Chapitre 5 : Le virus de la politique

Alors que débute en Alberta la législature du nouveau premier ministre Jason Kenney, L’actualité vous propose une incursion dans la vie du chef de file du mouvement conservateur canadien. Paru en 2012, ce portrait a valu à son auteur, Alec Castonguay, le Grand Prix Judith-Jasmin.

Lors de la fête du Canada de 2012 (Photo : La Presse canadienne)

(Texte original publié le 1er décembre 2012)

D’où le ministre tient-il ses principes fermes et sa foi catholique? La famille Kenney n’était pourtant pas particulièrement pratiquante. «Nous étions une famille libérale sur ce plan. Nos parents n’ont jamais insisté. C’est Jason qui a voulu commencer à fréquenter l’église régulièrement», raconte Martin, 52 ans, le plus vieux des trois frères Kenney — David a 50 ans et Jason 44 ans.

Au fil des années, la force des croyances de Jason Kenney a même incité sa famille à changer de confession! «Nous étions anglicans et Jason a décidé de devenir catholique. Nous l’avons tous suivi, sauf son frère Martin», confie sa mère, Lynne.

Jason Kenney est né en 1968 à Oakville, à 40 km au sud-ouest de Toronto. Son père, Robert, ancien pilote de chasse dans l’Armée de l’air, venait de décrocher un emploi de surveillant et mentor au pensionnat privé pour garçons Appleby, un collège huppé situé directement en bordure du lac Ontario. Robert Kenney et sa famille vivent alors dans un petit appartement de trois pièces se trouvant au bout du corridor de la Colley House, où résident 80 adolescents en pension. «C’était un environnement magnifique, très stimulant et, je l’avoue, un peu turbulent!» affirme Martin Kenney.

En 1972, la famille déménage à Winnipeg, où Robert Kenney s’est vu offrir la direction de la Balmoral Hall School, une école privée réservée aux filles. À quatre ans, le jeune Jason y entrera à la prématernelle — le seul garçon de sa classe. «On n’avait pas le choix, il était très jeune et l’école de garçons était trop loin», explique sa mère, qui remarque alors le côté indépendant de son fils. «Il n’était pas intimidé du tout.»

Nouveau déménagement en 1976, quand Robert Kenney devient directeur de l’Athol Murray College of Notre Dame, réputée école secondaire catholique où Jason fera ultérieurement ses études. C’est là, dans le petit village de 350 âmes de Wilcox, dans la campagne agricole de la Saskatchewan, à environ 50 km au sud de Regina, que Jason Kenney passe les années marquantes de sa jeunesse.

Il fréquente d’abord l’établissement primaire public de Wilcox, une école de rang d’une seule classe, où la professeure Smith enseigne aux élèves de tous les niveaux. Il devient un lecteur insatiable et, à neuf ans, il se montre déjà exigeant. Lors d’un devoir, il refuse de dessiner la carte de la rivière Rouge s’il ne peut pas l’accompagner d’une recherche écrite. «Il est revenu à la maison furieux en disant que le savoir, c’était plus que du crayonnage!» se souvient sa mère.

En 1977, un député libéral fédéral de 24 ans vient inaugurer le bureau de poste de Wilcox. C’est la première manifestation politique à laquelle assiste Jason Kenney. «J’ai adoré ça! se rappelle-t-il aujourd’hui. Les discours, les gens qui écoutent, l’atmosphère…» Le jeune député n’est nul autre que Ralph Goodale, qui deviendra plus tard ministre des Finances dans le gouvernement de Paul Martin et qui est, encore aujourd’hui, le seul député libéral fédéral de la Saskatchewan.

En avril de la même année, l’Athol Murray College of Notre Dame célèbre son 50e anniversaire avec un souper-bénéfice à Regina. La musique dansante est assurée par le groupe du grand-père de Jason, Mart Kenney and His Western Gentlemen, très connu dans l’Ouest à l’époque. Dans la loge, avant le début de la soirée, un député vient saluer l’orchestre: John Diefenbaker, qui a été premier ministre du Canada de 1957 à 1963, et qui restera député jusqu’à son décès, en 1979.

Le jeune Jason s’approche de lui et tire sur sa manche de veston. Diefenbaker se penche vers lui. «Je voudrais peut-être devenir premier ministre plus tard, mais je ne pense pas être assez intelligent», lui dit le petit Kenney. «J’étais estomaquée, tout comme Diefenbaker!» se souvient Lynne Kenney.

