Charest dans le vaisseau d’Apollo 13

Il faudrait un miracle pour permettre à Jean Charest de devenir chef du Parti conservateur du Canada, mais le sauvetage des astronautes d’Apollo 13 il y a un demi-siècle prouve que les miracles sont réels. 

Swillklitch / Getty Images / montage : L’actualité

Yan Plante est vice-président à l’agence de relations publiques TACTIl est un ex-stratège conservateur ayant conseillé l’ancien premier ministre Stephen Harper lors de trois électionsComptant près de 15 ans d’expérience en politique, il a également été chef de cabinet de l’ex-ministre Denis Lebel.

Vous vous souvenez d’Apollo 13, cette mission spatiale américaine qui a tenu en haleine le monde entier en avril 1970 ? Celle qui a fait l’objet d’un film captivant mettant en vedette Tom Hanks ? Eh bien, d’une certaine manière, Jean Charest se trouve dans une situation semblable à celle des trois astronautes de l’époque. 

Rappel des faits : après des dommages majeurs au vaisseau, la NASA et l’équipage ont dû improviser un plan de retour sur Terre qui avait une chance de réussite microscopique, alors qu’un résultat dramatique était bien plus probable. 

Je fais l’analogie parce que les probabilités qu’avaient les astronautes de revenir sur Terre sains et saufs sont objectivement comparables aux chances mathématiques qu’il reste à Jean Charest de devenir le prochain chef conservateur. Il a une possibilité, certes — l’exemple d’Apollo 13 montre que tout est possible. Mais il lui faudra réussir une mission improbable et avoir beaucoup de chance.

Selon l’équipe du meneur pressenti de la course, Pierre Poilievre, 311 958 personnes ont acheté ou renouvelé leur carte de membre via les plateformes de ce dernier — c’est plus de 50 % du total de ce que devrait être le nombre de membres en règle du Parti conservateur quand les vérifications seront terminées (le parti a annoncé jeudi qu’il fallait s’attendre à un nombre record de plus de 600 000 membres). En théorie, les chiffres de Pierre Poilievre ne laissent pas beaucoup de place pour les autres candidatures. Les jeux sont presque faits… mais pas complètement non plus.

D’ici la fin juillet, le Parti conservateur et Élections Canada travailleront en collaboration pour analyser l’admissibilité des gens ayant acheté une carte de membre au plus tard le 3 juin. Est-ce que la même personne a acheté une carte sur les sites de plusieurs candidats ? Est-ce qu’une même carte de crédit a servi à financer l’adhésion de dizaines de personnes ? Est-ce que certaines données semblent illogiques ?  

Les différentes équipes de campagne pourront également contester l’admissibilité des membres pour les mêmes raisons. C’est au plus tard le 29 juillet que la formation politique transmettra la liste finale des candidats. D’ici là, le tout demeure une supposition et une guerre de communication entre les camps pour montrer une tendance positive.

Je vous épargne la mécanique complexe du système électoral au Parti conservateur. Ce qu’il faut retenir, c’est que le gagnant ne sera pas nécessairement celui qui aura reçu le plus de votes. Chacune des 338 circonscriptions au Canada vaut 100 points. Qu’il y ait 5 000 ou 150 membres dans l’une d’elles, il y a 100 points à diviser entre les candidats. Si un candidat obtient 47 % des votes dans la circonscription de Gatineau, il aura 47 points. Le gagnant de la course sera donc celui ou celle qui réussira à récolter au moins 16 901 points.

C’est pour cette raison que l’équipe de Jean Charest affirme qu’elle a « les points pour gagner », et que c’est l’unique élément qui compte (le candidat n’a pas dévoilé combien de cartes il a vendues). M. Charest mise sur une distribution efficace de ses appuis pour marquer un maximum de points dans des circonscriptions où il y aurait moins de membres — comme au Québec.  

Si elle a raison sur le fond, l’équipe Charest a peut-être tort sur la forme.  Tout le monde a compris que si ses bénévoles avaient vendu 350 000 cartes de membre, M. Charest se serait empressé de le crier à tue-tête pour montrer qu’il avait le vent dans les voiles. Mais en politique, on utilise les arguments à notre disposition. Faute d’avoir les membres, on se rabat sur les points.

Même cet argument est fragile, parce qu’il est impossible à l’heure actuelle de connaître le nombre total de membres par circonscription.  Conséquemment, nul ne peut savoir combien il a de points potentiels en réalité. 

