Chapitre 6 : Et après l’immigration ?

Alors que débute en Alberta la législature du nouveau premier ministre Jason Kenney, L’actualité vous propose une incursion dans la vie du chef de file du mouvement conservateur canadien. Paru en 2012, ce portrait a valu à son auteur, Alec Castonguay, le Grand Prix Judith-Jasmin.

Photo : La Presse canadienne

(Texte original publié le 1er décembre 2012)

A-t-il l’ambition de succéder à Stephen Harper? Chez les militants et les bonzes conservateurs, il n’y a pas de doute: Kenney sera sur les rangs. Son bilinguisme et le formidable réseau qu’il a bâti au sein des communautés culturelles seraient deux atouts de taille.

Autre indice de ses intentions: il a mis sur pied une vaste base de données pour garder contact avec les militants. Quelques fois par année, ceux-ci reçoivent un courriel de Jason Kenney leur exposant ses dernières réalisations. «Je ne suis plus un militant actif et je continue à recevoir de ses nouvelles, explique une source conservatrice du Québec. Il entretient son réseau.»

Son ancien chef de cabinet, Agop Evereklian, ne serait pas du tout étonné que Kenney tente sa chance. «Mais il n’en parle jamais. Si quelqu’un aborde le sujet en sa présence, il se fâche et remet la personne à sa place!»

En entrevue, Kenney calibre sa réponse avec précision, sans fermer la porte. «Je suis trop occupé pour y penser. Avec Stephen Harper, on a le leader le plus efficace de l’histoire du mouvement conservateur, et il sera là longtemps. Ce n’est pas possible d’être bon dans mon travail si je pense à ça.»

Jason Kenney n’est pas réputé pour les déclarations publiques intempestives qui mettent le premier ministre dans l’embarras. «Il est facile à gérer et très discipliné quand il transmet le message du gouvernement. Ça fait l’affaire de Harper», affirme une source conservatrice.

Mais en privé, il peut devenir plus caractériel. Le vice-premier ministre progressiste-conservateur de l’Alberta, Tom Lukaszuk, l’a appris à ses dépens en juin dernier. La députée Blaine Clakins, responsable du caucus albertain au sein des troupes de Harper, avait écrit un courriel à ses collègues pour savoir si quelqu’un pouvait organiser la visite de Lukaszuk à Ottawa. La réponse de Jason Kenney a été cinglante: «Non. Ça n’a pas de sens de créer un précédent et de tenir une réunion extraordinaire du caucus pour chaque ministre d’un gouvernement provincial en visite. En plus, c’est un trou de cul fini [a complete and utter asshole]!»

Les deux hommes avaient eu maille à partir au sujet des visas de travailleurs temporaires, très recherchés dans le secteur des sables bitumineux. Jason Kenney a toutefois envoyé par erreur sa réplique à tous les députés conservateurs fédéraux, et le courriel a été divulgué au Edmonton Journal, signe qu’un collègue n’a pas apprécié les propos du ministre. Il a dû s’excuser auprès de Lukaszuk.

Kenney est beaucoup plus patient avec les communautés culturelles. En ce chaud dimanche après-midi de mai, au milieu d’un parc industriel désert de Mississauga, en banlieue de Toronto, il écoute depuis bientôt 30 minutes le discours monotone d’un prêtre bouddhiste, assis par terre dans le petit temple Mahadhammika de la communauté birmane, qui accueille quelque 500 réfugiés par année dans la Ville reine.

Le ministre se lève finalement, sourire aux lèvres, sachant qu’il a une bonne nouvelle en réserve. Il commence par souligner que le Canada a versé 35 millions de dollars en 2010 afin d’aider la Birmanie à se relever d’un typhon meurtrier. Il enchaîne en répétant qu’Aung San Suu Kyi, figure célèbre de l’opposition birmane, a été nommée citoyenne canadienne à titre honorifique par son gouvernement.

Puis, il lâche le morceau. Dans la voiture, en se rendant au temple, Jason Kenney a approuvé le statut de réfugié du leader de l’opposition birmane Ler Wah Lo Bo, arrivé au Canada en 2002, mais vivant toujours dans l’incertitude en raison de son passé contestataire dans son pays. «Je lui ai parlé au téléphone, il pourra rester ici, au Canada», affirme le ministre. Les applaudissements et les cris fusent pendant un long moment dans la petite salle de prière, plus habituée au calme bouddhiste qu’aux éclats de joie.

Quelques minutes plus tard, le ministre peine à sortir du temple tellement les fidèles se pressent autour de lui. Il a un œil sur l’escalier et l’autre sur les nombreux cadeaux qu’on lui tend et qu’il tente de refuser avec politesse.

Kenney songe-t-il à succéder à Harper? Des militants en sont sûrs. Mais le ministre élude la question: «Je suis trop occupé pour y penser. Ce n’est pas possible d’être bon dans mon travail si je pense à ça.»

Après 13 rencontres ou discours, la voiture se met en marche pour la dernière activité de la journée: la grande fête traditionnelle sikhe de la Vaisakhi, à Brampton. «Je suis crevé», me dit-il. Le ministre parle moins vite et moins fort que le matin. Nous passons devant une église chrétienne irakienne, puis un temple indien. «Sur les 25 circonscriptions des banlieues de Toronto, on en a remporté 24, dit-il en jetant un regard par la vitre. Sans l’appui des communautés ethniques, ça aurait été impossible.»

Les conservateurs estiment avoir remporté 42 % du vote ethnique au pays lors de la dernière élection, soit plus que les 39 % qu’ils ont récoltés au total. Et plus que les autres partis. «Je n’ai pas l’intention d’arrêter en si bon chemin», lâche-t-il.

Une source proche du premier ministre affirme qu’au lendemain des élections beaucoup s’attendaient à ce que Jason Kenney change de ministère et obtienne une promotion pour services rendus. Mais l’idée n’a pas effleuré Stephen Harper. «Il y avait trop de réformes importantes en chantier, et le message aux communautés culturelles aurait été très mauvais, affirme ce conseiller. Après avoir courtisé et obtenu leur vote, on leur enlève leur champion tout de suite après le scrutin? Non.»

Même s’il avoue parfois avoir le goût de changer d’air et de passer à un autre défi, Jason Kenney refuse de se plaindre. Le ministre se sent utile à la cause conservatrice.

Après 15 minutes de route, la voiture s’approche de la fête. Les turbans multicolores sont de plus en plus nombreux. Le ministre scrute attentivement la scène par la vitre. Il commence à énumérer des villes en banlieue de Toronto et de Vancouver: Brampton, Mississauga, Richmond, Surrey, Etobicoke… Une bonne partie des 30 sièges qui seront ajoutés à la Chambre des communes lors du prochain scrutin, en 2015, viendront de ces régions à forte croissance démographique et de plus en plus multiethniques. Il sourit. «Ça devrait être très bon pour nous», dit-il en mettant le pied dehors.

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