Christian Dubé : Dompter la bête

Ce gestionnaire de carrière, qui ne connaissait pas très bien le réseau de la santé avant d’être nommé à sa tête, a réussi à gagner le respect de ses employés comme de ses adversaires. Pari relevé pour un ministre dont les qualités humaines semblent faire l’unanimité.

Photo : Christian Blais pour L'actualité

Il y a autour des ternes bureaux ministériels de Christian Dubé, chemin Sainte-Foy à Québec, de fortes bourrasques en cette fin d’octobre. Elles courbent les arbres, retournent les branches et balaient les dernières feuilles. Au-dessus, quelques nuages disputent le ciel à des percées de bleu. Un tableau d’automne… qui ressemble beaucoup au portrait de l’année 2021 de Christian Dubé. 

Il a venté fort au ministère de la Santé et des Services sociaux. Et les accalmies ont été plutôt rares.

Au moment de le nommer ministre de la Santé, en juin 2020, François Legault avait prévenu Christian Dubé que la tâche serait costaude. Dix-huit mois plus tard, le principal intéressé comprend mieux le sens du message. « C’est le plus grand défi de ma carrière », constate-t-il. Mais il adore ça.

Passionné de gestion, Christian Dubé, 65 ans, fait partie de ces personnes qui aiment vraiment… les problèmes. « C’est comme un enfant devant un plat de bonbons, mais chaque bonbon est un problème à résoudre », illustre Stéphane Gobeil, conseiller spécial au cabinet du premier ministre. 

Et des bonbons-problèmes, le ministre en a eu un plein bocal en 2021. 

Deux bonnes vagues et demie de COVID-19 — en comptant celle de l’automne 2020, qui s’est prolongée jusqu’au cœur de l’hiver 2021. Une pénurie de main-d’œuvre qui a explosé. Les listes d’attente en chirurgie auxquelles se sont ajoutés les noms de dizaines de milliers de Québécois. Des tensions importantes avec les médecins de famille et le syndicat des infirmières, qui a dénoncé le « mépris » du ministre à la mi-novembre. La tentative ratée d’imposer la vaccination obligatoire au personnel de la santé — le moment le plus difficile de l’année, selon le ministre.

Ce n’est donc pas un hasard si Christian Dubé souligne parfois en point de presse qu’il a « mal dormi » les jours précédant telle ou telle annonce…

« J’ai pris 15 livres ! » lance-t-il durant une entrevue accordée à L’actualité entre un conseil des ministres et un caucus caquiste. La faute au stress permanent et au manque de temps pour « le gérer par le sport », dit-il en tripotant une pomme qu’il ne mangera finalement qu’une heure plus tard. 

Mais au-delà des écueils et des conflits, l’année a surtout été marquée par un immense succès : celui de la campagne de vaccination, dont Christian Dubé fut l’architecte (avec Daniel Paré, directeur de la campagne). À ce jour, le Québec se classe parmi les endroits dans le monde ayant la plus grande couverture vaccinale. 

La vaccination a rapidement eu pour effet de diminuer les hospitalisations, les décès… et la pression générale induite par la pandémie. Le ministre a ainsi pu commencer à opérer les changements profonds qu’il désire apporter pour maîtriser le « monstre » — ce réseau de la santé qui gobe environ 43 % du budget du Québec et dont toutes les failles ont été mises en exergue lors des derniers mois. 

Au centre de sa vision, il y a cette « révolution des données » qu’il a mise en place d’abord dans son cabinet, et qu’il veut voir percoler dans tout le réseau. La réforme est majeure. Par l’intermédiaire des tableaux de bord interactifs et des indicateurs de performance dont le ministre parle sans arrêt, c’est un véritable « changement de culture » qui s’effectue, estime Marc-Nicolas Kobrynsky, sous-ministre adjoint à la Direction générale de la planification stratégique et de la performance. 

