Chapitre 4 : Le choc des valeurs

Alors que débute en Alberta la législature du nouveau premier ministre Jason Kenney, L’actualité vous propose une incursion dans la vie du chef de file du mouvement conservateur canadien. Paru en 2012, ce portrait a valu à son auteur, Alec Castonguay, le Grand Prix Judith-Jasmin.

Photo : La Presse canadienne

(Texte original publié le 1er décembre 2012)

Le marathon de Toronto paralyse le centre-ville en cette belle journée de printemps, ce qui embête Jason Kenney, qui tient à son horaire réglé au quart de tour. «Décale tous les rendez-vous de 20 minutes, sinon on n’y arrivera pas», dit-il à son adjoint.

La voiture, au ralenti, traverse Parkdale-High Park, l’un des plus importants points de chute des immigrants dans la Ville reine. Le ministre a tout le temps pour me montrer par la vitre ce quartier multiethnique défavorisé, représenté par la néo-démocrate Peggy Nash. Il connaît par coeur les communautés et leurs habitudes. Là, un centre communautaire vietnamien; par ici, une église catholique polonaise; là-bas, deux Tsiganes qui poussent un chariot d’épicerie… Le long de King Street, coin de rue après coin de rue, c’est le Canada des nouveaux arrivants et des réfugiés, souvent en difficulté et désorientés.

Il sort l’exemplaire du Globe and Mail de la veille, qui lance, en ce début mai, une grande série sur l’immigration. L’article affirme que le Canada devrait accueillir un million de personnes par année — quatre fois plus que maintenant — pour aider à l’essor économique du pays. «C’est de la folie!» dit Kenney, qui fait un signe vers la vitre. «Il faut laisser le temps aux gens de s’intégrer. Il faut de bons salaires, des emplois de qualité, pas seulement de la quantité.»

Et surtout, il faut ménager la perception de la population, ajoute-t-il en citant un récent sondage Angus Reid qui montre qu’un Canadien sur deux (46 %) estime que l’immigration a un effet négatif sur le pays — une hausse de cinq points en un an. Près de 39 % des répondants jugent que le Canada devrait garder l’immigration à son niveau actuel, et 38 % pensent qu’il faudrait le baisser. «Je dois m’assurer que les gens continuent de faire confiance au système, dit-il. L’immigration est un atout, mais les préjugés sont tenaces. Ouvrir les vannes sans considération ne servirait pas les nouveaux venus.»

La voiture est maintenant en route vers le centre communautaire polonais Jean-Paul-II, à Mississauga. Le Canada compte plus de 800 000 habitants d’origine polonaise, dont la majorité vit à Toronto. Le ministre répète à voix haute: «Witam, drodzy przyjaciele», ce qui signifie, en polonais: «Bonjour, chers amis.» Son adjoint, Dominic, d’origine polonaise, corrige un peu sa prononciation.

En ce dimanche 6 mai, la communauté célèbre, avec quelques jours de retard, sa fête nationale du 3 mai. En 2006, à pareille date, le nouveau ministre Kenney passait pour la première fois le seuil de ce centre culturel, ce qui avait suscité l’ironie du président du Congrès polonais du Canada, Wladek Lizon. «On a un conservateur ici avec nous, il doit se passer quelque chose d’important!» avait-il dit au début de son discours. Six ans plus tard, Lizon reçoit Kenney avec une accolade bien sentie et des tapes dans le dos.

Quelque 400 personnes sont venues entendre des discours et voir un spectacle de danse traditionnelle. Kenney est le seul politicien fédéral présent. «Witam, drodzy przyjaciele», lance le ministre à la foule, avant d’ajouter en riant: «Je ne sais rien d’autre en polonais, désolé!» La foule rigole. Debout sur le petit podium, Kenney, vêtu de son éternel complet noir, cuit sous le soleil. Il rappelle que son gouvernement a éliminé en 2008 l’obligation pour les Polonais d’obtenir un visa afin de visiter le Canada.

En 2006, le Parti conservateur avait récolté 20 % des intentions de vote dans cette communauté largement libérale. Aux élections de 2011, les sondages internes du parti montrent qu’il a récolté plus de 60 % des suffrages. Un virage complet. «Les Polonais ont des valeurs assez conservatrices, fait remarquer le ministre. Ils sont catholiques pratiquants, valorisent l’effort, le capitalisme, la famille et les traditions. Mais on ne leur parlait pas! On n’assistait pas à leurs activités. Maintenant, non seulement ils votent pour nous, mais ils veulent qu’on soit encore plus conservateurs.» Il rappelle que la Pologne, c’est l’Alberta de l’Europe, puisque les deux partis politiques majeurs sont de droite.

