Dalton McGuinty arrêtera-t-il les conservateurs ?

Les sondages le donnaient perdant. Pourtant, à quelques jours du scrutin ontarien du 6 octobre, le libéral Dalton McGuinty talonnait les conservateurs. Qui est donc ce Franco-Ontarien qui pourrait endiguer la vague bleue ?

Dalton McGuinty arrêtera-t-il les conservateurs ?
Photo : Richard Lautens/Getstock.com

L’affaire est passée sous silence, alors qu’elle est de taille : celui qui dirige depuis huit ans les destinées de l’Ontario est un francophone !

« C’est exact », dit le premier ministre, Dalton McGuinty, avec son accent franco-ontarien. « Notre mère, Elizabeth Pexton, était francophone, elle nous parlait souvent en français, elle a insisté pour que nous allions à l’école française et mes enfants ont fréquenté l’école française. »

Les journaux ontariens ou québécois mentionnent bien, à l’occasion, le bilinguisme de McGuinty, mais jamais son identité culturelle. Les seuls qui la connaissent, et ils ne s’en vantent pas, sont les 600 000 Franco-Ontariens.

Dalton McGuinty n’est pourtant que le troisième premier ministre francophone hors Québec de l’histoire du Canada, après Louis Robichaud et Bernard Lord, qui furent premiers ministres du Nouveau-Brunswick de 1960 à 1970 et de 1999 à 2006 respectivement.

« Les Franco-Ontariens sont silencieux sur ce chapitre, assez subtils ; il n’est pas dans leur histoire de se promouvoir de la sorte, et ça me pose des dif­fi­cultés de temps à autre », explique Dalton McGuinty, qui con­vient que sa province a une « culture politique particulière ».

Ce particularisme, qu’il ne nomme pas, c’est l’orangisme : une doctrine anticatholique et antifrançaise très dure, inspirée par la reconquête de l’Angleterre par le prince protestant Guil­laume d’Orange, en 1690. Bon nombre des loyalistes venus s’installer au Canada étaient des orangistes convaincus, et leurs idées sont à l’origine des mesures assimilationnistes prises à l’égard des Canadiens français, des Acadiens et autres catholiques.

Et 40 ans après la Loi sur les langues officielles, la voix de l’orangisme se fait encore entendre. Par exemple, quand le Sudbury Star se plaint du coût du conseil scolaire francophone ou que l’Ottawa Citizen déplore que le bilinguisme se fasse au prix de la compétence…

C’est dans cet environnement que vivent les Franco-Ontariens, en se cachant un peu. Y compris Dalton McGuinty lui-même, dont la biographie officielle ne fait pas mention de son appartenance. Le fait qu’il admette à L’actualité qu’il est un francophone, plutôt qu’un francophile, équivaut presque à une sortie de placard dans la « culture politique particulière » de sa province.

 

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Dalton McGuinty dans un barbecue de son parti.
Cette photo (et suivantes) : Parti libéral de l’Ontario

Qu’un Franco-Ontarien puisse désormais vivre en français de la garderie à l’université, voilà donc un juste retour de l’his­toire. La grand-mère de Dalton McGuinty, Georgianna Lachapelle, de Timmins, avait toujours vécu comme une humiliation le fait d’avoir dû cesser d’aller à l’école francophone au primaire, le règlement 17 interdisant l’ensei­gnement public en français en Ontario. Ce qui ne l’a nullement empêchée de tenir la première émission culinaire en français au Canada, dès 1954-1955, longtemps avant Jehane Benoit !

Bien que sa fille Elizabeth eut épousé un Irlandais unilingue (Dalton McGuinty père), elle insista pour que leurs enfants aillent à l’école en français. Dans le cas de leur troisième enfant, Dalton fils – le futur premier ministre -, cette instruction se fit en anglais à partir de la 9e année, car il n’y avait toujours pas, en 1970, d’écoles secondaires publiques françaises en Ontario.

« J’ai été plus chanceux », dit David McGuinty, le sixième des 10 enfants et le premier qui fit toute sa scolarité en français, y compris son droit à l’Université de Sherbrooke. « Notre père ne parlait pas le français. Pendant 30 ans, il a cru que ma mère lui disait des mots affectueux quand elle le traitait de tête de pioche », dit David McGuinty, député fédéral libéral de la circonscription d’Ottawa-Sud.

