«Complotisme» et Syrie : la rumeur, c’est ce que les gens ont envie de croire

Il est une offensive qui a bel et bien commencé depuis une semaine : celle des universitaires, experts, anciens praticiens de la politique étrangère, qui redoublent d’efforts jour après jour.

Il est une offensive qui a bel et bien commencé depuis une semaine : celle des universitaires, experts, anciens praticiens de la politique étrangère, qui redoublent d’efforts jour après jour. S’affrontent partisans et opposants d’une intervention en Syrie, les meilleurs des deux camps ne manquant pas d’arguments solides, argumentés et habiles.

Le meilleur argument contre : dans l’imbroglio politique et stratégique qu’est devenu la guerre civile syrienne en deux ans et demie, une intervention américaine n’est pas de nature à faire émerger un régime ami, risque d’empirer la situation humanitaire et menace d’entraîner les États-Unis plus avant dans ce conflit.

Le meilleur argument pour : une intervention limitée peut utilement mettre un coup d’arrêt à l’escalade dans la violence d’un dictateur (p. ex. : Bosnie et Serbie en 1995 ; Kosovo en 1999), lui indiquer que quelle que soit l’issue du conflit, son maintien au pouvoir est exclus, et mettre la pression sur ses alliés pour régler le conflit à la table des négociations.

Dans les deux cas, les incertitudes sont grandes et les résultats imprévisibles. C’est dans ce genre de dilemme qu’un dirigeant doit regretter d’avoir un jour convoité le pouvoir.

Mais au-delà des débats faits dans les règles, une autre bataille se livre en ce moment : celle de la rhétorique et du spinning, qu’on appelait en des temps moins aseptisés la propagande. On rentre ici dans le domaine de la guerre sale, celle où règne « l’opinion ». Or, les détails de cette logomachie entre pro- et anti-guerre, à part quand elle prend la forme de cyberattaques promptes à attirer des médias avides de futurisme spectaculaire, intéressent assez peu les analystes. Les échafaudeurs amateurs de grandes explications sont pourtant régulièrement la cible de la plume caustique d’Abou Djaffar, ancien diplomate et ancien espion. Celui-ci ne manque jamais une occasion d’étriller, avec un sens expéditif de la formule, « nos amis conspirationnistes, commentateurs de comptoir, enquêteurs de salon, stratèges en chambre  » pour lesquels « le doute systématique est devenu (…) l’illusion de l’intelligence. »

Il est, avec plus de distance peut-être, possible de dresser le panorama politique des explications pleines de morgue lapidaire (« Ben voyons, faut être bien naïf pour ne pas voir que tout se résume à … »). On peut rapidement tracer à travers l’internet francophone outre-Atlantique (le paysage éditorial nord-américain est assez différent), les contours de cet univers explicatif. On y retrouve les mêmes thèmes recyclés au moins depuis les guerres des Balkans évoquées plus haut. Trois grandes tendances se distinguent :

Dans le coin gauche, trois thèmes-clés :

  • le marxisme : tout s’explique par les rapports de force socio-économique et les intérêts économiques, en l’occurrence le pétrole ;
  • le tiers-mondisme : toute intervention occidentale est néocoloniale ou impérialiste par essence ;
  • l’« anti-israélisme » : Israël est la principale source de problèmes dans la région, problème dont il ne retire que des avantages. Fréquemment associé à l’antisionisme (contestation de la légitimité de l’État israélien) et parfois à l’antisémitisme.

Son raisonnement typique appliqué à la Syrie : les États-Unis, de mèche avec les Israéliens, veulent asservir le Moyen-Orient pour des intérêts économiques (oléoducs, gazoducs, etc.) et détruire ou affaiblir les quelques régimes qui lui résistent encore (Syrie, Iran, Russie).

Dans le coin droit, on retrouve aussi trois thèmes-clés :

  • l’isolationnisme : le Moyen-Orient est avant tout conçu comme une source d’ennuis en termes d’immigration (forcément peu qualifiée) et de terrorisme (forcément religieux). Il ne faut pas aller dans cette région (ou alors seulement l’Algérie, pour les plus nostalgiques), l’important étant qu’ils ne viennent pas chez nous en échange ;
  • l’antiaméricanisme : la C.I.A. a pour ainsi dire créé les jihadistes et les envoie contre les valeureux dirigeants laïcs de la région, bien obligés d’être autoritaires contre cette menace ;
  • l’islamophobie : les jihadistes s’appuient sur une religion arriérée mais sont au final les idiots utiles de l’impérialisme américain et israélien.