Dans chaque manifestation culturelle ou religieuse, partout au pays, Jason Kenney glisse quelques mots sur la vision conservatrice. Il met l’accent sur les valeurs du parti, qu’elles soient sociales (hausse de l’âge du consentement sexuel, lutte contre la criminalité, etc.) ou économiques (notamment les baisses d’impôt des entreprises, la baisse de la TPS, l’aide aux PME).

Souvent, dit-il, les immigrants sont des entrepreneurs dans l’âme qui valorisent les libertés individuelles et favorisent un État minceur. Ils se méfient d’un gouvernement trop envahissant, craignant qu’il soit corrompu, comme celui qu’ils ont quitté. Le filet social est celui d’une communauté très soudée, qui gravite autour de l’église ou du centre communautaire. En Ontario et en Colombie-Britannique, ces nouveaux arrivants rejoignent leurs communautés dans les banlieues, où ils élèvent leurs familles.

En 2003, dans un discours prononcé à huis clos au club privé conservateur Civitas, à Toronto, Stephen Harper, alors chef de l’Alliance canadienne, avait exposé cette bataille des valeurs que les conservateurs voulaient livrer contre les libéraux auprès des communautés culturelles. «Si cette approche est bien équilibrée et que nous sommes patients, nous allons attirer de nouveaux électeurs, a-t-il dit. De nombreux électeurs libéraux, dans certaines communautés ethniques clés, seront attirés par un parti aux valeurs fortes, claires et centrées sur la famille.»

Dans ses discours, Jason Kenney n’aborde jamais de sujets controversés, comme l’avortement, le mariage homosexuel ou la peine de mort. «Je parle des valeurs en général, mais rien d’aussi précis, dit-il. J’imagine que certaines communautés sont pro-vie, comme les Polonais, parce qu’ils sont assez croyants, mais c’est contreproductif de parler de ces sujets. C’est très personnel à chacun.»

C’est aussi probablement inutile, puisque les convictions de Jason Kenney sont connues. Le 26 septembre dernier, il a été l’un des 10 ministres — et 91 députés — à voter en faveur de la motion M-312, de son collègue Stephen Woodworth, qui souhaitait créer un comité afin d’étudier les droits du foetus, ce qui était perçu par beaucoup comme une première étape vers une forme de criminalisation de l’avortement. Cette motion, que le premier ministre n’a pas appuyée, a été battue.

«Je respecte les points de vue de tous les ministres et députés», me dit Jason Kenney lors d’une discussion dans son bureau, visiblement mal à l’aise. «On doit avoir des débats respectueux, le moins passionnés possible, sur ces questions-là. Chacun doit voter selon sa conscience et je pense, oui, qu’il faut respecter la vie humaine.» Il est contre l’euthanasie et ne rejette pas entièrement le créationnisme — chacun peut choisir la théorie qu’il veut.

Il précise qu’il est pro-vie, sans être un militant de la cause. «Je n’en fais pas la promotion au Cabinet. Au contraire, je pense qu’un gouvernement doit refléter les valeurs de tous les Canadiens. Je suis un homme de principes, mais un gouvernement peut avancer seulement s’il a l’appui de la population.»

L’ancien chef réformiste Preston Manning, qui l’a recruté en 1997, affirme que Jason Kenney a toujours été discret à ce sujet. «Il ne parle presque jamais de ses convictions, même en privé. Il préfère discuter d’économie ou de fiscalité. Il n’est pas un conservateur social militant. Sa fonction passe avant tout», dit-il.

Manning se souvient que le jeune Kenney avait accepté de se lancer en politique avec le Parti réformiste parce que celui-ci promettait des votes libres sur les projets de loi et les motions qui touchent les enjeux moraux.

Les nombreux temples et églises que le ministre visite tous les dimanches à la rencontre des communautés culturelles lui permettent de pratiquer sa foi catholique. Selon sa mère, Lynne Kenney, Jason a longtemps hésité entre la politique et la prêtrise. «Il a toujours eu un sens inné du bien et du mal, dit-elle. Même jeune, il avait un intérêt pour l’enseignement du Seigneur. Je ne serais pas surprise qu’après sa carrière politique il exerce un métier lié à la religion. Il deviendrait prêtre que je ne serais pas étonnée!»