Ces dernières semaines, Jean Charest a su incarner un premier ministre canadien, particulièrement lors du débat en français. Rassembleur, convaincant et en pleine possession de ses moyens, il avait l’air d’être le plus en mesure d’occuper la fonction de chef de gouvernement. Dans le contexte de la course à la direction, il s’impose clairement comme la solution de rechange à Pierre Poilievre. Sa dernière stratégie pour l’emporter consiste donc à coaliser le vote anti-Poilievre. Comme dans la plupart des élections, il y a en ce moment le début d’un mouvement voulant élire n’importe qui sauf le meneur. Un « tout sauf Poilievre ».

Néanmoins, un alignement exceptionnel de planètes sera nécessaire. Jean Charest devra balayer le Québec. Partout ailleurs, il lui faudra convaincre les membres qui veulent éviter l’élection de Poilievre de lui accorder leur appui. Il devra souhaiter une répartition extraordinairement inefficace des votes de Poilievre. Souhaiter, aussi, que les seconds choix des partisans de Leslyn Lewis n’aillent pas à Poilievre. Et finalement, récupérer la presque totalité des votes de Patrick Brown, quand celui-ci sera éliminé.

Jean Charest n’a donc pas de marge de manœuvre. Il doit compter sur ce scénario improbable pour espérer brouiller les cartes et se faufiler vers une victoire à l’arraché, malgré la force impressionnante de son adversaire principal.

Soyons honnête : Apollo 13 avait sûrement un peu moins de chances de succès que Jean Charest. Et la mission impossible a réussi. Les optimistes diront donc que si les astronautes d’Apollo 13 ont survécu, Jean Charest le peut également. Les pragmatiques diront quant à eux que si on simulait 1 000 fois le retour sur Terre de l’équipage d’Apollo 13, il y aurait probablement 999 échecs. 

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Bonjour . Quand M.Charest était Au Que bec . J’ai toujours voter Libérale , la mon avis que M. Charest demeure chez lui ..il a faite son .temps .il faut savoir quand arrêter.. il est trop tard .Patricia Rochon

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Je retiens mon souffle. Le choix de Jean Charest à la chefferie sera déterminant pour la démocratie canadienne. Eric Zemmour a eu le vent dans le voiles pendant quelques mois et hier il a mordu la poussière. Seule l’empathie et la tolérance pourra contrecarrer la dérive réactionnaire nationaliste occidentale. Pierre Poilièvre s’inscrit dans cette mouvance.. Ces dernières années, j’ai voté pour Justin Trudeau en réaction à la montée de l’extrême droite qui s’annoncait dans la foulée de Donald Trump. Il est important pour la démocratie qu’il y ait alternance du pouvoir. J’ai pris ma carte de membre du Parti Conservateur fidèle à mes convictions. Si Jean Charest ne devient pas chef, le parti conservateur n’aura plus rien de progressiste. Dans un tel cas, le Parti Libéral restera encore et toujours la seule option pour traverser la période de turbulence dans laquelle se retrouve la planète en ce moment. Seule la solidarité sauvera l’humanité dangereusement en perdition.

Tout à fait vrai que « le plus en mesure d’occuper la fonction de chef de gouvernement » est Charest. Comme représentant du pays à l’international notamment, aucun doute là-dessus.

Non moins vrai que pour gagner, LE Truc sera non seulement de parvenir « à coaliser le vote anti-Poilievre », mais à ce qu’en plus la répartition des votes accordés à celui-ci s’avère « extraordinairement inefficace ».

Enfin, oui, aussi « récupérer la presque totalité des votes de Patrick Brown, quand celui-ci sera éliminé. » Et ce — éliminé —, lors du vote, PAS avant. Car si Brown se désistait avant la tenue du vote, cela jouerait contre Charest.

Si bien que, oui encore, « un alignement exceptionnel de planètes sera nécessaire [et] Jean Charest devra balayer le Québec », entre autres pour commencer. Mais peut-être y a-t-il mieux à faire?…

Considérant son côté chaleureux, proche, le mieux à faire pour lui l’été prochain serait d’y aller à fond positivement, aller à la rencontre des gens, serrer des mains, échanger. Ce qui le servirait vachement mieux à terme qu’insister (trop), à distance, sur une déconsidération négative du meneur.

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