Christian Paradis en enfer ?

C’est un véritable parcours du combattant qui attend Christian Paradis au ministère des Ressources naturelles. Gaz de schiste, sables bitumineux, forages dans l’Arctique : le lieutenant québécois des conservateurs a hérité des dossiers les plus controversés du gouvernement Harper…

Paradis en enfer ?
Photo : Jean-François Lemire

C’est un bien jeune ministre – 36 ans – qui gère l’un des plus importants ministères à Ottawa, celui des Ressources naturelles. « Le plus difficile est la charge de travail ; je n’ai jamais vécu ça », dit Christian Paradis. Avant de se lancer en politique, il était associé dans un cabinet de cinq avocats à Thetford Mines. « Je n’étais pas trop habitué à déléguer. J’ai dû apprendre », dit le député de Mégantic-L’Érable.

Sables bitumineux, changements climatiques, filière nucléaire, énergie éolienne, industrie de la forêt, gaz de schiste, forages dans l’Arctique… Les défis et les controverses ne manquent pas à ce ministère, devenu l’un des plus importants au fil des deux dernières décennies. Près du quart de tous les investissements faits au Canada chaque année sont liés aux ressources naturelles. Dans certains cercles internationaux, on parle du Canada comme d’une superpuissance énergétique du 21e siècle ! « Je me pince parfois quand je me rends compte de toute l’ampleur de ce ministère. »

Le colosse de six pieds (1,83 m) est candide et direct, attitude qui tranche avec celle de plusieurs de ses collègues du Conseil des ministres. Christian Paradis ne craint pas de dire qu’il faut exploiter les gaz de schiste, malgré les risques, et qu’il est « fier » des sables bitumineux, lesquels ont pourtant mauvaise réputation. En revanche, il peine à vulgariser et à défendre certaines positions de son gouvernement.

Père de trois jeunes enfants, Christian Paradis a été élu dans la région de Thetford Mines en janvier 2006. D’abord secrétaire d’État à l’Agriculture, puis ministre des Travaux publics en 2008, il devient rapidement lieutenant politique de Stephen Harper au Québec. Une lourde tâche dans une province où le Parti conservateur tente d’élargir sa base électorale.

Christian Paradis a baigné dans la politique toute sa jeunesse. Il n’a aucun lien de parenté avec les Paradis de la circonscription de Brome-Missisquoi, les libéraux Pierre (provincial) et Denis (fédéral). Le père de Christian Paradis était toutefois un organisateur progressiste-conservateur bien connu dans la région. Le ministre du coin, Marcel Masse, passait souvent à la maison.

Durant son adolescence, Christian Paradis fait du bénévolat pour les conservateurs. « J’ai tout fait. Posé des pancartes, fait du porte-à-porte, répondu au téléphone… » En 1984, au soir de la victoire de Brian Mulroney, sa famille est rivée au téléviseur. « C’était comme gagner la coupe Stanley ! »

L’actualité a rencontré Christian Paradis à Montréal, lors de son passage au Congrès mondial de l’énergie.

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Vous êtes chargé de défendre les sables bitumineux de l’Alberta au Québec. Comment relever ce défi ?

– Il ne s’agit pas de défendre les sables bitumineux, mais de mettre en valeur une ressource canadienne. Leur empreinte environnementale s’est grandement amenuisée dans les dernières années. La consommation d’eau nécessaire pour en extraire le pétrole a été réduite – et on recycle désormais 90 % de cette eau. L’exploitation des sables bitumineux émet aussi 30 % moins de gaz à effet de serre par baril. On produit plus de barils, donc les émissions augmentent en termes absolus, mais l’efficacité des méthodes de production est plus grande. Est-ce qu’on peut faire mieux ? Oui. Et le gouvernement l’exige. L’autre défi est celui de l’information : l’industrie communique mal ses progrès.

Les sables bitumineux sont-ils un problème ou un atout pour le Canada ?

– Un atout ! Il faut considérer les res­sources énergétiques dans leur ensemble. Le monde aura besoin de combustibles fossiles pendant encore 40 ou 50 ans. Leur consommation atteindra son apogée d’ici 20 ans, à cause de son augmentation dans les pays émergents, comme l’Inde et la Chine. Mieux vaut que le Canada profite de cette manne plutôt que d’autres pays n’ayant pas la même conscience environnementale. Il faut produire plus de combustibles fossiles tout en émettant moins de gaz à effet de serre. Si les avions pouvaient voler avec des panneaux solaires, je serais le premier emballé, mais ce n’est pas le cas. Il faut réduire notre dépendance aux combustibles fossiles, mais ils resteront un passage obligé pendant encore des décennies.

Un mouvement de boycottage des sables bitumineux prend de l’ampleur aux États-Unis. Des entreprises disent qu’elles n’achèteront plus de « pétrole sale ». Faut-il s’en inquiéter ?

