Chapitre 3 : Le castor au travail

Alors que débute en Alberta la législature du nouveau premier ministre Jason Kenney, L’actualité vous propose une incursion dans la vie du chef de file du mouvement conservateur canadien. Paru en 2012, ce portrait a valu à son auteur, Alec Castonguay, le Grand Prix Judith-Jasmin.

Photo : La Presse canadienne

(Texte original publié le 1er décembre 2012)

Certains de ses collègues comparent Jason Kenney à un castor, non seulement en raison de son allure un peu ronde et de son patriotisme canadien, mais surtout parce qu’on le voit toujours en train de travailler. Lorsque ses adjoints arrivent au bureau, vers 7 h, le ministre est déjà là. Et vers 20 h, quand ils rentrent à la maison, Jason Kenney, lui, quitte la colline du Parlement et se dirige vers la rue Laurier, au centre-ville d’Ottawa, où se trouve son deuxième bureau, au ministère de l’Immigration. Il monte au 21e étage, ferme la porte, installe son iPod sur le socle de la chaîne stéréo et écoute de la musique classique ou du chant grégorien en lisant ses dossiers, parfois délicats — notamment les cas d’expulsion du pays, auxquels il a le pouvoir discrétionnaire d’accorder un sursis.

C’est généralement durant cette deuxième phase de la journée qu’il reçoit un appel d’un numéro confidentiel: celui du 24 Sussex, la résidence de Stephen Harper. Le premier ministre prend souvent quelques minutes, tard en soirée, pour consulter Jason Kenney sur différents dossiers, parfois sans aucun lien avec l’immigration (les deux hommes dorment peu). Le ministre ne prend la direction de son condo que vers minuit.

Dévoué à son travail, à l’aise avec les médias (il est l’un des rares ministres anglophones à accorder des entrevues en français), Jason Kenney s’est graduellement imposé comme l’un des ministres les plus influents d’Ottawa, avec John Baird, aux Affaires étrangères, et Jim Flaherty, aux Finances. Il siège au sélect Comité des plans et priorités du Cabinet, le seul qui se réunit chaque semaine pour élaborer la stratégie du gouvernement. «Il est l’un des rares ministres à avoir la confiance totale de Harper», dit une source proche des deux hommes.

En ce dimanche 22 avril, alors que les journalistes se concentrent sur le Jour de la Terre et la manifestation qui aura lieu ce jour-là au centre-ville, Jason Kenney est dans l’ouest de Montréal. Il commence sa journée à 8 h par un brunch de financement à Pointe-Claire, en compagnie des sénateurs Jacques Demers et Larry Smith. Puis, direction Dollard-des- Ormeaux, au temple Gurdwara Saheb, où Gurdeep Singh Sohal, homme souriant dans la cinquantaine qui dirige ce lieu de culte, le présente aux fidèles sikhs comme un ami.

Dans l’entrée, des dizaines de paires de chaussures sont empilées pêle-mêle dans un fatras de plastique et de cuir. Jason Kenney, ses assistants et moi-même y déposons les nôtres — en essayant de bien nous rappeler où nous pourrons les retrouver! Le ministre se noue un bandana orange sur la tête et prend la direction de la grande salle toute blanche et couverte de tapis, où les femmes s’assoient par terre à gauche et les hommes à droite. «Disons que mon catholicisme est souvent mis à l’épreuve!» lance, sourire aux lèvres, l’assistante italienne du ministre, qui doit se conformer aux rituels de chaque lieu de culte.

Le ministre rejoue la carte de la proximité. Il prononce quelques mots en pendjabi, puis remercie les sikhs en anglais pour leur contribution au Canada depuis un siècle. «Nous avons deux ministres sikhs, dit-il. Tim Uppal [Réforme démocratique] et Bal Gosal [Sports]. Nous respectons la liberté de religion, c’est important pour notre gouvernement.»

Après la courte cérémonie d’une dizaine de minutes, Jason Kenney est entraîné dans une petite salle au deuxième étage du temple. Un classique, m’explique-t-il en montant les marches. «Réussir à parler à un ministre en privé, c’est une démonstration de puissance de la part des dirigeants de la communauté.»

Dans la pièce aux murs beiges et nus, 11 hommes l’attendent pour discuter autour d’une table ronde — certains en habit traditionnel, d’autres en jeans et t-shirt, mais tous avec des turbans de différentes couleurs. «Le temple n’a plus de prêtre depuis des semaines», commence Gurdeep Singh Sohal. Les leaders de la communauté souhaiteraient faire venir un leader religieux de l’Inde pour quelques mois.

Jason Kenney écoute, prend quelques notes, puis explique qu’il existe un visa temporaire pour les travailleurs religieux qui veulent venir prêcher au Canada. Les hommes se regardent, gênés. «On nous l’a refusé», dit l’un d’eux. Jason Kenney pose son crayon. «Si le prêtre donne sa date de départ et respecte les conditions d’admission, le visa sera accepté dans 90 % des cas. Mais si le prêtre vient ici et demande le statut de réfugié, ça ne fonctionne pas. Votre dossier sera moins bon et les visas seront plus difficiles à obtenir», dit le ministre en regardant les hommes.