Quand Christian Dubé a pris les commandes du Ministère, les établissements de santé envoyaient des fax pour recenser les morts de la COVID-19. Chaque jour, son chef de cabinet, Jonathan Valois, recevait un cahier d’une cinquantaine de pages censé dresser un état de la situation de l’évolution de la pandémie. À entendre ceux qui consultaient ce « résumé », personne ne s’y retrouvait. « La meilleure façon de faire en sorte que les gens n’aient pas l’information, c’est de tout donner et de dire : “Trouve-la”», dit le chef de cabinet. Les données n’étaient pas à jour, d’où les décalages fréquents entre ce que le gouvernement pensait savoir et la réalité du terrain. 

Inspiré par son expérience en entreprise privée, Christian Dubé a demandé à son équipe de bâtir des tableaux de bord capables de montrer, en temps réel, « ce qui va et ce qui ne va pas, en général et dans chaque région », explique Jonathan Valois. Le résultat constitue déjà un legs tangible du passage de Christian Dubé au ministère de la Santé et des Services sociaux.

Dans son bureau, les regards convergent vers un écran si grand qu’il bloque la vue d’un mur de fenêtres. C’est le tableau de bord qui regroupe tous les tableaux de bord, comme une suite presque infinie de données. Christian Dubé se lève et fait une démonstration : la page d’accueil nous renseigne sur la couverture vaccinale des employés du réseau. Catégories d’emplois, lieux de service, régions où travaillent les employés, nombre de doses reçues… D’une pression du doigt sur l’écran tactile, le ministre fait défiler les informations et les sous-informations, à la fois compréhensibles et à jour. 

« Avant, on avait des données partielles qui avaient deux mois de retard », raconte Marc-Nicolas Kobrynsky, l’un des deux cerveaux (avec Étienne Grenier, conseiller politique du ministre Dubé) derrière la création et le fonctionnement des tableaux de bord. « On n’avait jamais une représentation chiffrée de la réalité. »

Les tableaux permettent maintenant d’avoir un portrait quotidien de la situation — ou, pour certains indicateurs, hebdomadaire. Et l’information est accessible aux gestionnaires du réseau. « Le ministre nous a dit : “Je veux qu’on parle le même langage, donc des mêmes chiffres” », ajoute le sous-ministre adjoint.

Le chef de cabinet de Christian Dubé, Jonathan Valois, assure n’avoir jamais vu, en deux décennies de politique, « un cabinet qui construit des outils qui sont remis à l’administration publique ». 

Tous ceux qui parlent de Christian Dubé évoquent sa passion pour les chiffres. « Je ne suis pas en amour avec les chiffres, mais avec les données, explique le ministre. Parce que c’est avec ce genre d’informations que tu peux faire des choses [et prendre des décision éclairées]. » 

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En octobre, Christian Dubé est sorti grand gagnant du Baromètre des personnalités politiques, un sondage mené par la maison Léger, avec 61 % d’opinion positive contre 20 % d’opinion négative. De décembre 2020 à octobre 2021, au fil des hauts et des bas de la pandémie, il a réussi à ajouter 20 points du côté de l’opinion favorable.

« Ce n’est pas un ministère où tu te fais normalement aimer », rappelle pourtant Hubert Bolduc, ancien conseiller du premier ministre péquiste Bernard Landry, qui a connu Christian Dubé à Cascades en 2004. « S’il s’en sort aussi bien, c’est parce qu’il a trouvé une recette magique. »

La recette Dubé semble surtout tenir à des qualités qu’une vingtaine de personnes interviewées pour cet article ont toutes soulignées d’une manière ou d’une autre : gestionnaire d’élite, habile communicateur, homme chaleureux dans ses échanges quotidiens. Christian Dubé ramasse les éloges à la pelle — même chez ceux qui ont des critiques à lui adresser.

