Crise des missiles : lorsque le monde a (presque) basculé

Le danger est là. Imminent. L’intérêt national américain est en jeu. Les niveaux d’alerte maximum. La Maison-Blanche en effervescence. Faut-il attaquer ? Mener une guerre dévastatrice ? Choisir la voie diplomatique ? L’histoire est familière. Elle pourrait être récente. Elle a en fait cinquante ans. En ce mois d’octobre 1962, pendant treize jours, le monde retient son souffle. Pendant que les deux grandes puissances s’affrontent autour de la petite île de Cuba dans un bras de fer qui aurait pu finir en guerre nucléaire.

Ces treize jours sont l’histoire d’un jeune président, inexpérimenté, miné par la maladie et les médicaments, face à un establishment militaire revanchard, frustré d’avoir vu le pays se faire déculotter par un Krouchtchev expérimenté au sommet de Vienne, malmené par la crise de Berlin, entraîné dans un fiasco total avec la Baie des cochons. C’est ce président qui, lorsqu’on lui présente, le 13 octobre 1962, les photos des sites des rampes de lancement de missiles, est d’abord désemparé. Puis se reprend. Très vite.

Autour de Robert Kennedy, ministre de la Justice, il fait se retrouver un ensemble de personnalités qui, pendant treize jours, va essayer de trouver une solution à la crise. Ces conseillers vont débattre, argumenter, s’opposer parfois frontalement sur les solutions. Faut-il négocier, menacer, répliquer, attaquer ? Envahir Cuba, conclure un pacte et abandonner les missiles en Turquie, mener une attaque préventive ? Faut-il croire aux tractations diplomatiques ?

Laquelle des deux lettres (l’une officielle, l’autre arrivée par canal détourné et officieuse) de Khrouchtchev est la bonne ? À l’ONU l’ambassadeur américain affronte l’ambassadeur soviétique : « Monsieur y a-t-il oui ou non des missiles à Cuba ? Et je suis prêt à attendre que l’enfer gèle pour avoir une réponse ».

Encore une fois, l’histoire est familière.

Les Soviétiques vont céder. Reculer. Enlever les ogives et les missiles de l’île. Pourtant ce que les Américains ont longtemps présenté comme l’apothéose de la force militaire américaine, le point culminant de la guerre froide, la capacité du commandant en chef de taper du poing sur la table est en réalité très loin de cette image. En fait, la crise de Cuba, n’est pas le triomphe du muscle mais celui de la diplomatie informelle et des tractations. Missiles contre missiles : ceux que les Soviétiques veulent installer à Cuba contre ceux que les Américains pointent sur l’URSS depuis la Turquie. La promesse de ne pas envahir Cuba contre celle de se désengager du soutien à Castro.

Ces treize jours sont aussi l’histoire du processus décisionnel – en période de crise – le mieux documenté de l’histoire. Archives des Nations Unies déclassifiées, enregistrements du bureau ovale, ouverture des archives soviétiques, témoignages des acteurs de l’époque, tout est là : ni les Kennedy, ni Khrouchtchev ne voulaient l’affrontement. Et pourtant on en était plus proche qu’ils ne le croyaient à l’époque car les fusées (mais on le saura beaucoup plus tard) que la CIA estimait loin d’être opérationnelles en 1962 l’étaient en fait pratiquement. Il y aura donc de cette période de réels acquis : la preuve que la dissuasion nucléaire fonctionne, le téléphone rouge. Et de moins bons coups : la relance de la course aux armements. Et le sentiment pour les politiciens et les futurs présidents américains que c’est la force qui doit prévaloir.

Ce ne sera pas la dernière crise qui aura risqué de déstabiliser l’équilibre mondial. Un peu plus de dix ans plus tard, lors de la guerre du Kippour, le président élève le niveau d’alerte des forces nucléaires à DefCon3 devant la menace de déploiement des troupes soviétiques au Moyen-Orient. Trente ans plus tard, le président réunit une large coalition d’États alliés pour repousser l’Irak hors du Koweit. Quarante ans plus tard, le président réfute le besoin de preuves tangibles, contourne les Nations Unies et attaque l’Irak en excluant les autres options. La force prévaut.

Or la question iranienne à laquelle le prochain président devra faire face pourrait être le moment de tirer véritablement les leçons de la crise de 1962. Faut-il sanctionner économiquement, attaquer militairement ou virtuellement ? Faut-il essayer de mettre en place des mécanismes de tractations parallèles jusqu’à ce que, à la manière de 1962, l’un d’entre eux finisse par fonctionner ? Cinquante ans plus tard, la force pourrait ne plus prévaloir.

 

Charles-Philippe David
Titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand

Pour aller plus loin :
– À voir : Treize jours, un film de Roger Donaldson, 2000. Bande annonce.
– À lire : Au sein de la Maison-Blanche, aux Presses de l’Université Laval, 2004.
– Pour naviguer : le site spécial 50 ans de la crise de la Harvard Kennedy School’s Belfer Center for Science and International Affairs dirigé par Graham Allison
– À visiter : l’exposition sur les 50 ans de la crise à Washington

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