Conseil de sécurité : les 10 raisons de la défaite du Canada

Voici, à chaud, quelques raisons qui peuvent aider à comprendre ce qui s’est produit mercredi sur le plancher des Nations unies.

Photo : La Presse canadienne

Le Canada est peut-être de retour quelque part, comme l’affirmait un Justin Trudeau ensoleillé en octobre 2015, mais pas au Conseil de sécurité de l’ONU. Se faire dire « non » par la communauté internationale en 2010, lorsque le gouvernement Harper avait tenté sa chance, était gênant. Cette fois, c’est humiliant. Deux rebuffades consécutives, c’est historique. Et ce n’est pas un hasard : c’est un message.

Le gouvernement Trudeau doit certainement prendre une partie du blâme, mais l’influence du Canada sur la scène internationale décline depuis plusieurs années, peu importe le parti au pouvoir. Libéraux et conservateurs, qui dirigent le pays en alternance, devraient se garder une petite réserve aujourd’hui. C’est un travail commun de destruction.

Le Canada est mûr pour une prise de conscience collective. Après tout, la scène internationale n’intéresse pas vraiment les citoyens, comme en témoignent nos campagnes électorales, qui réservent une part marginale des débats aux problèmes de la planète.

C’est maintenant une évidence : les Canadiens ne se perçoivent pas sur la scène internationale de la manière dont les autres nations les regardent désormais. Un peu comme le chat qui voit un lion dans son miroir.

La poussière retombe à peine sur cette défaite au premier tour, qui a vu la Norvège (130 votes) et l’Irlande (128 votes) battre le Canada facilement (108 votes). Il ne manquera pas de spécialistes pour décortiquer l’échec. Mais voici, à chaud, quelques raisons qui peuvent aider à comprendre ce qui s’est produit mercredi sur le plancher des Nations unies.

1- La Norvège et l’Irlande faisaient campagne depuis près de 10 ans pour ces sièges. Justin Trudeau a décidé de se joindre à la course il y a cinq ans. Stephen Harper avait également décidé de plonger très tard à l’époque. Il y a une leçon ici : pendant que le Canada fait de la conquête de ce siège un enjeu partisan, sans véritable continuité dans le temps parce que le parti au pouvoir veut prendre tout le crédit de la victoire, les autres nations en font une priorité qui transcende la politique locale et qui s’échelonne sur de nombreuses années. Pour Ottawa, les deux fois, c’était trop peu, trop tard.

2- Le Conseil de sécurité, le nom l’exprime bien, a un lien direct avec la sécurité du monde. Les grandes manœuvres, comme les sanctions diplomatiques et économiques, y sont débattues, mais il est aussi question des missions de paix. Or, le Canada a beau avoir inventé le concept des Casques bleus en 1956, il n’est plus un joueur important sur ce front — même si Justin Trudeau avait promis un grand retour en 2015. Combien y a-t-il de simples soldats canadiens sous le drapeau de l’ONU présentement ? Roulement de tambour… aucun. Zéro. Niet.

Sur les 45 Canadiens déployés dans les missions de l’ONU, 21 sont des officiers, 17 des policiers et 7 des experts civils. Il n’y a aucun soldat d’infanterie, de l’aviation ou de la marine. Notre présence est minimale — et ce n’est pas pour déplaire aux commandants des Forces canadiennes, qui n’aiment pas les missions de l’ONU.

L’Irlande et la Norvège sont de plus petits pays que le Canada, mais ils déploient en tout 533 et 66 personnes sous le drapeau onusien. C’est loin du sommet (l’Éthiopie, avec 6 639 personnes), mais c’est mieux que le Canada…

3- Lorsque la communauté internationale a eu besoin que le Canada en fasse davantage pour donner un coup de main dans les missions de paix, le gouvernement Trudeau a répondu « bof ». Le Canada a été très sollicité pour se joindre à la mission de l’ONU au Mali, en marche depuis 2013, qui tente de stabiliser ce pays dans la foulée d’une rébellion, d’un coup d’État et de plusieurs actes terroristes. Elle compte environ 15 500 militaires et policiers, pour la plupart originaires d’autres pays africains, mais aussi en provenance d’alliés importants du Canada : Allemagne, France, Pays-Bas… Le Canada était pressenti pour en prendre la tête. Ottawa a dit non. En 2018, le gouvernement canadien a consenti à envoyer 8 hélicoptères et 250 militaires pour fournir une aide au transport et à la logistique.