Lui et sept de ses frères et sœurs ont scolarisé leurs propres enfants en français, y compris Dalton, dont les quatre enfants – Carleen, Dal­ton fils, Liam et Connor – ont fait toute leur scolarité à l’école française.

Tous les Franco-Ontariens ne s’entendent pas pour dire que Dalton McGuinty est un des leurs. Cela dépend de ce qu’on entend par francophone. Le premier ministre parle couramment le français, avec un accent teinté d’une pointe d’anglais, mais en cherchant parfois ses mots. « Nous parlons surtout en anglais entre frères et sœurs », dit David McGuinty.

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Dalton McGuinty avec sa femme, Terri.

Mariette Carrier-Fraser, présidente de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) de 2006 à 2010, croit que l’identité franco-ontarienne se veut désormais inclusive plutôt qu’exclusive : « Si un Congolais peut être franco-ontarien, je ne vois pas pourquoi Dalton ne pourrait pas l’être. » Bref, Dalton McGuinty sera aussi franco-ontarien qu’il voudra l’être.

La culture franco-ontarienne a d’ailleurs à ce point changé qu’il est très rare d’entendre un Ontarien de moins de 50 ans se dire « franco-ontarien ». Il se dira plutôt « francophone ». « La culture et la sensibilité de Dalton sont bien celles d’un francophone », dit Madeleine Meilleur, ministre des Services sociaux et communautaires et ministre déléguée aux Affaires francophones. « On n’a pas besoin de lui expliquer deux fois ce que ça signifie que d’être privé de services dans sa langue. »

Porté au pouvoir en 2003, Dalton McGuinty s’est exprimé en français à la Chambre dès le premier jour. Puis, il a fait part de ses orientations et intentions à ses fonctionnaires en leur envoyant une lettre en anglais et en français – autre première. Il se fait un point d’honneur de nommer des ministres qui parlent le français – la moitié de son cabinet. Il insiste pour remettre lui-même les Prix de la francophonie de l’Ontario, dont il est l’instigateur.

« Le gouvernement ontarien en fait plus pour le français que le gouvernement fédéral. Vous devriez voir comme ça parle fran­çais à Queen’s Park », dit Jean-Louis Roy, président du conseil du Centre de la francophonie des Amériques et ancien délégué général du Québec à Paris.

Sous le règne McGuinty, le gouvernement ontarien a injecté des centaines de millions de dollars dans la santé et l’éducation en français, et a mis en place tout un train de mesures destinées à renforcer la présence des francophones parmi les 12 millions d’Ontariens.

En 2007, alors qu’aucune crise ne planait à l’horizon, il crée le Commissariat aux services en français. Ce rempart institutionnel consacre le fait que la Loi sur les services en français, qui remonte à 1986, a acquis un statut presque constitutionnel et que sa mise en application sera contrôlée. « Rien ne le forçait à le faire, dit François Boileau, le commissaire. C’est un très beau cadeau pour la communauté franco-ontarienne. »

Un an après son arrivée au pou­voir, en 2004, McGuinty veillait à la relance de l’Hôpital Montfort, à Ottawa, dont l’annonce de la fermeture par le gouvernement de Mike Harris, en 1997, avait entraîné une mobilisation sans précédent. Renforcé par un investissement de 286 millions de dollars, Montfort a désormais pour ambition de devenir le pôle de la formation de professionnels de la santé francophones pour tout le Canada.

Le budget consacré à l’éducation en français en Ontario est passé de 650 millions à 1,1 milliard de dollars par an. Les conseils scolaires francophones enregistrent désormais les meilleurs taux de réussite de la province et refusent des élèves issus de la communauté anglophone.

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McGuinty à l’Hôpital Montfort, qu’il a contribué
à relancer.

« Le grand mérite de Dalton McGuinty aura été de comprendre que ça coûte plus cher d’instruire et de soigner une minorité », dit Denis Hubert-Dutrisac, président du Collège Boréal – qui compte sept campus dans la province, dont le principal à Sudbury et un à Toronto, ainsi que 35 points de service.