Jason Kenney éclate de rire lorsqu’on lui rapporte les propos de sa mère. «Je n’aurais pas dû vous laisser lui parler!» Il secoue la tête, mais il ne nie pas. «Je ne suis pas certain qu’il s’agissait des deux seuls choix à l’époque, dit-il, mais c’est vrai qu’il est important pour moi de faire le bien. Je ne veux pas seulement occuper un emploi, je veux avoir une influence positive sur la vie des gens. Je n’ai jamais exclu totalement la vocation spirituelle.»

La religion apporte «des valeurs universelles de dignité humaine et de bien commun», affirme Kenney. «Ça me donne des repères, des balises, qui m’aident dans mon travail en politique.»

Son bureau dans l’édifice de l’Est, sur la Colline, est l’un des plus grands après celui du premier ministre: il comprend deux salons et cinq pièces, dont l’une est réservée aux cadeaux qu’il reçoit des communautés culturelles. Dans la bibliothèque, les biographies (Churchill, Conrad Black…) côtoient des titres comme The Catholic Ethic and the Spirit of Capitalism et The New Canada. Les journaux The Jewish Tribune et The Catholic Register traînent sur l’une des tables d’appoint.

Aux murs, il a accroché des photos représentant ses principes et ses modèles. On trouve celle, célèbre, du jeune homme devant les chars d’assaut chinois sur la place Tian’anmen, en juin 1989, et, au-dessus de son ordinateur, les portraits de l’ancien président américain Abraham Lincoln et du ministre britannique William Wilberforce (mort en 1833), deux politiciens qui ont lutté contre l’esclavage.

«Rien n’est plus important pour moi que les droits de la personne», lance-t-il. Kenney se dit fier de la réputation du Canada à ce chapitre. «Ce n’est pas une valeur de la gauche!» Il cite notamment le travail de l’ancien premier ministre conservateur Brian Mulroney contre l’apartheid en Afrique du Sud.

Jason Kenney affirme que le plus difficile dans son travail est de confirmer l’expulsion d’un réfugié ou d’un immigrant qui avait justement choisi son nouveau pays en raison de sa réputation de respect des droits de la personne. «Ça touche des familles, c’est toujours pénible. Mais si la personne a abusé du système ou fait de fausses déclarations, on ne peut pas l’accepter. Il faut rester ferme et ne pas encourager les gens à venir profiter de notre générosité.»

Son ministère a d’ailleurs ouvert une gigantesque chasse aux fraudeurs. L’enquête, qui porte sur 11 000 immigrants, a permis jusqu’à présent de révoquer la citoyenneté de 3 100 personnes. «La citoyenneté canadienne n’est pas à vendre», lance-t-il régulièrement, frondeur, aux journalistes en point de presse.

Même argument évoqué pour justifier l’une de ses prochaines réformes, qui mettra fin à la citoyenneté automatique accordée à un enfant qui naît sur le sol canadien. «C’est un vestige du 19e siècle qui ne subsiste qu’au Canada et aux États-Unis.» Kenney estime que des touristes en profitent pour accoucher au Canada afin que leur enfant, quelques années plus tard, utilise sa citoyenneté pour parrainer la venue de ses parents. «Ça donne accès à nos généreux programmes sociaux», dit-il. Le ministère de la Citoyenneté avoue toutefois n’avoir aucun chiffre sur le «tourisme des naissances» et ses coûts pour le Canada. «C’est une exagération pour faire peur aux gens», tranche Olivia Chow, du NPD.

La décision d’obliger les femmes portant la burqa ou le niqab à dévoiler leur visage pour prêter le serment de citoyenneté est, selon le ministre, une autre question de principe. «Je suis en faveur du pluralisme et de la diversité, mais parmi les valeurs canadiennes déterminant qui nous sommes, il y a l’égalité hommes-femmes. On ne va pas contrôler ce que portent les gens, mais pour prêter serment à un pays, tu dois montrer qui tu es», dit-il.

Beaucoup de réformes… et des controverses

En ce 20 avril, la salle du Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM) est remplie de spécialistes de l’immigration venus entendre Jason Kenney expliquer sa vision et ses priorités. Le président du conseil d’administration de la Société du Vieux-Port de Montréal, Gerry Weiner, le présente comme un «ami», qui «n’a pas peur de bousculer, de s’attaquer aux vaches sacrées pour améliorer son ministère».

