Charest et Poilievre chacun sur leur plaque tectonique

Jean Charest et Pierre Poilievre ne s’affrontent pas. Ils ne cherchent même pas à devenir chef du même parti. Un sondage EKOS fait état de la fracture qui s’annonce. 

Justin Tang / Adrian Wyld / La Presse Canadienne / montage : L’actualité

Depuis la défaite du Parti conservateur du Canada lors de l’élection fédérale de septembre 2021, des divergences majeures s’expriment sur plusieurs enjeux dans la famille conservatrice. Le ton acrimonieux des débats de la course à la chefferie des deux dernières semaines n’est probablement pas la cause, mais plutôt la conséquence de ces profondes divisions.

Un nouveau sondage de la maison EKOS révèle de nombreux points de discorde entre les différentes factions du parti. Il nous indique du coup qu’une cohabitation de ces divers camps sera extrêmement difficile une fois la course terminée.

Tout d’abord, le sondeur a récolté les préférences des répondants quant à la chefferie conservatrice. Parmi l’échantillon entier du sondage, l’ancien premier ministre du Québec Jean Charest (24 %) et le député fédéral de Carleton, Pierre Poilievre (22 %), se trouvent à égalité statistique en tête de peloton.

L’ex-chef du Parti progressiste conservateur provincial de l’Ontario et actuel maire de Brampton, Patrick Brown, occupe la troisième place avec 11 % d’appui, alors que la députée de Haldimand-Norfolk (en Ontario), Leslyn Lewis, en récolte 5 %.

Évidemment, ces chiffres reflètent les préférences de l’électorat canadien dans son ensemble et ne constituent en rien une représentation de l’humeur des membres du Parti conservateur. Et ce seront eux qui désigneront le prochain chef, pas les autres Canadiens.

Les résultats ventilés selon les intentions de vote du sondage montrent un contraste majeur : parmi les répondants ayant l’intention d’appuyer le PCC si un vote avait lieu cette semaine, Pierre Poilievre se hisse loin et seul au premier rang avec pas moins de 57 % d’appui, une avance écrasante de 43 points sur son rival Jean Charest, ne laissant que des miettes aux autres candidats.

Ce sont les électeurs des autres partis qui préfèrent Jean Charest comme chef conservateur. Ce qui laisse croire que l’ancien premier ministre du Québec fait campagne pour la chefferie d’un parti qui n’existe plus, soit le Parti progressiste conservateur du siècle précédent. D’ailleurs, parmi les électeurs libéraux, Jean Charest est le choix de 42 % des répondants, contre une maigre proportion de 3 % pour Poilievre. En revanche, ce dernier est de loin le favori des électeurs du Parti populaire de Maxime Bernier.

Le choix du prochain chef du PCC indiquera ainsi quels seront les électeurs cibles pour élargir la base conservatrice : visera-t-on les libéraux bleus ou les conservateurs violets ?

En effet, plusieurs données du sondage d’EKOS nous révèlent que les positions des électeurs de Poilievre se rapprochent davantage de celles des électeurs actuels de son parti, mais aussi de celles promues par Maxime Bernier et le PPC. Parmi de nombreux exemples, nous trouvons la perception de la manifestation du convoi de camionneurs qui a paralysé le centre-ville d’Ottawa cet hiver — une question qui a occupé un long moment lors du premier débat des chefs le 5 mai dernier. Jean Charest a d’ailleurs été copieusement hué lorsqu’il a affirmé que Poilievre avait appuyé une manifestation illégale.

Parmi les répondants qui préfèrent Poilievre, 51 % appuient le mouvement des camionneurs, contre seulement 22 % qui s’y opposent. Parmi ceux qui choisiraient Jean Charest, c’est 85 % qui s’opposent au mouvement, contre 9 % qui l’appuient.

En ce qui a trait à la question délicate du droit à l’avortement, 70 % des Canadiens affirment être pro-choix, contre 19 % qui se disent plutôt pro-vie. Or, c’est parmi les électeurs conservateurs (31 %) et ceux du Parti populaire (46 %) que l’on trouve les plus grandes proportions d’électeurs contre le libre choix des femmes. Alors que 32 % des répondants qui appuient Poilievre s’opposent à l’avortement (43 % pour les partisans de Leslyn Lewis), seulement 13 % de ceux qui aimeraient voir Jean Charest prendre la tête du PCC sont pro-vie.