– Oui, et je suis ce dossier de près. Ces gens-là tirent des conclusions sur la base de renseignements erronés, de mythes. Il faut que l’industrie rétablisse les faits. Et si le gouvernement peut apporter de l’information au débat public, il doit le faire. Il faut inviter les politiciens américains à visiter les installations d’exploitation des sables bitumineux afin qu’ils puissent constater les efforts faits pour diminuer les impacts écolo­giques. C’est certain que, lorsqu’on voit des images fortes de paysages ravagés – comme celles publiées par le National Geographic dans son numéro de mars 2009 -, ça nous interpelle. L’eau, c’est important. Et on veut que nos enfants grandissent dans un monde propre. Mais le risque zéro n’existe pas. Il nous appartient, au gouvernement, de tendre vers le risque zéro, mais l’atteindre est impossible.

Le gouvernement Harper affirme que le Canada est une superpuissance émergente des énergies propres. Les sables bitumineux en Alberta, le charbon pour produire de l’électricité en Ontario, la consommation d’énergie par habitant parmi les plus élevées au monde… Qu’y a-t-il de propre là-dedans ?

– On veut devenir une superpuissance des énergies propres ! Déjà, 75 % de la production d’électricité provient de sources non émettrices de gaz à effet de serre, comme l’hydroélectricité. Et on vise 90 % d’ici 2020. Ce n’est pas rien. Il faut accroître nos efforts côté efficacité énergétique, réduire notre dépendance aux énergies fossiles et, peut-être un jour, ne plus les utiliser. Il faut des procédés innovateurs, comme la capture et le stockage du carbone.

Pourquoi ne pas transférer les avantages fiscaux accordés aux sociétés pétrolières vers les énergies propres, comme l’éolien ou la géothermie ?

– C’est ce qu’on est en train de faire. On a annoncé, en 2007, que la déduction pour amortissement accéléré [NDLR : une mesure fiscale qui permet d’amortir de façon accélérée le coût en capital de certains équipements] accordée aux industries pétro­lières prendra graduellement fin d’ici 2015. Cette mesure s’applique désormais aux énergies renouvelables pour de nouveaux projets.

Le président du Conseil mondial de l’énergie a soutenu récemment que le Canada illustrait tous les grands défis du secteur de l’énergie au niveau international. « L’Ouest canadien est plutôt pétrolier et l’Est, hydraulique. » Y aura-t-il des tensions dans la fédération ?

– Que toutes les provinces s’entendent est un grand défi. Au Québec, on est bénis d’avoir l’hydroélectricité, mais si on considère les émissions du secteur des transports, on n’est pas mieux que les autres. Dans l’Ouest, on fait aussi des efforts. Les centrales au charbon vont graduellement disparaître et laisser la place à des centrales au gaz naturel, moins polluantes. Il ne faut pas s’embarquer dans les chi­canes entre provinces. Il faut s’aider, notamment en développant un réseau électrique compatible entre les provinces pour qu’elles se vendent de l’énergie.

Depuis plus de 12 ans, Ottawa refuse d’accorder à Québec le droit de délivrer des permis d’exploration pétrolière pour le gisement Old Harry, au large des îles de la Madeleine. Pourtant, le fédéral s’est entendu avec Terre-Neuve, qui commencera son exploration en 2012. Pourquoi ?

– Terre-Neuve et la Nouvelle-Écosse ont des ententes avec Ottawa depuis les années 1980, lorsque des Offices des hydrocarbures extracôtiers ont été créés pour gérer les ressources. Jusqu’ici, on n’a pas trop senti d’intérêt de la part du Québec pour régler cette question. Maintenant que ça change, nous allons tout faire pour résoudre les problèmes de compétence, car c’est là que ça achoppe. Il faut une entente administrative afin de déterminer qui a la compétence pour délivrer les permis pour ce fond marin. On a entrepris les pourparlers avec Québec et ça va bien.

Que pensez-vous des gaz de schiste, que plusieurs provinces commencent à exploiter ? (Lire aussi le dossier « Ces gaz qui nous divisent » >>)

– Il faut exploiter cette richesse. Il est normal que les gens se posent des questions, la technologie est nouvelle. J’ai demandé à la Commission géologique du Canada de regarder avec les fonc­tionnaires du Québec si l’expertise peut être mieux partagée. En Colombie-Britannique, on exploite des gaz de schiste. Au Québec, on n’a pas l’expertise dans ce domaine pour élaborer une loi. Il y a certainement moyen de faire le pont entre les deux provinces, et le fédéral peut jouer un rôle.

Vous ne pensez pas qu’il y a un risque avec les gaz de schiste ?

– Il y a toujours un risque. Il faut aller de l’avant quand même, en ayant le meilleur encadrement possible.

Dans l’Arctique, où il faut trois ans pour creuser un puits d’exploration, l’industrie pétrolière souhaite ne plus avoir l’obligation de construire en parallèle un puits secondaire (pour enrayer la fuite en cas de catastrophe). Qu’en pensez-vous ?

– En mai, l’Office national de l’énergie a annoncé qu’il allait revoir l’ensemble des pratiques en matière de forage extra­côtier. Aucune décision n’a été prise.

Votre gouvernement a transféré à l’Office national de l’énergie la responsabilité des évaluations environnementales des projets de l’industrie pétrolière, avec qui cet organisme fédéral est, selon certains observateurs, beaucoup plus en symbiose que ne l’étaient le ministère de l’Environnement du Canada et l’Agence canadienne d’évaluation environnementale. Pourquoi ce changement ?

