Comment marginaliser le Québec pour les nuls, selon Simon Jolin-Barrette

Selon Frédérick Guillaume Dufour, professeur en sociologie politique à l’UQAM, la réforme de l’immigration portée par le ministre Simon Jolin-Barrette semble sortie tout droit d’un guide Comment marginaliser le Québec pour les nuls.

Photo : Jacques Boissinot / La Presse canadienne

Ces derniers jours, la réforme de l’immigration du ministre Simon Jolin-Barrette a créé l’unanimité contre elle.

Cette réforme qui repose sur une vision comptable, à court terme et approximative du marché de l’emploi, de la recherche et de l’éducation supérieure s’inscrit dans le sillon du nationalisme identitaire porté par la Coalition avenir Québec (CAQ) obsédée par la limitation des seuils d’immigration.

Rappelons que cette nouvelle politique prévoit démanteler le volet Diplômés du Québec du Programme de l’expérience québécoise (PEQ). Ce programme favorise l’accès à la résidence permanente des étudiants internationaux ayant étudié au Québec.

Ce n’est pas facile d’élaborer une politique qui propulse du même côté de la barricade l’ancien premier ministre Jean Charest et le député de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois. C’est également rarissime que les milieux économiques et de l’éducation joignent leur voix pour dénoncer le fait qu’un gouvernement fragilise le milieu de l’éducation supérieure, menace des régions que des cégeps gardent en vie et nuise à la compétitivité du Québec.

Ce sont pourtant des exploits qu’a réussis le ministre Simon Jolin-Barrette avec sa réforme de l’immigration qui semble sortie tout droit d’un guide Comment marginaliser le Québec pour les nuls.

Profiter d’une conjoncture internationale favorable

Comme plusieurs États occidentaux, le Québec et le Canada sont confrontés à un problème démographique. Le milieu de l’éducation supérieure, comme celui des petites et moyennes entreprises, y est confronté tous les jours. Or, certains éléments de la conjoncture internationale et canadienne créaient des occasions pour le milieu de l’éducation supérieure que le Canada et le Québec étaient bien placés pour saisir.

D’abord, le Brexit et l’élection de Trump ont fait du Royaume-Uni et des États-Unis des destinations moins attrayantes pour les étudiants et chercheurs internationaux. Puis, la France a procédé à une hausse des frais de scolarité pour les étudiants étrangers (le pays vient cependant de lancer une politique ambitieuse, « Bienvenue en France », afin d’attirer un demi-million d’étudiants étrangers d’ici 2027).

Enfin, sur la scène canadienne, le gouvernement conservateur de Doug Ford a quasiment enterré le projet d’université francophone en Ontario, envoyant ainsi un message négatif aux étudiants francophones hors Québec.

Des facteurs externes s’alignaient donc pour attirer les meilleurs étudiants et chercheurs étrangers ou franco-canadiens au Québec et les inciter à s’y établir. Au pire, le gouvernement québécois pouvait se croiser les bras et laisser le programme de l’expérience québécoise faire son travail. Au mieux, il pouvait débloquer des ressources pour améliorer la visibilité de ce programme d’immigration dans le monde.

Comment les choses pouvaient-elles mal tourner ?

Scénario catastrophe

Il y avait un troisième scénario.

Il consistait à bâcler une réforme de la pièce maîtresse dans le jeu du gouvernement du Québec, le PEQ, et d’envoyer aux étudiants internationaux le message qu’ils devraient envisager sérieusement étudier dans une autre province canadienne que le Québec.

C’est cette option qui a été privilégiée par la CAQ et le ministre Jolin-Barrette.

La politique du ministre prévoit démanteler ce programme. Les étudiants internationaux qui ont étudié au Québec sont l’une des catégories d’immigrants qui s’intègrent le plus facilement. Elle jouit déjà d’une insertion dans des réseaux associatifs et professionnels formés au cours des études, une bénédiction pour une province et un milieu de l’éducation faisant face à des défis démographiques et à un manque de main-d’œuvre.

Le « recul » du premier ministre François Legault et de son ministre, qui concède un droit acquis à certains étudiants et travailleurs actuels, ne fait que reporter à plus tard une mauvaise politique.

Une des conséquences paradoxales de l’étroitesse d’esprit du ministre Jolin-Barrette est de favoriser la compétitivité des universités ontariennes au détriment du milieu de l’éducation supérieure au Québec. Si certains ont cru que la CAQ était un parti où des économistes pragmatiques finiraient par ramener à l’ordre les idéologues, force est de constater que, jusqu’à ce jour, ils arrivent trop tard.

À court terme, le type de nationalisme identitaire porté par la CAQ offre à ses partisans l’impression de les protéger contre les étrangers. À moyen terme, cependant, il débouche sur des politiques rapidement rattrapées par la dure réalité des faits. Baisser les seuils d’immigration, comme l’a fait la CAQ, c’était mettre le pied sur l’accélérateur du rétrécissement du poids démographique, politique et économique du Québec au sein de la fédération.

C’est un agenda qui marginalise le Québec.

En démantelant le programme permettant d’attirer les étudiants et les chercheurs internationaux les plus qualifiés, la CAQ récidive en adoptant une mesure qui a comme effet d’affaiblir les institutions d’éducation québécoises au profit de leurs rivales canadiennes et qui incite les immigrants les plus qualifiés à s’établir partout au Canada, sauf au Québec.

L’esprit de Marie-Victorin

Contre le nationalisme passéiste qui caractérisait son époque, le frère Marie-Victorin, professeur à l’Université de Montréal de 1920 jusqu’à sa mort en 1944, soutenait que ce dont le Canada français avait urgemment besoin n’était pas de se réfugier dans le passé, mais de se doter d’un ambitieux système d’éducation supérieure.

Pour ce fondateur de l’ACFAS, un organisme à but non lucratif contribuant à l’avancement des sciences au Québec et dans la francophonie canadienne, le développement et l’épanouissement des sciences naturelles et sociales étaient les conditions sine qua non pour qu’émergent au Québec des institutions et des acteurs économiques, politiques et culturels qui permettent aux Québécois de prendre leur avenir en mains.

En 1938, il affirmait dans La science et notre vie nationale : « Aucun peuple ne peut aujourd’hui subsister s’il n’apporte sa part à l’édifice du progrès intellectuel, moral et matériel, s’il n’est en état de rayonner autour de lui. Un raisonnable rayonnement scientifique à l’extérieur de nos frontières n’est pas un luxe, mais une question de vie ou de mort ».

Marie-Victorin n’a pas vu le jour où les universités francophones du Québec en sont venues à attirer les étudiants et les chercheurs de partout dans le monde. Contre le nationalisme frileux, c’est cependant à nouveau l’esprit de Marie-Victorin qui s’est levé ces derniers jours pour dénoncer cette réforme bancale, défendre les institutions d’éducation du Québec et l’un des meilleurs véhicules d’intégration à la société québécoise.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un média en ligne qui publie des articles grand public écrits par les chercheurs et les universitaires.

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