Commission de vérité et réconciliation : la suite des choses

Les conservateurs cherchent, de toute évidence, à gagner du temps en comptant sur l’indifférence — sinon les préjugés — de bien des Canadiens à l’endroit des autochtones.

Bernard Valcourt (gauche)  et Thomas Mulcair à la cérémonie pour clore la Commission vérité et réconciliation sur les pensionnats autochtones.
Bernard Valcourt (à gauche) et Thomas Mulcair lors de la cérémonie pour clore la Commission vérité et réconciliation sur les pensionnats autochtones. (Capture d’écran d’un reportage de CBC News)

Politique

L’image a frappé tout le monde et va s’incruster. D’un côté, un millier de personnes venues écouter la Commission de vérité et réconciliation dévoiler ses conclusions sur la tragédie des pensionnats autochtones. De l’autre, le ministre fédéral des Affaires autochtones, Bernard Valcourt.

Alors que les premiers bondissent d’un seul élan, applaudissent à tout rompre, et crient de joie en entendant le président, le juge Murray Sinclair, exiger la tenue d’une enquête sur les femmes autochtones tuées ou disparues, le second reste assis, stoïque, sur sa chaise.

Valcourt était piégé. Se lever équivalait à désavouer la position du gouvernement conservateur, qui juge une telle enquête inutile. Ne pas bouger, en revanche, offrait une illustration saisissante de l’indifférence que bien du monde reproche à ce même gouvernement.

Selon le premier ministre Stephen Harper, son gouvernement fait déjà beaucoup et garde le cap. «Le gouvernement a pris de multiples mesures au fil des ans pour améliorer la vie des autochtones canadiens. Nous continuons de le faire. Nous prenons des mesures concrètes», a-t-il répété mardi, aux Communes. En fait, le gouvernement ne prévoit pas se prononcer sur les recommandations avant de les analyser à la lumière du rapport final, prévu à la fin de 2015.

Mais les commissaires ont publié maintenant un sommaire de celui-ci, ainsi que leurs 94 recommandations et un recueil des témoignages des survivants des pensionnats, pour la bonne raison que les élections s’en viennent. La Commission, tout comme les autochtones, veut que les partis se mouillent afin que les Canadiens puissent en tenir compte au moment du scrutin.

Les conservateurs cherchent, de toute évidence, à gagner du temps en comptant sur l’indifférence — sinon les préjugés — de bien des Canadiens à l’endroit des autochtones pour traverser la prochaine élection sans égratignures.

Le gouvernement Harper a pourtant posé des gestes dans le dossier autochtone et, dans bien des cas, les autochtones eux-mêmes étaient en accord avec les principes poursuivis. Qu’on pense à la reconnaissance des droits des femmes en matière de patrimoine familial ou aux exigences en matière de reddition de comptes des conseils de bande.

Malheureusement, il l’a presque toujours fait de façon paternaliste, en imposant ses solutions plutôt que de les concevoir en collaboration avec les autochtones, rendus très méfiants à l’égard d’Ottawa par l’expérience des pensionnats. La réaction du premier ministre Stephen Harper et de ses ministres aux conclusions de la Commission n’a fait que confirmer la persistance de cette attitude que les commissaires le mettent au défi de changer.

En fait, ce défi est au cœur du rapport. La Commission milite pour l’établissement d’une relation d’égal à égal, de nation à nation, comme promis dans la Proclamation royale de 1763. C’est sur cette base, disent les commissaires, que doivent être élaborées les solutions aux maux qui affligent les communautés autochtones, conséquences directes de nombreuses politiques qui ne constituent rien de moins qu’un génocide culturel.

La réponse libérale va dans le sens opposé des conservateurs, mais n’est pas beaucoup plus éclairante. Le chef Justin Trudeau a dit qu’il acceptait les 94 recommandations et les mettrait en œuvre, même s’il en ignore le coût. Le menu est copieux et ne peut pas être digéré d’une seule bouchée. Comment entend-il procéder ? On l’ignore.

Le chef néo-démocrate Thomas Mulcair a été plus prudent. Il a dit que le gouvernement doit agir immédiatement dans les domaines de l’éducation, de la protection de l’enfance et des services de santé. Il a déjà promis une commission d’enquête sur les femmes autochtones tuées et disparues. Il s’engage maintenant à consulter les autochtones pour déterminer avec eux les recommandations qui devront être mises en œuvre de façon prioritaire. Il refuse, dit-il, d’imposer son ordre du jour.

À l’Assemblée des Premières Nations, on promet de mobiliser les troupes. Ce ne sera pas aisé, le taux de participation des autochtones aux élections étant très bas. Mais le grand chef Perry Bellegarde a déclaré vouloir rappeler à nombre d’entre eux qu’ils peuvent faire une différence le 19 octobre prochain. Après tout, ils représentent une proportion non négligeable de l’électorat dans bien des circonscriptions, surtout dans les Prairies et dans le Nord.

Les autochtones ne veulent pas que les travaux de cette commission subissent le même sort que ceux de la Commission royale sur les peuples autochtones. Cette dernière a vu la quasi-totalité de ses 400 recommandations finir sur une tablette après leur présentation à l’automne 1996.