Ses frères initient Jason au hockey, qu’il adore, mais il doit abandonner après deux ans, parce qu’il a les pieds trop larges! «Aucun patin ne lui faisait, raconte Martin Kenney. Mais durant les années où il a joué à la défense avec nous, il était redoutable. Il donnait des mises en échec, même si ce n’était pas permis!»

Un esprit fonceur qu’il conserve à l’école secondaire, où il met sur pied l’équipe de débats oratoires de l’Athol Murray College of Notre Dame. Il remportera d’ailleurs la finale provinciale du Sud en 1986.

Pendant cette période, plusieurs dignitaires visitent l’école, et son directeur, Robert Kenney, les reçoit alors à la maison. La princesse Anne d’Angleterre viendra notamment faire un tour. Après ces soupers, l’adolescent Jason se dépêche d’aider sa mère à desservir pour revenir s’asseoir à table et écouter les dignitaires. «Ça parlait politique, économie, affaires publiques, et Jason ne pouvait pas toujours résister à la tentation de s’immiscer dans la conversation», raconte Lynne Kenney. Robert, un verbomoteur à forte personnalité, laisse son fils participer, pourvu qu’il amène des arguments pertinents à la discussion.

Durant ces années, un homme d’affaires bien connu en Saskatchewan, Frederick W. Hill, s’arrête souvent à la maison des Kenney. Il siège au conseil d’administration de l’Athol Murray College of Notre Dame et devient, sans le vouloir, le mentor informel de Jason Kenney à la fin de son secondaire. Malgré les 40 ans qui les séparent, les deux passent des heures à discuter. Catholique pratiquant, Hill soutient Jason lorsqu’il décide de poursuivre ses études aux États-Unis, à l’Université catholique de San Francisco, où il étudie notamment la philosophie et la théologie.

La foi catholique de Jason Kenney prend alors son essor. En 1989-1990, année où il dirige l’association étudiante de l’université, il mène une lutte acharnée contre la direction de l’établissement, qui a permis à un groupe d’étudiants de distribuer des dépliants sur l’avortement. Outré, Jason Kenney lance une pétition demandant à l’Église de retirer son statut catholique à l’université. La controverse rebondit dans les médias régionaux. Interviewé à la télé, Kenney déclare: «Si l’université n’est pas prête à offrir un environnement éducatif cohérent avec la foi catholique, elle devrait cesser de s’appeler catholique!»

À son retour en Saskatchewan, son univers tourne autour de la politique. Il vient de franchir la vingtaine et travaille quelques mois comme adjoint au député libéral Ralph Goodale. L’expérience est enrichissante, mais non concluante.

Son séjour aux États-Unis l’a transformé. Là-bas, Jason Kenney a été en contact étroit avec les valeurs et les idées conservatrices, notamment en fiscalité et en économie. Lui qui avait succombé, comme la majorité de la jeunesse canadienne, au charisme de Pierre Elliott Trudeau dans les années 1980, est revenu des États-Unis plus à droite, plus éloquent et, surtout, convaincu que le Parti libéral du Canada et le Parti progressiste-conservateur sont des clones sans valeurs fortes pour les guider.

Il part pour l’Alberta, où il fonde l’aile provinciale de la Canadian Taxpayers Federation, qui milite pour un État minceur et lutte contre le gaspillage des fonds publics. Ses assauts contre les généreuses pensions versées aux députés et ministres du gouvernement de Ralph Klein attirent rapidement l’attention.

À l’âge de 25 ans, il est promu à la tête de l’organisme pancanadien, où il gère un budget de quatre millions de dollars et 60 employés. Il talonne sans relâche le gouvernement Chrétien pour qu’il réduise le déficit fédéral et les dépenses publiques.

C’est à ce moment que le chef du Parti réformiste, Preston Manning, l’invite à se présenter comme député. «Il était un formidable communicateur, très habile en matière de conservatisme fiscal. Rapidement, il a commencé à apprendre le français pour pouvoir mieux débattre aux Communes», raconte Manning, selon qui Kenney a toujours «beaucoup d’ambition dans tout ce qu’il entreprend». Les deux hommes se parlent encore régulièrement, notamment au sujet de la stratégie auprès des communautés culturelles.

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