Crise politique en Thaïlande: l’ombre de l’ex-premier ministre Thaksin gâte la sauce

Depuis le renversement de l’ex-premier ministre Thaksin Shinawatra à la suite d’un coup d’état militaire en 2006, la Thaïlande est devenue un pays profondément divisé. Des lendemains plus calmes sont-ils toujours envisageables ?

Thailand's General Elections To Go Ahead On February 2nd
Yingluck Shinawatra, première ministre de la Thaïlande. – Photo : Getty Images

Dans un premier billet («Crise politique en Thaïlande: un plat aux saveurs complexes»), nous avons vu comment la crise politique thaïlandaise trouve ses racines dans le recul de ses piliers traditionnels et dans l’effet catalyseur qu’a joué l’ex-premier ministre Thaksin Shinawatra jusqu’à son renversement, en 2006, par un coup d’état militaire.

Il sera question ici des suites de ce coup d’état et des profondes divisions qui n’ont cessé de se creuser sur les plans social et géographique — des tensions qui ont assez peu de perspectives de règlement à court ou à moyen terme.

L’après-Thaksin

À la suite du coup d’état de 2006, avalisé ultérieurement par le roi Bhumibol, la situation politique thaïlandaise est devenue particulièrement confuse.

Des élections à la fin de 2007, puis ce qui a été considéré comme un coup d’état judiciaire en 2008, ont fini par porter au pouvoir — avec le consentement de l’armée — le Parti démocrate. Adversaire du parti de Thaksin, cette formation politique tient sa base traditionnelle à Bangkok et dans le sud du pays.

Cette prise de pouvoir plus ou moins légitime n’a pas fait l’affaire des pro-Thaksin, rejetés dans l’opposition.

Au printemps 2010, les Chemises rouges ont entrepris un vaste mouvement de contestation à Bangkok, réclamant de nouvelles élections. Mais accusés d’être manipulés et financés par l’ex-premier ministre en exil (ainsi que ses proches), les manifestants ont subi une très violente répression de la part de l’armée, au cours d’affrontements qui auront fait plus de 90 morts au final.

Victoire à la Pyrrhus, toutefois, pour le Parti démocrate, car la grogne n’était pas apaisée. Aux élections suivantes, en 2011, le gouvernement s’est vu renversé par le parti de Thaksin, le Puea Thai, avec une majorité absolue.

En devenant première ministre, la sœur de Thaksin Shinawatra, prénommée Yingluck, consacrait la victoire et la revanche indirecte de ce dernier.

Thaksin était alors en exil volontaire à Dubaï dans le but d’échapper à une peine de deux ans de prison pour malversation financière, mais également pour s’éviter des accusations de terrorisme liées à son appui aux manifestations de 2010.

Depuis sa retraite dorée, il pouvait donc continuer à jouer un rôle dans la vie politique de la Thaïlande.

Un pays profondément divisé

L’élection de la sœur de Thaksin, bien que concédée par l’armée, est vue par ses opposants comme un retour au système de corruption instauré par son frère.

Il faut dire que l’un des projets de loi du nouveau gouvernement proposait une amnistie qui semblait viser directement l’ex-premier ministre.

Yingluck Shinawatra a également remis en œuvre les subventions aux paysans, rassurant ainsi sa base électorale dans le nord et le nord-est du pays.

Le coût de cette mesure a été immédiatement et vigoureusement décrié par les anti-Thaksin, qui font partie des classes moyenne et aisée de Bangkok et du sud, ce qui renforce l’opposition géographique et sociale de la crise.

Un mouvement de contestation antigouvernementale s’est alors mis en place, opposé — contrairement à ce qui s’était passé en 2010 — au parti de Thaksin.

Lorsque Yingluck a annoncé la tenue d’élections législatives anticipées (qui ont eu lieu le 2 février dernier), le mouvement de contestation a pris de l’ampleur à la fin de l’année 2013. Les manifestants ont dès lors réclamé, à grands cris, la démission du gouvernement — tout en refusant ces élections, qu’ils savaient ne pas pouvoir gagner.

Essentiellement urbain et concentré à Bangkok, le mouvement actuel est orchestré par les classes moyenne et supérieure de la capitale, hostiles au populisme de Thaksin et de ses fidèles. Pour autant elles ne sont pas plus enclines à instaurer une vraie démocratie en Thaïlande, et sont même opposées à une démocratie qui conduirait à «une tyrannie de la majorité».

De leur côté, les campagnes du nord et du nord-est demeurent le fief des Chemises rouges, qui demeurent étrangement passives.

La division du pays, autour de l’ombre de Thaksin, semble avoir atteint son paroxysme sans que le résultat des élections du 2 février — au final assez peu perturbées — ne semble devoir y changer quoi que ce soit.

Face à un roi vénéré, mais en même temps âgé, malade et sans successeur valable, et face à l’armée qui semble vouloir jouer la grande muette pour le moment, l’incertitude est grande et l’impasse, totale. À moins que les manifestations antigouvernementales ne finissent par s’épuiser d’elles-mêmes, ce qui est peu probable.

Des lendemains incertains pour la démocratie

La recette politique thaïlandaise actuelle est donc très loin de l’équilibre cher à la gastronomie traditionnelle du pays.

Les contestations se succèdent pour des causes opposées, et la personnalité de l’ex-premier ministre — toujours présente en toile de fond — attise les passions et polarise les Thaïlandais… au point qu’une réconciliation apparaît très peu envisageable à court ou moyen terme, et ce, bien qu’elle soit nécessaire.

Pis encore, elle obscurcit ce qui semble être une raison plus profonde de la crise thaïlandaise, dont Thaksin semble avoir été le révélateur plus que la cause : la Thaïlande est non seulement un pays divisé d’un point de vue géographique (Bangkok contre le nord et le nord-Est ; les villes — LA ville — contre les campagnes…), mais aussi d’un point de vue social.

D’un côté, les paysans thaïlandais ont découvert leur poids politique, et le pays est devenu conscient de ses inégalités sociales. De l’autre, les élites traditionnelles se sentent bousculées, mais pas encore prêtes à renoncer à leurs privilèges.

Ajoutons à cela l’instabilité politique du sud, où plusieurs provinces à majorité musulmane ont beaucoup souffert sous Thaksin et sont de plus en plus sensibles à des idées séparatistes.

Résultat : on a là les ingrédients d’un plat extrêmement indigeste, très loin de la fine cuisine thaïe…

Yann Roche

Associé à l’Observatoire de géopolitique de la Chaire @RDandurand

Professeur, Département de géographie, @UQAM

 

L’auteur est spécialiste de l’Asie du Sud-Est et de la gestion des ressources naturelles. Il a publié récemment «La Mer de Chine méridionale: un enjeu frontalier majeur en Asie du Sud-Est», dans L’Espace Politique. À paraître également: «Le point de vue chinois sur les enjeux des barrages chinois sur le Mékong», également dans L’Espace politique, avec Olga Alexeeva.

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