Après un an, Ottawa en avait déjà assez et voulait quitter la mission en juin 2019. L’ONU a supplié le Canada de prolonger sa présence jusqu’en octobre 2019, le temps que la Roumanie prenne la relève. Ottawa a dit « non », probablement parce que l’échéance électorale approchait à l’automne 2019 et que le gouvernement ne voulait pas expliquer cette mission aux Canadiens. Ottawa s’est donc retiré en sauvage en août 2019. Bonjour l’ambiance.

4- Le Canada ne consacre que 0,27 % de son PIB à l’aide internationale pour les pays pauvres chaque année (environ cinq milliards de dollars). C’est déjà trop pour bien des conservateurs — Andrew Scheer avait promis en campagne électorale de sabrer 25 % de ce montant — mais ça reste la moitié moins qu’il y a 30 ans, du temps de Brian Mulroney. Et c’est encore loin de l’objectif de 0,7 % fixé par l’ONU. La Norvège ? Elle y consacre 1 % de son PIB.

5- Entre 2015 et 2019, ni le premier ministre ni la ministre des Affaires étrangères n’ont mis les pieds en Afrique pour une mission officielle. Chrystia Freeland en avait plein les bras avec Donald Trump et la renégociation de l’ALENA. Or, le bloc africain représente 54 votes à l’ONU. La petite Norvège a autant d’ambassades (21) sur le continent africain que le Canada. Là aussi, la visite de Trudeau dans ce coin du monde en début d’année sonnait comme « trop peu, trop tard ».

6- Depuis deux ans, le Canada a deux ennemis qui pèsent lourd dans la géopolitique internationale : la Chine et l’Arabie saoudite. Dans les deux cas, le Canada a défendu la règle de droit ou les droits de la personne, ce qui lui a valu des problèmes avec ces deux régimes autocratiques. Disons que les deux puissances n’ont pas fait campagne en faveur du Canada.

7- On se dit alors que les pays qui n’aiment pas l’Arabie saoudite ont certainement appuyé le Canada ? Peut-être, mais peut-être pas… Même s’il est en froid avec le géant pétrolier, Ottawa a exporté pour 2,8 milliards de dollars d’armes et de véhicules militaires à ce pays l’an dernier, de loin le plus grand bénéficiaire des exportations militaires canadiennes. Certaines nations en guerre ou en mauvais termes avec l’Arabie saoudite, comme le Yémen, l’ont noté.

8- Le fait que deux pays européens se présentent dans la course contre le Canada a certainement privé la délégation canadienne de précieuses voix parmi les 27 pays de l’Union européenne — et les 20 autres qui constituent la grande Europe — normalement favorables au Canada. Nos amis du vieux continent ont un petit côté chauvin.

9- Ça fait un moment que le Canada parle des deux côtés de la bouche sur la question des changements climatiques. Plus d’efforts pour lutter contre les bouleversements, mais aussi toujours plus de pétrole qui sort de terre. Certaines nations se grattent la tête en nous regardant aller.

10- Le Canada est membre du G7, du G20, de la Francophonie, de l’APEC, du Commonwealth… Il est un allié important des États-Unis. Serait-il possible que de petits pays ou des puissances de taille moyenne regardent la position du Canada et se disent qu’ils n’ont pas besoin d’un autre membre du G7 à la table du conseil de sécurité de l’ONU ? Serait-il possible que le Canada ait été incapable de formuler clairement ce qu’il ferait de différent des autres joueurs déjà assis à cette table, et ce qu’il souhaitait accomplir de différent par rapport à ses autres tribunes internationales ?

***

Cela dit, ça ne signifie pas que le Canada n’avait aucun argument intéressant à faire valoir dans sa campagne pour un siège au conseil de sécurité.

La pression canadienne pour un vaccin abordable et accessible à tous, y compris aux pays pauvres, pour contrer la pandémie de COVID-19 a été remarquée, tout comme les efforts du ministre des Affaires étrangères François-Philippe Champagne pour coordonner la lutte à l’épidémie dans le monde et garder les frontières ouvertes au commerce.

La politique d’aide internationale féministe lancée en 2017 a été très bien reçue, tout comme le soutien de 650 millions à la santé sexuelle et reproductive des femmes.

La bonification de son programme d’aide aux petits États insulaires pour lutter contre les changements climatiques a certainement fait pencher le vote de quelques micro-États en faveur du Canada.

La présence militaire du Canada en Lettonie, en Ukraine et en Irak est très appréciée de ses alliés.

Mais en bout de piste, ce ne fut pas suffisant.