L’un des leaders de la communauté s’éclaircit la gorge et demande si le ministre peut intervenir. «Non, réplique Kenney. Dans notre système, ce sont les fonctionnaires qui suivent les règles et prennent les décisions. Je sais que ça peut être difficile à comprendre pour certains, mais c’est comme ça. Si je commence à prendre des décisions personnelles, le système s’écroule.»

Une fois de retour dans la voiture, Jason Kenney écrit un court message sur Twitter pour signaler la fin de l’activité au sein de la communauté sikhe, comme il le fait après chaque visite. «J’adore ça. Un communiqué, ça prend des heures à faire approuver. Twitter, c’est rapide et sans filtre», dit-il, avant d’appeler l’un de ses adjoints à Ottawa pour qu’il vérifie le dossier des visas religieux du temple Gurdwara Saheb. «Il y a quelque chose qui cloche, dit-il. Si ça bloque, c’est qu’il y a eu des problèmes dans le passé.»

Apprendre le français a ouvert Jason Kenney à toute une culture. Dans son bureau: la reproduction d’une toile de Jean-Paul Lemieux. «J’aime son art naïf, symbolique et coloré», dit-il.

Le ministre se rend soudain compte que le GPS qui nous conduit quelques rues plus loin, au temple Hindu Mandir, crache de sa voix électronique éraillée des indications en anglais. «Est-ce qu’on ne devrait pas le mettre en français? On est au Québec, il y a la loi 101!» rigole le ministre. Son adjoint montréalais sourit et change la langue du GPS.

En arrivant au Parlement, en 1997, Jason Kenney ne connaissait qu’un seul mot en français. «Je savais dire “bonjour”, that’s it!» Durant sept étés consécutifs, il suivra un programme d’immersion dans la langue de Molière offert aux députés, au Collège royal militaire de Saint-Jean. Lorsqu’il embauche Agop Evereklian, en 2008, il lui demande de parler seulement en français au bureau. «Le ministre a tenu parole, mais moi, j’avais tendance à lui parler en anglais, alors il me reprenait!» dit son ancien chef de cabinet. «Pour être efficace, je trouvais important de pouvoir communiquer dans les deux langues, dit Kenney. Et ça m’a ouvert à toute une culture.»

Au fil des années, il s’est mis à lire la poésie sombre de Baudelaire et à apprécier le peintre Jean-Paul Lemieux, dont une reproduction de sa toile La Fête-Dieu à Québec, 1944 est même accrochée dans son bureau de la colline du Parlement. «J’aime son art naïf, symbolique et  coloré», dit-il. Quelques jours auparavant, il venait de terminer la lecture de Ru, de Kim Thúy.

Dans ses rares temps libres, le ministre s’éclipse pour aller au théâtre ou au cinéma, à Ottawa. Mais rien ne lui fait plus plaisir que de prendre l’avion! «C’est le seul moment où le BlackBerry ne sonne pas, dit-il. Je peux écouter de la musique et lire mes dossiers en paix.» Son iPod contient plus de 2 600 heures de chansons, allant de la pop au classique en passant par le rock. «J’aime tout, sauf le country», dit-il en jetant un oeil sur le petit appareil qu’il a toujours à portée de main. «Mais vous habitez Calgary, le royaume du Stampede!» lui ai-je lancé. «Je sais, je dois en décevoir certains!»

La voiture se gare devant le temple indien tout juste avant 13 h. «Rebienvenue, c’est toujours un plaisir de vous recevoir», lui lance un petit homme aux cheveux d’un noir d’encre. C’est la troisième fois que Jason Kenney vient au temple Hindu Mandir, à Dollard-des- Ormeaux. Il entre, se déchausse et sonne la grosse cloche qui pend devant la porte de la salle des prières. Le ministre remarque mon air perplexe. «Ça porte chance ou quelque chose comme ça», dit-il en souriant.

Dans une salle blanche aux grandes fenêtres lumineuses et au tapis marron, une allocution commence devant quelque 400 fidèles. Les femmes (ici beaucoup plus nombreuses) sont encore à gauche, et les hommes à droite. D’abord en hindi, puis en anglais, le ministre est présenté comme un allié de la communauté. Pas un mot en français. «Si vous avez des problèmes d’immigration, vous pourrez aller voir le ministre après la prière», dit le présentateur. L’adjointe de Jason Kenney, assise à l’arrière, lève les yeux au ciel et me glisse à l’oreille: «C’est le pire, ils vont tous se précipiter!» Elle devra recueillir toutes les enveloppes remplies de dossiers pour les remettre aux fonctionnaires.

Jason Kenney ouvre son discours en signalant les nombreuses visites des ministres et du premier ministre en Inde depuis que les conservateurs sont au pouvoir. «Nous respectons votre culture, qui est très importante pour le Canada», dit-il en anglais. Quelques minutes plus tard, il lance un avertissement: «Le Québec choisit la plus grande partie de ses immigrants et nous respectons ça. Ottawa gère les réfugiés, les réunifications familiales et les travailleurs religieux. Dans les deux cas, si vous voulez faire venir au pays des amis ou parents, assurez-vous de faire affaire avec des consultants en immigration honnêtes et compétents. Soyez vigilants.»