Nous observons aussi une polarisation importante en ce qui concerne les armes à feu. À la question « Êtes-vous d’accord ou non avec l’affirmation suivante : je crois qu’il devrait y avoir une interdiction stricte des armes à feu dans les zones urbaines », 68 % des personnes sondées ont répondu oui, contre 29 % qui ont déclaré le contraire. Chez les électeurs du PCC, 55 % sont en désaccord.

Parmi les partisans de Pierre Poilivre ? Cette proportion grimpe à 63 %.

Ce n’est donc pas une hyperbole que d’affirmer que l’essence même du Parti conservateur fédéral est en jeu durant cette course. Et les données dont nous disposons indiquent qu’une forte proportion des électeurs du PCC semblent vouloir leur « moment Poilievre ». L’avance du député de Carleton est telle qu’il pourrait même espérer une victoire au premier tour de scrutin (le PCC utilise un vote préférentiel pour les courses à la chefferie).

À moins que Charest, Brown et Lewis ne battent des records de vente de cartes de membre d’ici la date butoir du 3 juin prochain ? Nous le saurons bientôt.

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Comme voit-on, donc, à court et moyen termes, il ne s’avérera possible ni de rapprocher les électeurs du PCC entre eux, ni non plus d’obtenir plus d’unité ou de rapprochement dans l’ensemble de la Population. Il faudrait qu’advienne un Événement majeur — (telle une Troisième Guerre?) — pour que cela apparaisse pensable. La visite imminente du pape n’y changera rien…

Comme voit-on aussi, le dénouement le plus probable en sera un, comme conclu ci-dessus, de « consécration » du « moment Poilievre ». Comme on en a eu plus d’un (tel «moment»), ‘nous’, au seul PQ du seul Québec : Boisclair puis Péladeau. Tous deux moments de ratage.

Si bien que ce n’est guère encourageant de voir aller ça. Désespérant plutôt. Un Éminent avait suggéré que les Canadiens français n’auraient pas d’opinions (= pensée ou raison) mais seulement des émotions, affects, sentiments? Eh bien, à entendre ces copieuses huées récurrentes à l’encontre d’un Charest, en raison d’appui aveugle indéfectible inquestionnable irréversible a priori pro-Poilievre; pas de doute, il n’est pas qu’au Québec français qu’on « carbure » à l’émotion et au sentiment plutôt qu’à la raison. Poilievre, en effet, aurait-il donc stature-envergure de PM d’un des ‘importants’ pays du globe? Pas un instant! Pathétique.

Si bien que se retrouve-t-on avec « ‘rien’ » comme perspective – d’« évolution » possible.
Car a-t-on là, déjà, un PM qui n’eût jamais dû le devenir; et, en face, y aura-t-il, comme unique alternative, qqn dramatiquement pire encore ? !… 🙁

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L’avance considérable de monsieur Piolievre dans le sondage Ekos me conforte dans l’idée que la qualité des sondages est en baisse un peu partout au Canada, sur toutes sortes de sujets, lorsque la fin ultime de ces études est bien d’influencer les électeurs de diverses façons, de la façon la plus négative qu’il soit, en décourageant les citoyens de faire valoir leur voix, donc leur choix.

Lors du véritable vote, les résultats devraient être plus nuancés, puisque le résultat dépendra de la répartition géographique des électeurs. Charest pourrait faire ce « tour de force » non seulement de séduire les électeurs de l’Est du Canada, mais encore plus d’uns de l’Ouest du pays.

Pour beaucoup d’Albertins, Ralf Klein incarnait le modèle de la bonne gouvernance. Charest peut séduire ce genre d’électeurs où le conservatisme était symbole de liberté, de respect des gens, d’une saine gestion des finances publiques.

N’oublions-pas que ce qui est à la clef, c’est de mettre fin à l’hégémonie — minoritaire pourtant — du PLC, pour accomplir cette mission, c’est encore monsieur Charest qui est le mieux placé. Lors d’une élection générale, ce sont les plaques tectoniques du Grand Toronto qui doivent se déplacer du PLC vers le PCC.

Je ne serais pas surpris que nombre d’électeurs conservateurs aient cette idée en tête : celle des élections générales et non, celle spécifique du choix du chef du parti. Ne perdons pas de vue que lorsqu’un parti est au pouvoir, c’est la confrontation à la réalité quotidienne qui doit l’emporter sur toutes sortes d’orientations.

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