Comment «sauver» l’Ukraine?

Les Jeux olympiques de Sotchi occupent la scène médiatique depuis une dizaine de jours, entre craintes, farces et controverses. Mais une fois l’événement passé, l’Ukraine se retrouvera à nouveau en première page, la crise n’ayant, malgré les apparences, rien perdu de son ampleur. Le pays pourra-t-il s’en sortir ?

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Photo : Martin Bureau / Agence France-Presse / Getty Images

Les Jeux olympiques de Sotchi occupent la scène médiatique depuis une dizaine de jours, entre craintes, farces et controverses. Mais une fois l’événement passé, l’Ukraine se retrouvera à nouveau en première page, la crise n’ayant, malgré les apparences, rien perdu de son ampleur.

Au bord de la révolution, le pays est depuis trop longtemps confronté au manège des négociations bilatérales, tiraillé entre «est» et «ouest», pris dans un jeu géopolitique à somme nulle entravant la mise en place d’un système politique et économique sain.

Au bord du chaos

Plus de 70 000 personnes réclamaient — encore dimanche dernier, dans les rues de Kiev — la démission du président Viktor Ianoukovitch et l’avènement d’un nouveau gouvernement.

Radicalisés, ralliés par des groupes extrémistes et lassés par le jeu d’un gouvernement (maniant tour à tour l’indifférence, la coercition et l’apaisement), les mouvements de manifestations d’Euromaidan semblent aujourd’hui au bord de la révolution.

Entre répression, torture et disparitions d’opposants, le climat de défiance et de confrontation entre le peuple et le pouvoir attise de plus en plus la révolte.

Démission du président, changement de régime, tenue d’élections, intervention extérieure : toute une série de changements peuvent (et doivent) advenir non seulement au sein du pays, mais également dans la «gestion» internationale de la crise.

Quelle issue politique ?

Dans le système constitutionnel ukrainien, au sein duquel le président Ianoukovitch a été élu en 2010 lors d’élections déclarées «justes» par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), ce dernier doit normalement rester en poste jusqu’aux prochaines élections.

Mais la «normalité» du régime a sérieusement été ébranlée par une série d’actes politiques à la limite de la dictature, comme le vote de lois liberticides, fin janvier, abrogées quelques jours plus tard.

Le président a, de surcroît, plongé le pays dans un état de banqueroute désastreux, résultant de nombreuses années d’un régime politique clientéliste et d’une soumission chronique aux intérêts russes.

La montée de tendances séparatistes inquiète dans certaines régions : plusieurs chefs d’administrations régionales critiquent vivement ces mouvements, qui prônent la scission ou le fédéralisme en Ukraine. Affaibli, le pays ne semble en effet pas prêt à changer si profondément son système politique.

Aucune amélioration ne sera possible sans compromis politique clair. Immunité pour Viktor Ianoukovitch, rôle accru du Parlement, réduction nette des pouvoirs du président… en somme, un retour à la Constitution de 2004.

Pour faciliter ces mesures, l’OSCE devra jouer un rôle important de soutien, en veillant notamment à garantir certaines libertés et une amnistie générale pour les manifestants. Les puissances internationales qui proposent aujourd’hui leur aide financière devront le faire de manière mutuelle, moyennant transparence et dialogue.

En effet, sans aide financière massive, l’Ukraine ne peut se stabiliser politiquement. Mais aucune des puissances en jeu n’est de taille à gérer la situation seule.

Le «jeu des puissances» en question

Comme dans la plupart des dossiers impliquant à la fois les puissances de l’«est» et de l’«ouest», les parties en question brillent plus dans la crise ukrainienne par leur aptitude à évincer l’autre que par leurs initiatives de coopération.

En témoigne l’affaire récente de l’enregistrement pirate — révélant des échanges embarrassants entre des officiels américains et l’ambassadeur des États-Unis en Ukraine — au sujet d’une stratégie de transition politique pour le pays, qui excluait la Russie et écartait l’Union européenne (UE). «F***k the EU» : le message est clair.

L’UE n’a, de fait, pas vraiment réussi à construire une réelle politique de «voisinage» avec l’Ukraine, ne proposant son soutien qu’à des personnalités telles que Ioulia Timochenko, au gré de «moments politiques» hautement médiatisés. Le refus par le président ukrainien de signer l’accord de libre-échange prévu avec l’UE lors du sommet du Partenariat oriental à Vilnius, en novembre, laisse cependant un goût amer aux officiels européens.

L’UE a donc proposé, le 3 février dernier, son aide à une Ukraine au bord de la faillite, profitant du fait que Moscou ait gelé ses engagements financiers et attendant de connaître le nom du nouveau premier ministre qui remplacerait Mykola Azarov — écarté par le président Ianoukovitch pour apaiser les foules à la fin du mois de janvier.

Mais le 8 février, la Russie a décidé d’honorer son engagement : 15 milliards de dollars complétant les premiers milliards promis en décembre… à condition que Kiev s’acquitte de sa dette gazière envers la Russie (estimée à 2,7 milliards de dollars à l’heure actuelle).

Prise en tenailles dans ces constantes négociations bilatérales, l’Ukraine ne peut se développer de manière saine. C’est précisément cette tradition de jeu à somme nulle entre est et ouest, depuis 20 ans, qui a permis l’installation pérenne d’un régime dysfonctionnel négociant ses réformes, ses avancées, ses partenariats, et optimisant ses gains au gré des «offres» proposées.

L’UE et la Russie sont également responsables de cette perception dangereusement répandue d’un choix exclusivement binaire à effectuer pour l’Ukraine entre Orient et Occident… un choix qui s’effectuerait aujourd’hui au prix de la stabilité économique et de la cohésion sociétale du pays.

La nécessité d’une coopération pragmatique

Aucune de ces parties ne peut trouver de solution en tenant l’autre à l’écart. Une Ukraine instable, voire en banqueroute, coûterait (économiquement et financièrement) à l’Europe et aux États-Unis comme à la Russie.

Il faut donc, pour résoudre la crise, espérer une médiation internationale assumée et réaliste. Dialogue et transparence semblent un vœu pieu au vu des tensions actuelles, mais le syndrome de Yalta qui résulte en une défiance mortifère à l’égard de l’«Autre» doit laisser place à une écoute mutuelle.

L’Ukraine doit être vue comme un «espace de coopération pragmatique, pour le bien de la stabilité régionale, et non comme une aire de compétition géopolitique à somme nulle».

Même si les termes de l’accord sur le démantèlement des armes chimiques en Syrie laissent à désirer, Russes, Européens et Américains ont cependant prouvé, à cette occasion, leur capacité à échanger de manière constructive. Il est possible de sauver l’Ukraine de la faillite si le dialogue commence dès à présent.

 

 

Aurélie Allain

Chercheure en résidence, Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

Suivez-la : @allainaurelie

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