementaire de 11 sièges.

Le document partisan était imprimé sur le papier officiel du bureau du ministre Jason Kenney, ce qui a fait bondir le député néo-démocrate Pat Martin, qui y voit l’exemple parfait d’un gouvernement qui oublie sa neutralité et se met au service de la machine du parti politique. «Ils violent toutes les règles en utilisant les ressources du gouvernement pour solliciter de l’argent lors d’une campagne du parti, dit Martin. C’est choquant. Le ministre aurait dû démissionner.»

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