En éducation, la minorité francophone coûte plus cher par élève que la majorité : elle est plus dispersée, elle n’est pas captive et le prix des livres est plus élevé. « En outre, presque tous les francophones sont bilingues, dit Denis Hubert-Dutrisac. Si nos services, nos locaux et notre matériel sont de second ordre, les franco­phones partent vers le réseau anglais. »

Sous l’impulsion de Dalton McGuinty, le gouvernement a élargi la définition du terme « francophone » pour inclure toute personne ayant une bonne connaissance du français et qui l’utilise à la maison – plutôt que seulement celles qui ont le français pour langue maternelle. La communauté des francophones de l’Ontario est soudainement passée de 500 000 à 600 000. Cette définition modifie également le critère de recrutement des écoles françaises, qui peuvent désormais compter sur un bassin plus large.

Réjean Grenier, propriétaire et éditorialiste du journal Le Voyageur, de Sudbury, croit que le lobby franco-ontarien est trop à genoux devant le gouvernement libéral de Dalton McGuinty. « Notre cause progresse depuis 1980 parce que ce sont les cir­cons­tances qui ont amené les gouvernements à se ranger à nos revendications et qu’il en reste d’autres, importantes, auxquelles on doit satisfaire », dit-il. Par exemple, la Loi sur les services en français ne touche que 85 % des Franco-Ontariens qui vivent dans les 25 « régions désignées ».

Autre exemple : le gouvernement libéral n’a pas réalisé sa promesse de faire d’Ottawa une vraie capitale bilingue. Cela s’expli­que en partie par le fait que le gouvernement provincial et les municipalités étaient à couteaux tirés depuis 10 ans avant l’arrivée au pouvoir de McGuinty.

Décidé à enterrer la hache de guerre, le nouveau premier ministre n’était pas en position de dicter la bilinguisation forcée d’Ottawa ou de Sudbury – où l’on compte 37 % de francophones. Pour Ottawa, on s’est contenté d’une solution mitoyenne : la loi exige que la Ville se dote d’une politique sur l’usage de l’anglais et du français, sans balises définies.

« Nous constatons quand même des changements positifs, dit Joanne Lefebvre, PDG du Regroupement des gens d’affaires de la Capitale nationale. La clé pour l’avenir sera que les francophones – y compris les Québécois, d’ailleurs – demandent à être servis en français. »

Depuis 2003, Queen’s Park ne crée pas un comité de travail ou d’études sans qu’au moins un francophone en fasse partie. « Même quand il s’agit d’ouvrir 20 lits en désintoxication dans la région d’Ottawa, on en réserve 5 pour les francophones », dit Gisèle Lalonde, qui a présidé le Comité SOS Montfort. « Dans le domaine de la santé, la prochaine bataille consistera à créer nos propres comités francophones. » Prélude sans doute à une direction de la santé en français…

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Pas bilingue, l’ami Hudak

hudakDans la campagne électorale ontarienne qui bat son plein, rien ne sépare davantage Dalton McGuinty de son rival que la langue française.

Le chef du Parti progressiste-conservateur, Tim Hudak, 43 ans, ne parle pas le français et affirme que l’apprendre n’est pas une priorité. Les conservateurs ontariens ont préféré créer la première application iPhone d’un politicien au Canada (celle de leur chef) plutôt qu’une version française de leur site Internet ! La formation est d’ailleurs la seule en Ontario à ne pas offrir de site bilingue.

L’ex-présidente du comité S.O.S. Montfort, Gisèle Lalonde, craint de revivre la bataille pour sauver l’hôpital francophone d’Ottawa, menacé par le gouvernement conservateur de Mike Harris à la fin des années 1990, si le parti de Hudak est élu.

Sur les 106 candidats conservateurs à l’élection, un seul est francophone : Marilissa Gosselin, dans la circonscription de Glengarry-Prescott-Russell, non loin d’Ottawa. Elle ne s’en formalise pas. « Notre parti s’est engagé à maintenir la qualité des services en français », répète-t-elle depuis le début de la campagne à tous les francophones, inquiets de voir un gouvernement conservateur s’installer à Queen’s Park. Elle ajoute qu’un certain nombre de candidats sont bilingues.

Ce qui n’a rien pour rassurer les francophones ontariens, la femme de Tim Hudak, Deb Hutton, a été l’une des principales conseillères du premier ministre Mike Harris. Tim Hudak lui-même a occupé trois postes de ministre durant le règne de Harris (1995-2002).

Député de Niagara-Ouest-Glanbrook, au sud de Toronto, Tim Hudak, formé en économie, est issu de la branche la plus à droite des conservateurs ontariens. Il a pris la tête du parti le 28 juin 2009.

Par Alec Castonguay
Photo de Tim Hudak : Sean Kilpatrick / Presse Canadienne