– Je comprends que des gens s’inquiètent, mais l’objectif n’est pas d’affaiblir la réglementation. On a voulu éviter les doublons, car il arrivait souvent qu’une étude de l’Office national de l’énergie doive être refaite par l’Agence canadienne d’évaluation environnementale. L’idée est d’être plus efficace. D’ici 10 ans, dans le domaine de l’énergie, des projets d’une valeur totale de 100 milliards de dollars pourraient voir le jour. Des évaluations prennent des années, alors qu’il faut donner plus de certitudes à l’industrie.

Pourquoi ne pas venir en aide à l’industrie de la forêt, comme vous l’avez fait pour l’industrie automobile en Ontario, qui a obtenu près de 10 milliards de dollars depuis 2008 ?

– Il y a un débat à la Chambre des communes sur les garanties de prêts aux entreprises forestières. Leur consentir des prêts pourrait contrevenir à l’accord sur le bois d’œuvre, qu’on a signé de peine et de misère avec les États-Unis. Il y a une affaire devant le tribunal international de Londres, on va attendre les conclusions. Depuis 2007, le fédéral a annoncé des programmes d’une valeur de plus de trois milliards de dollars, qui peuvent s’appliquer à l’industrie de la forêt et aux villes touchées par des fermetures d’usines. On cherche à aider les entreprises pour qu’elles créent de nouvelles technologies et trouvent de nouveaux marchés. Il ne faut pas juste penser aux États-Unis. La Chine, notamment, représente un marché à conquérir, même si ça demande plus d’efforts.

Comment accroître la cote des conservateurs au Québec ?

– On ne se fera pas de cachette, être conservateur au Québec, ce n’est pas comme l’être en Alberta ! Il faut rappeler aux Québécois qu’on gère bien le pays. Partout où je vais, je me fais dire que le gouvernement mérite un « A » en économie. On a fait beaucoup pour le Québec, comme le règlement du déséquilibre fiscal et la reconnaissance de la nation. Mais les gens ne veulent plus regarder le passé. Ils veulent savoir ce qui s’en vient. Dans mon domaine, il faut régler des dossiers comme le gisement pétrolier Old Harry. Les électeurs veulent voir deux gouvernements qui coopèrent. Il faut aussi rappeler aux Québécois que le Bloc québécois n’est pas pertinent, qu’il ne peut rien réaliser.

Aucun ministre ne vient de la grande région de Montréal. Comment percer à Montréal et accroître votre base électorale, actuellement concentrée à Québec ?

– Si j’avais le secret, ce serait fait ! Il faut des associations de circonscription actives. Notre défi est d’assurer une présence médiatique pour transmettre notre message, ce qui est plus difficile quand vous n’avez pas de député dans une région. J’essaie de venir à Montréal plus souvent, mais ce n’est pas évident.

Le PC se fait coller une étiquette. Pourtant, bien des gens tiennent un discours conservateur sans s’en rendre compte. Sur le plan social, je suis un progressiste, alors que sur le plan économique, je suis un conservateur. Une tonne de gens sont comme ça.

 

UN MINISTRE DANS LA TOURMENTE

Christian Paradis était au courant des ingérences d’un de ses conseillers dans des demandes d’accès à l’information, clament les partis d’opposition, qui exigent sa démission.

Depuis le début du mois d’octobre, les trois partis d’opposition à la Chambre des communes réclament la démission du ministre Christian Paradis. Ils l’accusent d’avoir été bien au fait du « stratagème » mis en place par certains de ses conseillers politiques pour s’ingérer dans le travail des fonctionnaires chargés de donner suite aux demandes d’accès à l’information.

La tempête politique s’est levée lorsque le directeur des affaires parle­mentaires du ministre, Sébastien Togneri, a dû démissionner, le 1er octobre dernier. Des documents obtenus par La Presse canadienne démontrent que ce dernier est intervenu au moins quatre fois pour bloquer la divulgation de documents ou pour en censurer certains passages, contrevenant ainsi à la Loi sur l’accès à l’infor­mation. Les noms de deux autres conseillers, Marc Toupin et Jillian Andrews, sont aussi mentionnés. Une enquête de la commissaire à l’information du Canada, Suzanne Legault, est en cours.

Christian Paradis se défend d’avoir été au courant de quoi que ce soit. « J’ai su le 1er octobre qu’il y avait eu plusieurs incidents impliquant Sébastien Togneri et j’ai demandé sa démission, explique-t-il. Ce n’est pas à moi de dire s’il a enfreint la loi. Avant de parler d’un stratagème, je vais laisser la commissaire faire son enquête. Je collabore pleinement avec son bureau. »

En février dernier, Le Devoir révélait que trois ministres du gouvernement Harper faisaient l’objet d’une enquête prioritaire de la commissaire à l’information du Canada, parce que leurs employés politiques sont soupçonnés de telles ingérences. Les noms des deux autres ministres n’ont pas été divulgués. Les enquêtes se poursuivent.