Quelques minutes plus tard, en plein discours du ministre, deux manifestantes se lèvent dans la salle et brisent l’ambiance feutrée en criant leur indignation à Jason Kenney. Elles l’accusent d’être un idéologue qui brime les droits des réfugiés avec ses réformes.

Qui dit vrai? Kenney est-il un réformateur efficace ou un idéologue borné? «Les deux!» s’exclame Stephan Reichhold, directeur de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes, à Montréal. «C’est ce qui le rend spécial.»

Pendant des années, les spécialistes de l’immigration, comme Stephan Reichhold, ont rêvé d’un Jason Kenney: un ministre influent aux coudées assez franches pour transformer un ministère plombé par l’inefficacité et une lenteur chronique dans le traitement des dossiers. «Il agit sur plusieurs fronts et il fait ce qu’il dit. Ce n’est pas courant», affirme Stephan Reichhold, qui salue certaines de ses réformes, notamment les nouvelles règles instaurées pour encadrer les consultants en immigration ou enrayer l’abus envers les aidants domestiques venus de l’étranger, ou encore celles concernant la fin des visas de travail accordés aux danseuses nues — ce qui favorisait l’exploitation des femmes.

Olivia Chow, députée du NPD et critique en matière d’immigration pendant cinq ans, cite le traitement plus rapide des dossiers en attente et la mise en place d’une section d’appel pour les réfugiés. «On a travaillé avec lui dans plusieurs dossiers, dit-elle. Il a souvent adopté certaines de nos idées.»

Les nouveaux critères plus sévères pour évaluer la connaissance du français ou de l’anglais des immigrants — ce qui devrait faciliter leur intégration — sont aussi cités. «Il est normal qu’au Québec les immigrants apprennent le français et le parlent», affirme d’ailleurs Jason Kenney.

Mais les 13 lois qu’il a déposées ou modifiées depuis 2008, en plus des dizaines de réformes en marche, ne sont pas toutes bien accueillies. «Certains de ses projets sont carrément des atteintes à la dignité humaine, poursuit Olivia Chow. Il peut être très idéologique.» Selon Stephan Reichhold, «c’est parfois carrément méchant».

Tous deux mentionnent la Loi visant à protéger le système d’immigration du Canada (ancien projet de loi C-31), qui punit les réfugiés arrivés par bateau avec l’aide de passeurs clandestins. Ces personnes seront maintenant détenues à leur arrivée au Canada et pourront l’être pendant 12 mois, avec révision périodique de leur dossier. Si leur demande est acceptée, ils ne pourront obtenir le statut de résident permanent avant cinq ans.

«Le gouvernement va emprisonner des gens désespérés qui se sont fait avoir dans leur pays par des fraudeurs. Ça crée deux classes de réfugiés», dénonce Olivia Chow. «Ça contredit son beau discours sur le respect des droits de la personne», tranche Stephan Reichhold.

Son de cloche similaire lorsque Jason Kenney a décidé de sabrer le Programme fédéral de santé intérimaire, afin d’économiser 20 millions de dollars par année. Depuis le 1er juillet, des milliers de réfugiés, demandeurs d’asile et sans-papiers n’ont plus accès gratuitement aux soins dentaires, aux examens de la vue et aux médicaments jugés non urgents.

Des professionnels de la santé de partout au pays ont dénoncé cette décision. Le Collectif Justice Santé estime qu’il s’agit d’un traitement «inhumain». Jason Kenney réplique que certains réfugiés recevaient plus de soins gratuits que les Canadiens, qui doivent, eux, cotiser à un régime d’assurance privée pour se les offrir. «On aurait pu modifier le système sans le mettre à la poubelle», réplique Stephan Reichhold.

Ces réformes plus controversées sont parfois des surprises, même pour les fonctionnaires du ministère de l’Immigration. Dans son cabinet, Jason Kenney travaille avec un petit cercle de conseillers et quelques fonctionnaires de confiance. Certains cadres du Ministère apprennent les réformes à venir dans les médias. «Kenney ne fait pas confiance facilement», explique l’un des employés du Ministère, qui a demandé l’anonymat. «Il a l’impression qu’une partie des fonctionnaires ne partagent pas la vision du gouvernement.»

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