L’une des nombreuses réformes du ministre a serré la vis aux fraudeurs qui se présentent comme consultants en immigration, soutirant de l’argent à ceux, parfois pauvres, qui espèrent une vie meilleure au Canada. Une campagne publicitaire musclée où l’on voyait un requin blanc avaler un petit phoque a accompagné un durcissement des conditions pour pratiquer ce métier.

La cérémonie se termine. Les gens se massent autour de Jason Kenney. On veut lui parler, lui serrer la main. Son adjointe recueille trois bouquets de fleurs et quelques enveloppes. Une femme peint un point jaune entre les yeux du ministre — symbole de protection et de joie — avant de se faire prendre en photo à côté de lui.

Au sous-sol du temple, dans la cuisine communautaire, on prépare le dîner pour les centaines de convives. Le ministre se fait tirer par le bras jusqu’à une petite salle à l’arrière, où les leaders hindous l’attendent devant des plats de pommes de terre, de lentilles, de riz et une montagne de pains nan. Jason Kenney avale une bouchée. «Ce n’est pas assez épicé. Vous enlevez toujours les épices pour l’invité blanc!» s’amuse-t-il. Les hommes s’esclaffent et prennent des photos. «J’ai toujours la bouche pleine sur vos photos!» lance Kenney en riant.

Il poursuit plus sérieusement: «Ce que j’aime de Montréal, c’est que les hindous, les sikhs et les musulmans s’entendent bien. Ce n’est pas comme ça à Toronto. Continuez le dialogue, c’est important.»

Le ministre m’expliquera plus tard qu’à Montréal, contrairement à Toronto et à Vancouver, les nouveaux arrivants se dispersent sur un plus grand territoire, ce qui diminue le risque d’une ghettoïsation. Sur le plan électoral, c’est d’ailleurs plus complexe pour le parti. «Mis à part Mont-Royal et la communauté juive, aucune circonscription n’a suffisamment d’immigrants d’une seule communauté pour jouer un rôle décisif à elle seule», dit-il, ajoutant tout de même que les conservateurs obtiennent leurs meilleurs résultats à Montréal dans l’ouest de l’île, où les communautés indienne, ukrainienne, juive, arménienne et asiatique sont nombreuses.

750 000 $: c’est la somme que le ministère de la Citoyenneté et de l’Immigration a dépensée depuis trois ans, entre autres pour analyser la perception de Kenney dans les médias ethniques, selon la Presse Canadienne.

Entre deux bouchées de riz, les leaders communautaires indiens expriment leurs inquiétudes sur une récente décision du ministre: celle d’éliminer près de 300 000 demandes d’immigration déjà dans le système, mais en retard de traitement. Autant de gens qui seront remboursés et devront présenter de nouveau leur candidature pour venir s’installer au Canada.

«Certains dossiers attendaient depuis plus de sept ans, rétorque Jason Kenney. Ça n’avait aucun sens. Le seul moyen de remettre le système en ordre pour pouvoir traiter les demandes d’immigration dans un délai de 12 à 18 mois, c’est de repartir à zéro.»

Une vingtaine de minutes plus tard, dans la voiture, Jason Kenney revient sur cette réforme, qui synthétise sa vision de l’immigration canadienne, à laquelle il veut faire prendre un virage économique. «Il faut passer d’un système lent, passif, à un système efficace et proactif, dit-il. Si on met trop de temps, les immigrants les plus talentueux vont aller dans un autre pays, comme l’Australie ou la Nouvelle-Zélande, qui traitent les demandes en quelques mois. Il faut que nos entreprises puissent partir à la chasse aux talents en sachant qu’on va être capables de satisfaire à la demande.»

Le ministre souhaite que davantage d’immigrants arrivent au pays avec en poche une promesse d’emploi d’une entreprise canadienne, ce qui facilite leur intégration. Il souhaite que les employeurs aident le gouvernement à donner priorité à certains immigrants aux compétences particulières. «Le taux de chômage des nouveaux arrivants est deux fois plus élevé que celui du reste de la population. C’est inacceptable. Voir des gens qualifiés conduire un taxi, je ne suis plus capable!» dit-il.

Un arrimage avec les entreprises qui suscite son lot de critiques. On reproche au ministre de céder au privé le système d’immigration canadien. «C’est l’idée du Canada comme terre d’accueil qui disparaît, dit Stephan Reichhold. C’est une vision à court terme, parce que les  besoins de l’industrie peuvent changer rapidement. Qui avait prédit l’éclatement de la bulle techno en 2000? Il faut miser sur les personnes, pas seulement sur les besoins du marché.»

De 2006 à 2011, l’entrée des immigrants économiques a bondi de 13 %, alors que le taux des réunifications familiales a baissé de 20 %. Le nombre de réfugiés a chuté de 14 %, même si, avec 27 872 réfugiés en 2011, le Canada est l’un des pays qui en accueillent le plus.

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