Comment relancer les relations Québec-Ottawa ?

Le Québec n’a plus le poids de jadis à Ottawa. Et le courant ne passe pas entre Jean Charest et Stephen Harper. Une victoire du PQ ou de la CAQ pourrait-elle changer la donne ?

Photo : Mathieu Bélanger/Reuters

Le prochain premier ministre du Québec, quel qu’il soit, devra repenser la stratégie à l’endroit d’Ottawa et du reste du Canada. Stephen Harper a les coudées franches à la tête d’un gouvernement majoritaire – obtenu sans le Québec, qui n’a plus le poids de jadis au Cabinet. Le premier ministre n’intervient pas dans les champs de compétence des provinces, mais il ne consulte guère ses homologues. Par ailleurs, les Québécois ont envoyé une majorité de députés fédéralistes les représenter à Ottawa, une première en 20 ans.

Dans ce contexte, comment rebâtir le rapport de force entre Québec et Ottawa?? Et dans la campagne électorale provinciale en cours, quel parti pourrait le mieux profiter de la situation??

«?Si le Parti québécois l’emportait, il y aurait beaucoup d’action, surtout si Pauline Marois tentait d’appliquer sa gouvernance souverainiste en rapatriant des pouvoirs d’Ottawa. Ce ne serait pas facile?», croit Denis Saint-Martin, professeur de sciences politiques à l’Université de Montréal et ancien conseiller du premier ministre Paul Martin.


Si le Parti libéral est réélu, Alain-G. Gagnon, titulaire de la Chaire de recherche en études québécoises et canadiennes de l’UQAM, ne voit pas comment Jean Charest pourrait créer une nouvelle relation avec Stephen Harper. «?C’est froid entre les deux hommes, dit-il. Par contre, si le PQ ou la CAQ l’emportait, il pourrait y avoir du mouvement.?»

L’actualité s’est entretenu avec les deux spécialistes des relations Québec-Ottawa.

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Pour une rare fois dans l’histoire du Canada, le gouvernement fédéral est dirigé par un parti sans assise forte au Québec. Quelles en sont les conséquences??

Denis Saint-Martin?: Les conséquences ne sont pas énormes. Ça fait un bon moment que le poids du Québec à Ottawa diminue. Les Québé­cois votent massivement pour des partis d’opposition depuis 20 ans, ils se sont habitués à tenter d’influencer les décisions à partir de l’extérieur du gouvernement.

Alain-G. Gagnon?: Les gouvernements conservateurs de John Diefenbaker [1957-1958] et de Joe Clark [1979-1980] n’avaient pas beaucoup de députés au Québec. Mais il est vrai qu’au sein du gouvernement Harper le poids des ministres du Québec est particulièrement léger. Personne n’est assez influent pour forcer le premier ministre à revoir une décision. La sensibilité à l’égard du Québec est presque nulle.L’influence du Québec sur Ottawa est-elle plus faible que par le passé??

D.S.-M.?: La relation avec Ottawa est de plus en plus balisée par les tribunaux, comme on l’a vu avec le registre des armes à feu ou la contestation au sujet de la commission pancanadienne des valeurs mobilières. La politique joue un moins grand rôle qu’avant. Mais il est logique de penser que si le gouvernement conservateur comptait 30 députés du Québec et qu’ils faisaient pression sur Harper, celui-ci mettrait peut-être plus d’eau dans son vin.

A.-G.G.?: Le gouvernement du Québec ne semble pas en mesure d’infléchir le fédéral sur la moindre mesure, sauf en passant par les tribunaux, ce qui en dit beaucoup sur son poids politique. L’influence du Québec n’a jamais été aussi faible. Le gouvernement fédéral est déconnecté du Québec et de son identité. Les ministres fédéraux et provinciaux se parlent à peine.

Y a-t-il une cassure entre la vision et les valeurs du Canada anglais et celles du Québec??

D.S.-M.?: Non. La rupture actuelle est circonstancielle et temporaire. Il ne faut pas penser que le Canada anglais est un bloc monolithique. Les valeurs du Canada dans les grands centres urbains sont très semblables à celles du Québec, alors que celles des banlieues sont plus à droite qu’au Québec. Et Harper peut encore surprendre. Il pourrait faire des gains au Québec à la prochaine élection.

A.-G.G.?: Le Québec n’est pas isolé. Harper a obtenu la majorité avec 39 % des votes, et beaucoup de progressistes dans le reste du pays n’aiment pas ce qu’il fait. La cassure se situe davantage entre l’Est et l’Ouest. Les provinces atlantiques ont des valeurs assez proches de celles des Québécois.

Comment rebâtir un rapport de force entre Québec et Ottawa??