La Commission vérité et réconciliation est consciente du risque et a mis beaucoup d’efforts à mobiliser des personnes éminentes pour qu’elles répercutent dans leur milieu les témoignages des survivants des pensionnats autochtones, que ce soit localement ou à l’échelle nationale. Des gens comme Paul Martin, Joe Clark, Sheila Fraser ont répondu à l’appel.

Une organisation a déjà été mise sur pied, avec eux, pour sensibiliser les Canadiens à la réalité autochtone et à l’histoire des pensionnats. Car tous le disent : cette histoire n’est pas qu’autochtone, elle est canadienne. Et elle est tragique.

Pendant plus de 100 ans, des enfants ont été arrachés à leurs familles et confiés à 139 pensionnats où on leur enlevait tout ce qui pouvait leur rappeler leurs parents. On leur interdisait de parler leur langue et de pratiquer leurs rituels afin de les assimiler à la culture eurocentrique de la majorité. Un grand nombre des 150 000 enfants qui y sont passés ont été abusés psychologiquement, physiquement et sexuellement. Des milliers sont morts, souvent sans que les parents sachent où ils étaient inhumés.

Adultes, ces enfants déracinés ne pouvaient plus communiquer avec leurs parents ou grands-parents dont ils avaient oublié la langue. Ils ne savaient plus qu’ils étaient, ni ce qu’être parent veut dire. Une femme a raconté qu’elle était la première des quatre dernières générations de sa famille à pouvoir élever ses enfants elle-même. Sans modèle, sans référence, avec les difficultés que cela suppose.

La réconciliation recherchée par les survivants et la réparation des torts subis sont l’affaire de tous. Si les Canadiens s’approprient cette histoire et font pression sur les gouvernements, les partis politiques n’auront pas le choix de bouger.

Le défi est immense. Beaucoup d’incompréhension persiste face aux maux qui affligent les communautés autochtones et qui sont les séquelles de cette politique et de combien d’autres, toutes destinées à les déposséder et les marginaliser. Le tissu social et familial ne se ressoude pas comme ça. Il faut du temps, des efforts, du dialogue et beaucoup de volonté politique.

La plupart des recommandations sont très concrètes et interpellent tous les gouvernements  en particulier le fédéral, à qui on demande, entre autres, de mettre fin au sous-financement chronique de l’éducation, des services sociaux, de l’aide à l’enfance, du logement, des services publics autochtones. Et il y a le respect des traités existants, la négociation de bonne foi des autres, la protection et la promotion des langues autochtones…

La liste est longue, mais elle ne fera que s’allonger si rien n’est fait. Le temps d’agir est venu.

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Pour en savoir plus, vous trouverez ici des liens avec les différents documents rendus publics cette semaine par la commission. Les recommandations et le témoignage des survivants («Les survivants s’expriment», à lire absolument) sont disponibles en français. Malheureusement, le reste n’est pour l’instant qu’en anglais.

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Le gouvernement Harper se vante d’avoir fait beaucoup pour les autochtones et il a un peu raison car ce qu’il a fait ce n’est pas avec les peuples autochtones mais d’une manière plutôt paternaliste et, disons le franchement, coloniale « pour » eux. Les autochtones (et les autres qui ont un peu de mémoire) se souviendront de l’Accord de Kelowna qui avait été négocié entre tous les gouvernements du pays (fédéral, provinciaux et territoriaux) et les peuples autochtones et qui prévoyait justement un changement d’approche et des fonds de près de 5 milliards $ sur quelques années et que le PM Harper a annulé du revers de la main dès qu’il a été élu. Ce gouvernement préfère l’approche traditionnelle paternaliste et coloniale avec les peuples autochtones et il est bien évident qu’il fait fi des recommandations de la Commission. Il reste assis sur ses positions et le symbole du ministre des Affaires autochtones qui reste assis le confirme clairement. Certains diront que c’est le gouvernement Harper qui a créé cette Commission mais ce n’est pas le cas: elle fut créée suite au règlement des poursuites par les survivants des pensionnats contre le gouvernement et entériné par la Cour.

Pour ce qui est du fond des recommandations, plusieurs d’entre elles s’inspirent des recommandations de la Commission royale sur les peuples autochtones de 1996 (tablettées) et constituent une feuille de route valable. Par contre, on ne peut parler de réconciliation sans d’abord passer par la décolonisation et peut-être que ces recommandations peuvent justement aider à ce processus mais ce n’est que lorsque le Canada sera véritablement décolonisé qu’on pourra parler alors de réconciliation possible. Plusieurs croient que nous sommes dans une situation post-coloniale mais ce n’est malheureusement pas le cas; le Canada traite encore ses peuples autochtones comme un état colonial avec sa loi sur les Indiens, ses réserves indiennes et son imposition unilatérale de ses processus de gouvernance (les conseils de bande) et son système judiciaire ethnocentriques. Ce n’est pas l’argent qui va changer les choses quoique ça puisse aider mais c’est un changement d’approche, d’égal à égal, et le partage des ressources avec les peuples qui occupent leurs territoires.

Il n’avait pas à se lever. Un ministre de la justice ne peut influencer de quelque façon que ce soit le processus de la justice. Se lever à ce moment, « il exigeait » une enquête.

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