« En 35 ans de carrière, je ne me souviens pas d’un ministre de la Santé avec une prestation publique aussi impressionnante. »

Jeff Begley, président de la FSSS-CSN

Le président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), Jeff Begley, reproche certes à Christian Dubé (et au gouvernement) « un penchant pour aller tout seul », sans consulter suffisamment les syndicats. Un bémol qui s’est notamment incarné dans l’épisode des primes de près d’un milliard de dollars offertes aux infirmières, qui sortaient pourtant d’une négociation où ce milliard n’avait jamais été proposé… Mais globalement, le ministre Dubé « est très fort », reconnaît le syndicaliste. « En 35 ans de carrière, je ne me souviens pas d’un ministre de la Santé avec une prestation publique aussi impressionnante. On est dans une pandémie où la science évolue en direct. Il s’adapte, il explique sa lecture de la situation, avec ce visage toujours rassurant. » 

Même constat de la part d’une source syndicale qui traite avec le ministre Dubé, mais ne peut parler ouvertement. Elle aussi ne manque pas de critiquer les décisions du gouvernement, mais estime que Christian Dubé « est vraiment un chic type, toujours ouvert à la conversation et à mieux saisir les enjeux du réseau. Ça fait plusieurs années que je suis là, dit-elle, et j’ai la perception que c’est la première fois qu’un ministre a vraiment à cœur de régler les problématiques. »

Que l’on parle au chef de cabinet du ministre ou à n’importe quel proche collaborateur, les échos sont les mêmes : les gens aiment travailler avec Christian Dubé — tant le gestionnaire que la personne. « Il est exigeant, mais il a une immense reconnaissance pour tous ceux avec qui il travaille », relève Amélie Paquet, conseillère aux communications au ministère de la Santé et des Services sociaux. « Il va te dire merci 40 fois dans une journée. »

Sa collègue Mylène Dallaire, responsable des communications, assure qu’il écoute et prend en compte les avis de tout le monde au cabinet, « peu importe le titre de la personne ». 

C’était la même chose avant la politique. Sophie Lussier, chef des affaires juridiques à la Caisse de dépôt et placement du Québec, a eu Christian Dubé comme mentor. « Il était toujours prêt pour nos échanges, il écoutait… C’est une personne qui a énormément de présence, mais qui porte une attention particulière aux gens qui lui parlent. Chaque point de vue est important pour lui. Et c’est quelqu’un de très sensible, aussi. »

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Dans le drôle d’univers de la politique, Christian Dubé détonne par une bonhomie que la pression n’altère pas — une attitude franche et simple, un sens de l’écoute hors normes.

L’homme dit de lui-même qu’il n’est « pas un politicien » — c’est un gestionnaire qui fait de la politique, après une vie consacrée aux affaires. Il a notamment été chef de la direction financière à Domtar, où l’actuel ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, a été son patron dans les années 1990. C’est d’ailleurs ce dernier qui l’a incité à faire le saut en politique en 2012 : Christian Dubé, alors vice-président de Cascades, était dans la piscine de son ex-patron quand l’idée a été discutée pour la première fois. 

Élu député en 2012, réélu en 2014, il a démissionné six mois plus tard pour devenir vice-président de la Caisse de dépôt et placement du Québec (où sa rémunération annuelle avoisinait les deux millions). Il est revenu en politique pendant la campagne électorale de 2018.

Lorsqu’il a été nommé ministre de la Santé, Christian Dubé arrivait du Conseil du Trésor. Il n’avait pas une connaissance approfondie du gigantesque réseau qu’il allait diriger. Rien pour rassurer Sonia Bélanger, présidente-directrice générale du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. « Quand j’ai entendu ça, je me suis dit : “Oh mon Dieu ! Ça va être quelque chose.” Parce qu’on disait qu’il avait géré de grandes entreprises et qu’il aimait les chiffres. Mais le réseau de la santé, ce n’est pas juste gérer des chiffres : ce sont des êtres humains. »

Or, elle admet aujourd’hui être « impressionnée » par sa manière de faire. « On est habitués à des ministres-médecins qui connaissent le réseau. Lui pose beaucoup de questions parce qu’il veut comprendre. Tant sur le terrain, directement auprès des employés, que dans les réunions de direction. » 