Est-ce qu’un autre gouvernement osera se lancer dans la course pour un siège au Conseil de sécurité dans la prochaine décennie, ou est-ce que le traumatisme des deux échecs consécutifs sera trop important ? Il serait dommage d’y renoncer à jamais.

Mais il faudra prendre note de ces défaites avant de retourner dans la bagarre diplomatique. Le Canada d’aujourd’hui, opposé à une vive concurrence mondiale pour un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, ne peut plus être élu comme autrefois grâce à une campagne limitée, de dernière minute. Sa réputation ne suffit plus à faire pencher la balance.

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6- Depuis deux ans, le Canada a deux ennemis qui pèsent lourd dans la géopolitique internationale : la Chine et l’Arabie saoudite.

Les Indes ?

C,est certain que quand tu te rend dans un pays avec un avion rempli de serviteurs ,de cuisiniers et de costumes pour te déguiser pour rire du goubvernement Indien et que tu invite un extrémiste sikh à un événement avec Justin Trudeau que tu ne doit pas te faire amis aux Indes pour ensuite obtenir leur appui pour un siège au Conseil de sécurité….ils ont de la mémoire eux

Jaspal Atwal, condamné en 1986 au Canada pour avoir tenté d’assassiner un ministre indien sur l’île de Vancouver, avait été invité à une réception à la résidence officielle du Haut-Commissariat du Canada dans le cadre de la tournée de Trudeau en Inde.

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On récolte ce que l’on sème.

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ON RÉCOLTE CE QU’ON SÈME, ET QUAND ON NE SÈME RIEN OU PEU ON RÉCOLTE RIEN OU FORT PEU. LE CANADA EST FORT SUR LE BLABLABLA ET LES BONS SENTIMENTS, MAIS TRÈS LENT QUAND IL S’AGIT DE PASSER À L’ACTION ET TOUJOURS À LA TRAÎNE DES ÉTATS-UNIS… IL NE MÉRITAIT PAS CE SIÈGE !

Excellente analyse de la diplomatie formaliste d’un pays devenu « passager clandestin’ d’un G7 devenu lui-même non représentatif des puissances réelles, axée sur le commerce, et déboussolée par sa trop grande dépendance de son voisin puissant, devenue surtout formaliste et erratique.
Son biais multilatéraliste naguère avec Pearson a évolué vers le souci principal d’accords commerciaux.
Son intérêt pour l’Afrique, provoqué par l’activisme québécois depuis Libreville en 1968 s’est émoussé à mesure que le Québec s’effaçait, comme en témoigne l’évolution de son budget d’aide au développement qui n’a pu faire le poids face à la montée de la Chine.
Son intérêt pour la Francophonie institutionnelle a été inspiré essentiellement par sa volonté de contenir le Québec : Ottawa s’est employé à faire de la Francophonie une simple enceinte diplomatique supplémentaire, en s’inspirant du Commonwealth, comme on l’a vu notamment avec le plaidoyer de J. Trudeau pour la cause LGBT lors du dernier Sommet à Erevan, contribuant ainsi à une politisation qui éloigne cette Organisation de sa raison d’être sans pour autant faire avancer cette cause qui n’a rien de spécifiquement francophone et n’a pas été forcément apprécié par la majorité des pays membres.

La diplomatie formaliste et ostentatoire de J. Trudeau a montré ses failles et ses limites comme on l’a vu lors de son voyage en Inde. L’imbrication des économies nord-américaines limite fortement la marge de manoeuvre du Canada qui ne la retrouvera pas simplement par des déclarations de bonnes intentions et des plaidoyers pour des causes morales et environnementales dont il ne fournit toujours pas le meilleur exemple.
Ottawa ne semble toujours pas avoir tiré les conséquences du changement de nom de son ministère : les affaires mondiales ne se réduisent plus aux affaires inter-étatiques et au formalisme diplomatique largement dépassé par le jeu des acteurs privés qui ont su se donner les moyens d’agir de façon transfrontalière et de mettre souvent les états à leur service. La diplomatie rhétorique est à l’image du système international de plus en plus sans prise sur les enjeux concrets les plus importants.

La diplomatie canadienne peut regretter de ne plus être bousculée par l’aiguillon québécois devenu lui-même sans inspiration capable de composer avec les défis de la mondialisation qui ne se réduit pas à la globalisation économique. Mais le train train feutré de la bureaucratie s’emploiera à faire oublier cet échec sans en tirer vraiment les conséquences qui s’imposeraient.

