Crise politique en Thaïlande: un plat aux saveurs complexes

Si la cuisine thaïlandaise est mondialement réputée pour ses saveurs subtiles et variées — de même que pour sa recherche de l’équilibre entre le sucré, le salé, l’aigre, l’amer et (très) épicé —, la vie politique du pays, quant à elle, est bien loin de l’équilibre, au lendemain des élections législatives anticipées du 2 février dernier.

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Si la cuisine thaïlandaise est mondialement réputée pour ses saveurs subtiles et variées de même que sa recherche de l’équilibre entre les cinq saveurs fondamentales — sucré, salé, aigre, amer et (très) épicé —, la vie politique du pays est, quant à elle, très loin de l’équilibre.

En effet, au lendemain des élections législatives anticipées du 2 février 2014 — des élections perturbées par l’opposition et dont le résultat ne mettra pas fin à la crise politique qui secoue le pays —, la Thaïlande est plus que jamais divisée.

Dressons tout d’abord le portrait politique de la Thaïlande : ses principaux acteurs politiques en présence, de même que leurs rôles respectifs. Il sera aussi question de l’accession au pouvoir de Thaksin Shinawatra, puis de la chute de ce dernier, qui, bien qu’il soit désormais l’ex-premier ministre de la Thaïlande, suscite encore beaucoup de passions.

Dans un second billet, nous verrons comment s’est déroulée la succession de Thaksin Shinawatra, comment cela a mené à la situation actuelle, et quelles sont les perspectives d’avenir pour le pays.

Un système aux piliers chancelants

En ce début février 2014, la Thaïlande se trouve très polarisée.

D’un côté, l’opposition dénonce un gouvernement corrompu, mené par la première ministre actuelle, Yingluck Shinawatra, accusée d’être l’héritier et l’instrument du système instauré par l’ex-premier ministre Thaksin Shinawatra — encore en exil — et dont elle est la sœur.

De l’autre côté, il y a le gouvernement — et, par capillarité, Thaksin —, qui peut compter sur de fervents défenseurs, connus sous le nom de Chemises rouges.

Entre ces deux clans, le pays semble donc être dans une impasse : une crise politique à laquelle les piliers traditionnels de la Thaïlande semblent ne pas pouvoir faire face.

En effet, bien que l’on attribue la crise à l’influence de l’ancien premier ministre, cette dernière trouve en réalité ses racines dans l’évolution récente de la société thaïlandaise.

Le système politique du pays reposait depuis près d’un siècle sur deux piliers — le roi et l’armée —, mais tous deux semblent devenir moins influents dans une crise qui les dépasse.

Le roi

Dans cette monarchie devenue constitutionnelle en 1932, l’actuel souverain, Bhumibol Adulyadej, était une figure majeure et incontournable depuis 64 ans. Il demeure vénéré par l’ensemble des Thaïlandais, mais aujourd’hui très âgé et malade, il n’apparaît plus en public depuis un certain temps.

Or, le simple sujet de sa succession relève du crime de lèse-majesté, un grave crime en Thaïlande qui relève d’une loi punissant toute critique — même indirecte — de la monarchie par une lourde peine de prison.

À cet égard, des journalistes de l’émission Foreign Correspondent de la chaîne australienne ABC ont produit, en avril 2010, un reportage sur cette loi, décrivant à quel point elle nuit à la liberté d’expression. Éclairant la crise politique du printemps 2010 sous l’angle de l’influence (passée et future) de la monarchie sur la vie politique, ce reportage avait soulevé l’ire du gouvernement thaïlandais.

Le document ne peut toujours pas être visionné en Thaïlande, pas plus qu’il n’apparaît pas dans les archives vidéos d’ABC. On peut toutefois le trouver dans Internet, notamment via Wikileaks, mais cela peut valoir la prison à tout Thaïlandais qui se le procurerait.

Le personnage du prince héritier Vajiralongkorn n’y est pas décrit sous un jour très favorable. En fait, même les plus monarchistes reconnaissent que l’héritier présumé est loin d’avoir l’aura et la personnalité de son père, et qu’il s’est surtout fait connaître par ses frasques.

À preuve, cette vidéo qui a circulé sous le manteau en 2009, le montrant en train de célébrer en grande pompe l’anniversaire de son chien en compagnie de son épouse… laquelle portait une tenue très légère. Une image peu reluisante pour un monarque putatif.

Dans ce contexte, la monarchie ne paraît pas en mesure d’enrayer la machine contestataire, et son avenir est extrêmement incertain.

L’armée

D’un autre côté, dans un pays qui a connu 18 coups militaires (11 réussis et 7 manqués) depuis 1932, l’armée représente une autre pièce majeure de l’échiquier politique. Thaksin l’avait d’ailleurs appris à ses dépens, puisqu’il fut destitué en 2006 par le dernier putsch en date, officiellement pour protéger la monarchie et lutter contre la corruption.

Les militaires étant plus volontiers anti-Thaskin, plusieurs redoutent qu’ils ne cèdent à la tentation de vouloir normaliser la situation si la crise devait s’éterniser. Mais il semble que cette fois-ci l’armée ait l’intention de demeurer sur la réserve, histoire de se donner une image de médiatrice — bref, une image plus positive —, et sans doute aussi parce que les manifestants actuels sont plus proches d’elle que le gouvernement en place.

La position de l’armée, en (apparent) retrait de la vie politique — et pour bénéfique qu’elle puisse paraître sur le plan démocratique —, laisse planer de fortes interrogations sur le rôle qu’elle entend jouer dans les mois à venir.

Thaksin Shinawatra : celui par qui le scandale est arrivé

Face à ces deux institutions fragilisées, il y a celui qui est considéré comme l’élément déclencheur des problèmes que connaît le pays depuis les lendemains de la crise économique de 1997 : Thaksin Shinawatra.

Cet ancien policier a d’abord fait fortune dans les télécommunications. Puis, à la suite de son élection en 2001, il a imposé à une société très conservatrice et traditionnaliste un mélange de populisme et d’autoritarisme.

Bien que profondément capitaliste, et tout en mettant en place un système dont la corruption et le népotisme étaient les piliers, il a instauré de profondes mesures sociales qui ont réellement amélioré les conditions de vie des paysans — notamment par des subventions et un filet social inédits dans un pays traditionnellement anticommuniste.

Ce faisant, il s’est assuré un soutien populaire quasi indéfectible en Thaïlande rurale, notamment dans le nord-est — grenier à riz du pays et fief des Chemises rouges.

Fort de cet appui, et faisant preuve d’un sens politique certain, il a accru son influence puis sa fortune… au point de pouvoir acheter le club anglais de soccer de Manchester City avant de le revendre en 2008 à un groupe d’Abou Dhabi.

Dérangeant les élites traditionnelles et urbaines du pays, il a fini par être vu comme une menace, y compris par le roi. Du moins, c’est sous ce prétexte qu’il a été destitué par les militaires, le 19 septembre 2006, alors qu’il était en visite à l’ONU.

Mais loin de ramener le calme, ce coup d’état et l’exil de Thaksin n’ont fait qu’empirer la situation et radicaliser les positions entre ses partisans et ses opposants…

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À LIRE DEMAIN, LA SUITE DE CE BILLET :
Crise politique en Thaïlande : l’ombre de Thaksin gâte la sauce

 

Yann Roche

Associé à l’Observatoire de géopolitique de la Chaire @RDandurand

Professeur, Département de géographie, @UQAM

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