Le principal intéressé assure n’avoir pas peur de dire qu’il ne sait pas quelque chose. « Un gestionnaire qui ne connaît pas [la mécanique des opérations], mais qui pose de bonnes questions va parfois avoir des réponses inattendues. Le problème du gestionnaire-médecin, c’est qu’il pense souvent qu’il a déjà la réponse. Les professionnels compétents ont les réponses, et je leur fais confiance. Mon rôle, c’est de faire l’arbitrage [entre les avis et de trancher]. »

« Ma job de gestionnaire, ce n’est pas juste de gérer la COVID, mais aussi de regarder au-dessus de la bosse pour préparer la transformation de la santé. C’est ça qui m’excite et qui me parle. »

Puisqu’il observe le réseau d’un œil de gestionnaire externe, cela lui « permet de remettre en question nos préjugés et nos présomptions », soutient Lucie Opatrny, sous-ministre adjointe à la Direction générale des affaires universitaires, médicales, infirmières et pharmaceutiques et personne-clé de la gestion de la pandémie.

Depuis François Legault, qui a été ministre de la Santé de 2002 à 2003, tous les autres titulaires du poste étaient médecins (à part Danielle McCann, mais elle a passé sa carrière dans le réseau de la santé). Lucie Opatrny comptait parmi ceux qui se demandaient si avoir fait sa médecine n’était pas un prérequis essentiel pour devenir ministre. « Mais en travaillant avec Christian Dubé, je me demande maintenant si ça ne devrait pas toujours être le contraire », dit-elle.

***

En remontant le fil de 2021, le ministre Dubé se réjouit que l’année n’ait pas été « seulement COVID », dit-il, assis au bout de la table de conférence qui meuble presque tout son bureau. Jusqu’à l’été, il n’a pu qu’« essayer de garder la tête hors de l’eau ». Mais depuis, le ministre et son équipe ont repris leur souffle et peuvent travailler à la suite des choses — notamment la décentralisation du réseau. 

« Ma job de gestionnaire, ce n’est pas juste de gérer la COVID, mais aussi de regarder au-dessus de la bosse pour préparer la transformation de la santé. C’est ça qui m’excite et qui me parle », explique-t-il. 

Christian Dubé pointe alors une caricature d’Ygreck encadrée sur un mur de son bureau, dont il ne ferme à peu près jamais les portes (l’endroit tient quasiment lieu de salon pour sa garde rapprochée). On y voit un couple qui vient d’être vacciné et qui s’adresse au ministre en sortant de la clinique. « Ça a super bien été ! Accessible, rapide, efficace, courtois ! » dit la femme en parlant du processus. « Maintenant, faites pareil avec le reste du réseau de la santé ! » ajoute son conjoint. 

La mince affaire… Mais Christian Dubé prend cela comme une source de motivation. Il veut prouver aux gens que ce qui est arrivé avec la vaccination, ce formidable effort collectif, peut se reproduire ailleurs.

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C’est un ministre hors de l’ordinaire,un humain qui sait ecouter et agir,comprendre les gens.
Il faut reculer loin en arriére pour trouvrer un politicien semblable .Bravo et merci .

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Bonjour Christian bravo pour tout ce que tu fais . Je t,envoie des ondes positifs pour que tu sois capable d,avoir de la force et de la santé pour continué a faire du bien au humain bonne chance pour l,an 2022 continu ton belle ouvrage Ghislaine

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Depuis son arrivée, je me dis que si la CAQ, avec Legault en tête et M. Dubé comme ministre responsable, ne peut redresser le monstre de la santé et en faire une fierté toute québécoise, et bien. aucun autre gouvernement ne pourra y arriver dans un avenir aussi changeant et sous pression constante.
La CAQ, est de loin le parti le plus compétent pour gérer tous les monstres étatiques, point à la ligne.
Les trois derniers ministres, Barette, Couillard et Bolduc, tous médecins… ont foutu le bordel.
Il ne faut surtout pas faire abstraction du fameux objectif du déficit zéro, avec M. Bouchard en tête et les congédiements ainsi que les coupures de personnel.
Qui peut vraiment affirmer qu’il -elle- ferait mieux?
Il, elle aurait mon vote assurément, en attendant faites partie de la solution s.v.p !
Vous nous montrerez alors votre grandeur d’âme!

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