Son raisonnement typique appliqué à la Syrie : les États-Unis, de mèche avec les Israéliens, ont créé les islamistes pour détruire ou affaiblir les régimes forts de la région, afin d’éliminer toute velléité nationaliste, dans le cadre plus large du mondialisme, de l’immigrationnisme et de l’élimination des frontières.

Enfin, le conspirationnisme rouge-brun. Pittoresque alliage des deux précédents dont il retire les éléments les plus truculents, il conçoit son vieux pays européen comme composé de trois parties : une majorité « de souche » qui demande juste qu’on la laisse tranquille mais qui est maltraitée, une minorité juive très influente dans les médias et la politique et une minorité musulmane qui sert de bouc émissaire pour les malheurs du « petit Blanc » (le Ulysse moderne), une diversion organisée naturellement par le « capital apatride » (qu’en termes galants ces choses-là sont dites.)

Le problème n’est pas d’être marxiste, nationaliste, tiers-mondiste ou isolationniste, il est de se complaire à lire la complexité du monde à travers un filtre qui sélectionne toujours certaines informations, élimine toujours certaines autres et en crée toujours un troisième type.

Quelles sont les informations éliminées dans ces théories sur la question syrienne ? Si l’objectif était de sauter sur le moindre prétexte pour renverser Al-Assad, pourquoi avoir attendu deux ans et demie et près de 100 000 morts ? Comment expliquer les voltefaces depuis une semaine ? Comment expliquer les hésitations et les avertissements du commandement militaire américain ? Et le respect par le Premier ministre Cameron du veto de son parlement ? Et l’absence de gain facile à faire en Syrie (pas de pétrole, aucune perspective de remise sur pied rapide d’un régime ami, enracinement jihadiste, etc.) ? Et la politique de puissance de la Russie et de l’Iran, sont-elles donc plus recommandables que celle des États-Unis et d’Israël pour n’en parler jamais ?

Ces contradictions sont bien entendu considérées par les complotistes comme des preuves de la justesse de leurs théories : c’est par habile duplicité que font semblant d’être en difficulté, font semblant d’hésiter, les « impérialistes » et les « sionistes » car ils sont tout-puissants. Ou alors ils sont en position de faiblesse, et ces guerres impériales sont menées pour cacher l’échec du capitalisme financier qui veut la mort des peuples selon nos stratèges d’internet. Quand tout et son contraire démontre la même chose, il est temps de se poser des questions.

Finalement, que penser de ces grands schémas de pensée, si l’on ne considère même pas comme rédhibitoires les fréquents délires racistes de ces théories ? On a envie de rejoindre Abou Djaffar : « on quitte alors doucement le domaine de l’analyse stratégique pour pénétrer dans celui de la pathologie mentale, quand l’obsession fait figure de pensée. » Mais cette condescendance pas totalement imméritée ne fera pas reculer la popularité des complotistes. Non, car n’oublions pas : le complotisme, comme le cynisme exacerbé, fonctionne comme une rumeur. Il s’agit d’une réaction psychologique qui permet à l’individu de dissiper son sentiment d’impuissance et d’incompréhension. En plaquant une grille rigide qui fournit une lecture prévisible des évènements les plus variés, la théorie du complot rassure et donne un sentiment de supériorité sur la « masse candide » qui se laisse manipuler par le pouvoir. Et pourtant, « la bêtise explique davantage que la méchanceté ou le complot les conduites humaines », la fragmentation du pouvoir et l’ineptie des dirigeants supplantant bien souvent l’existence d’un grand dessein visant à assouvir des ambitions mégalomanes. Avec ses prétendues subtilités, ses fausses informations confidentielles et ses schémas planétaires, les théories du complot démontrent une nouvelle fois que l’ennemi de la connaissance n’est pas l’ignorance, mais l’illusion de la connaissance.

 

 

Pierre-Alain Clément
Directeur adjoint de l’Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

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Monsieur Clément vous pourriez aussi rajouter dans votre typologie des comploteurs imaginaires ceux qui souhaitent porter la démocratie au Moyen Orient dans un esprit messianique et pensent, pour cela, que l’Occident doit protéger Israël car c’est là que Jésus va revenir alors que les musulmans (sunnites ou chiites, c’est du pareil au même) veulent établir des califats en Europe et aux Etats-Unis…

Cet article est excellent! Cela résume très bien ce que l’on voit beaucoup trop de nos jours et répandu par internet: l’illusion de la connaissance. Certaines personnes tendent à expliquer des phénomènes complexes en les résumant simplement et bêtement.