D.S.-M.?: Pour que le gouvernement fédéral soit moins autoritaire, plus coopératif, il fau­drait un nouveau premier ministre au Québec. Car Jean Charest n’a plus de crédibilité aux yeux de Stephen Harper depuis qu’il a employé l’argent du règlement du déséquilibre fiscal pour baisser les impôts, en 2007, et qu’il a attaqué Harper pendant la campagne de 2008 [NDLR?: au sujet des promesses de projets de loi conservateurs sur les jeunes contrevenants, notamment].

A.-G.G.?: Le Québec devrait utiliser davantage le Conseil de la fédération. Il doit trouver des alliés dans d’autres provinces canadiennes. Mais il semble que ce forum n’intéresse plus personne, même pas le gouvernement Charest, qui l’a pourtant créé. Le Québec devrait aussi s’allier davan­tage avec l’Ontario. Ces deux provinces repré­sentent 75 % de la population du Canada. Sur le plan économique, elles devraient être plus solidaires pour éviter que la structure économique du pays ne s’oriente qu’en faveur du pétrole de l’Ouest. Elles doivent défendre leur secteur manufacturier.

L’intérêt pour une nouvelle série de négociations constitutionnelles semble mitigé. Est-il possible pour le Québec de poursuivre son évolution dans le cadre actuel??

D.S.-M.?: Je suis fédéraliste, alors j’y crois. La meilleure façon de procéder serait par ententes administratives dans des secteurs précis, comme ce fut le cas avec l’immigration et la déconfessionnalisation des commissions sco­laires. Jean Charest n’a pas cette volonté. Le Parti québécois et la Coalition Avenir Québec veulent rapatrier des pouvoirs à la pièce. Reste à voir si Stephen Harper est ouvert à cette idée.

A.-G.G.?: Si Stephen Harper a un interlocuteur crédible devant lui, le moment pourrait être bien choisi pour tenter quelque chose. Par exemple, Harper n’a visiblement aucun intérêt pour la culture. On pourrait tenter d’en rapatrier la gestion. Il faut utiliser la voie des ententes bilatérales.

À quel point la percée du NPD change-t-elle la donne pour les partis provinciaux au Québec??

D.S.-M.?: Si des élections québécoises avaient été déclenchées rapidement après le 2 mai 2011, la CAQ aurait pu surfer sur le désir de changement. Mais l’effet de nouveauté du NPD est retombé maintenant.

A.-G.G.?: Les partis à l’Assemblée nationale s’étaient habitués à voir le Bloc québécois porter les dossiers du Québec à Ottawa. Thomas Mulcair dirige un parti pancanadien, il ne pourra pas uni­quement relayer les consensus du Qué­bec. On l’a vu, le NPD a appuyé le chan­tier hydroélectrique du bas Churchill, à Terre-Neuve, que l’Assemblée nationale a pourtant condamné. Mulcair devra faire des compromis. Cela pourrait forcer les partis au Québec à prendre position plus souvent et à apporter eux-mêmes leur message à Ottawa.

Est-ce que la manière de gouverner de Harper avantage un parti en particulier au Québec??

D.S.-M.?: Son indifférence envers le Québec aide le Parti québécois, qui peut jouer à fond la carte des valeurs québécoises et dire qu’il faut un gouvernement péquiste pour envoyer un message à Ottawa. L’élection du PQ ne voudrait rien dire sur l’appui à l’indé­pendance du Québec, qui bouge peu, mais raviverait quand même le débat sur l’unité nationale.

A.-G.G.?: Je suis d’accord. L’affrontement avec Ottawa ne porterait pas seulement sur l’unité nationale, mais aussi sur la vision de l’État. Harper préconise un État minceur, alors que le PQ aime bien un État fort.

Comment voyez-vous les relations avec Ottawa si le Parti québécois prend le pouvoir??

D.S.-M.?: Si le PQ veut négocier des pouvoirs avec Ottawa, je suis loin d’être certain que Harper lui prêtera une oreille attentive. C’est un parti souverainiste. Dans le reste du pays, ça passerait très mal.

A.-G.G.?: Si le PQ est minoritaire, il ne se passera rien. S’il est majoritaire et tente de rapatrier de nombreux pouvoirs, comme le préconise la gouvernance souverainiste, il y aura conflit. À moins que Harper ne coince le PQ en cédant des pouvoirs, ce qui affaiblirait le mouvement souverainiste pour longtemps.

Et si la Coalition Avenir Québec prend le pouvoir??

D.S.-M.?: C’est l’éventualité la plus imprévisible, parce que Harper ne s’attend pas à cela. Il y aurait une nouvelle base pour discuter. Il faudrait voir si les deux sont capables de s’entendre.

A.-G.G.?: François Legault voudrait plus d’autonomie pour le Québec et rapatrier certains pouvoirs, notamment pour les évaluations environnementales. Mais il ne veut pas de chicane avec Ottawa, alors il faudrait voir sa réaction si Harper fermait la porte. S’il est minoritaire, ce serait encore plus difficile.

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