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Une analyse sérieuse de la défaite du Canada. Merci. Mais, la vraie question est : qu’est-ce que le Canada aurait vraiment gagné d’une place au conseil de sécurité ? En effet, l’ONU, avec le véto des cinqs grandes puissances du conseil permanent, se retrouve souvent dans l’incapacité d’agir dans sa mission fondamentale d’assurer la paix. Également, la nature des conflits (terrorisme, enjeux régionnaux, etc.) a profondément modifié le paysage mondial d’une ONU fondée dans les cendres de la grande guerre de 39-45. Dans ce contexte et une ONU que certains disent gangrenée par la politique, le Canada aurait-il pu jouer un rôle significatif outre que celui, notamment, d’apporter aide humanitaire et logistique; il faut en douter et il semble que le vote a fait écho à ce doute.
En fait c’est le rôle de l’ONU, notamment en matière de prévention des conflits, des génocides, et de déplacements massifs de population qu’on entend souvent remis en cause et on voit difficilement comment le Canada, membre ou pas du conseil de sécurité, pourra y changer grand chose.
Le Canada n’est pas en reste…On constate, en consultant la liste des opérations militaires actuelles canadiennes, que le Canada est impliqué sur la scène mondiale et pas seulement dans le cadre de mandats de l’ONU. Il en va de même pour l’aide internationale et la participation à des missions non-onusiennes, l’OTAN, etc.
En somme, l’importance de l’échec du Canada au vote du conseil de sécurité de l’ONU aura intéret à être relativisé. Certains enjeux canadiens comme celui des frontières de l’océan Arctique auraient-il pu en bénéficier ? On peut se poser la question. Mais, impossible d’échapper à la pensée de l’importance de la récolte qu’on aurait pu y faire.
À mon avis, l’exercise du leadership au plan mondial, bien que certains voient utile d’être membre du conseil de sécurité pour ce faire, ne doit pas être tributaire seulement de ce membership. ONU ou pas, le Canada continue à occuper la scène mondiale afin de faire valoir ses valeurs et ses intérêts.

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Curieux que la complexité des relations du Canada avec les États-Unis, en en particulier son imprévisible et dangereux président, ne figure pas dans votre liste de raisons. Qui veut au Conseil de sécurité d’un pays qui ne peut pas dire un mot contre son géant voisin sans en subir de graves conséquences? Qui veut d’un pays qui ne fera jamais contrepoids aux États-Unis, quel que soit le dossier, par crainte des représailles de ce voisin qui est en train de retourner aux années 1960 à tant d’égards et notamment en termes de racisme, de droits des femmes, de répression, etc., et dont le président se comporte comme un gamin de 5 ans: stupide, ignorant, arrogant et violent.

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Il y a aussi le fait que la politique étrangère du Canada est axée sur celle des ÉU dans la plupart des cas et le CS n’a pas besoin d’un porte-voix de Trump. D’ailleurs le Canada agit en Tartuffe en critiquant les dictateurs et ceux qui violent les droits humains mais ne se gêne pas pour appuyer les coups d’état qui visent simplement à renverser des présidents de gauche qui ont été élus par la population, en particulier au Honduras (Zelaya) et en Bolivie (Morales) – ces coups d’état ont mis au pouvoir des potentats qui frôlent la dictature de droite en faisant croire à des élections… éventuelles (en particulier en Bolivie).

Donc, en Amérique latine, le Canada n’est pas un ami fiable mais plutôt un valet des ÉU. C’est sans parler de l’appui malheureux à un président «auto-proclamé» au Venezuela… Ce soi-disant président a été invité à s’adresser aux députés de la Chambre des communes à Ottawa. On a beau détester le président autocrate Maduro, ce n’est pas au Canada (ni aux ÉU et autres) de changer le gouvernement d’un pays souverain mais bien à ses citoyens; en fait, le Canada jouait avec le feu car appuyer Guaido signifiait l’appui à un éventuel coup d’état qui aurait pu mal tourner.

On ne parle pas non plus du dossier autochtone au Canada, un dossier que les gouvernements successifs se refusent à reconnaître et à agir malgré les rapports qui s’accummulent dont ceux des rapporteurs des Nations-Unies qui soulignent la situation inacceptable des peuples autochtones dans un pays aussi développé que le Canada. Ça fait très mal à la réputation du Canada de voir le sort inacceptable des femmes et filles autochtones au pays et au génocide qui continue de s’opérer envers ces populations, rien pour redorer le blason du pays.

Il y a plusieurs pays qui ne méritent pas un siège au CS et dans ce cas-ci, le Canada était certainement l’un d’entre eux. L’Irlande et la Norvège vont faire un bien meilleur travail que ce qu’aurait pu faire le Canada en tant que vassal des ÉU.

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