Dans le ventre de la CAQ

Il y a 10 ans, le 21 février 2011, l’OSBL La Coalition pour l’avenir du Québec, l’ancêtre de la CAQ, était lancée par François Legault. Dans les mois suivants, le parti prend forme. Dans un texte publié dans L’actualité en 2012, le journaliste Alec Castonguay raconte les coulisses de cette aventure.

François Legault, chef de la Coalition Avenir Québec, arrive à l’hôtel de ville de Québec, le 4 novembre 2011. (Photo : Jacques Boissinot / La Presse canadienne)

(Ce texte est tiré de nos archives. Le journaliste Alec Castonguay avait suivi de l’intérieur la naissance de la Coalition Avenir Québec en 2011 et 2012.)

Une fois par semaine, entre la mi-octobre [2011] et la fin mars [2012], j’ai assisté à la réunion stratégique de la Coalition Avenir Québec et, par le fait même, aux émotions que fait vivre la naissance d’un parti – depuis les sommets euphoriques des sondages jusqu’aux creux des crises, à la chute dans les intentions de vote et à l’essoufflement des militants.

J’étais presque invisible, prenant des notes discrètement, assis dans un coin de la pièce, sans jamais prendre la parole. D’où ce surnom que l’entourage de François Legault m’a donné: la chaise. Je ne donnais pas mon opinion, je ne discutais pas politique. Et j’ai payé de ma poche le poulet St-Hubert des soupers tardifs !

C’est L’actualité qui a proposé à l’équipe de François Legault, en octobre dernier, cette idée risquée d’intégrer un journaliste. Le but : documenter le lancement d’un parti qui, avant même d’être créé, trônait en tête des sondages, un événement rarissime dans les annales du Québec. Depuis un demi-siècle, aucun nouveau parti au Canada n’a réussi à prendre le pouvoir à sa première campagne électorale. La CAQ allait-elle créer un précédent et passer à l’histoire ?

Conscients de cette possibilité, mais également désireux de témoigner des nombreux obstacles qui accompagnent la naissance d’un parti moderne, François Legault et Martin Koskinen, son bras droit depuis son entrée en politique, ont accepté de jouer le jeu. Nous avons évidemment convenu de règles.

Ils devaient faire comme si je n’existais pas. Un minutieux travail journalistique me permettrait de rassembler les éléments qui ne seraient pas discutés lors des réunions et de reconstituer les événements survenus entre le moment où Legault a quitté le Parti québécois, en 2009, et celui où je suis devenu «La Chaise». Évidemment, le texte ne leur serait pas soumis avant parution. En revanche, L’actualité s’engageait à ne pas révéler les axes principaux de la stratégie électorale et les noms des candidats-vedettes avant qu’ils soient rendus publics. Pour le reste, ma plume avait le champ libre.

Les orientations et les idées proposées par la CAQ sont connues. Elles ont été annoncées officiellement en novembre dernier et sont facilement accessibles dans Internet. L’objectif du reportage était autre : faire vivre les coulisses de la naissance d’un parti, avec les questionnements, les défis, les hésitations, les tensions, les réalisations.

La naissance de la CAQ est le pari d’un homme d’affaires qui veut devenir premier ministre, pour réformer un Québec qu’il estime sclérosé. Le pari d’un ancien ministre audacieux, ambitieux et déterminé. Un homme parfois stressé et inquiet. Un chef vibrant au rythme d’une aventure casse-gueule.

La CAQ, c’est Legault inc. Voici son histoire, en quatre chapitres.

CHAPITRE 1

La naissance du parti

L’ éclatant soleil de juin perce le parebrise de l’Audi A6 noire qui roule à vive allure vers Montréal. Sur le siège du passager, François Legault a le sourire facile du gars qui part en vacances. De longues vacances. Quelques heures plus tôt, il a annoncé à l’Assemblée nationale sa démission du Parti québécois. En ce 25 juin 2009, à l’âge de 52 ans, il tire un trait sur plus de 10 années de vie politique.

Dans la luxueuse voiture, l’heure est à la taquinerie entre lui et Martin Koskinen, son adjoint, alors âgé de 36 ans, lui aussi démissionnaire. Le soulagement est manifeste. «Je n’en pouvais plus d’user les bancs de l’opposition à critiquer sans rien proposer et de faire la tournée des soupers spaghettis en scandant : « On veut un pays ! »», me racontera plus tard François Legault.

La sonnerie du cellulaire interrompt leur moment de rigolade. La voix grave de Lucien Bouchard retentit dans le téléphone. L’ancien premier ministre péquiste, qui a recruté Legault en 1998, le félicite pour son départ. «C’est le moment de prendre du temps pour toi», dit-il, avant d’ajouter d’un ton sérieux : «Il est aussi temps de penser à ton avenir politique.»

En ce début d’été 2009, le politicien d’expérience qu’est Bouchard a flairé l’humeur changeante de l’électorat. L’offre politique ne plaît plus à des milliers de citoyens québécois. Le taux de participation aux élections est en chute libre. Ce «marché électoral» en mutation n’a pas échappé non plus à François Legault. Mais en ce moment, il ne pense qu’à rentrer dans ses terres.

Jusqu’en janvier 2010, François Legault va décrocher de la politique et passer du temps avec sa femme, Isabelle, et ses deux adolescents, Xavier et Victor, alors âgés de 16 et 15 ans.

Ce diplômé en administration des affaires et titulaire d’un MBA en finances se cherche une nouvelle vie, songe à écrire un livre ou à devenir analyste économique dans les médias. Il rencontre des présidents d’entreprise, qui lui offrent des emplois – notamment chez Desjardins Capital de risque.

Mais lentement, le sens des affaires qui coule dans les veines de François Legault se mélange aux ambitions du politicien qu’il est devenu. Il voit une occasion à saisir, comme en 1986, lorsqu’il a lancé Air Transat avec des associés – et ce, même s’il a peur de l’avion ! Il a de nouveau le goût de l’action, de l’aventure. Legault ressort ses chemises blanches – ou bleu pâle, c’est selon -, remet ses boutons de manchettes et repart en business. Son objectif : profiter du marché politique en transformation pour combattre ce qu’il appelle le «déclin tranquille» de la province. «Je ne veux pas laisser un Québec plus pauvre à mes enfants», dira-t-il.

Cette fois, c’est le Québec qu’il veut gérer.

***

Un retour au Parti québécois est rapidement exclu. L’ancien ministre ne croit plus à la souveraineté dans un avenir prévisible. Sans compter que son profil d’entrepreneur «ne passe pas» auprès d’une majorité de militants du PQ. «On a été obligés d’inventer le terme « gauche efficace » au PQ pour avoir le droit de parler de certaines réformes de l’État, sinon on était jugés trop à droite ! dit Martin Koskinen. L’ADN du PQ ne pouvait pas être changé, il fallait regarder ailleurs.»

Ce boulimique de politique semble partager le même cerveau que Legault, qu’il a suivi dans toutes ses fonctions politiques depuis 12 ans. «Quand Martin dit oui, je dis oui», affirme François Legault. Koskinen gère les humeurs du chef et s’assure qu’il se concentre sur les tâches prioritaires.

François Legault multiplie les rencontres avec des politiciens de tous les partis. Dans certains cercles libéraux, on le verrait bien profiter de sa pause politique pour se refaire une image plus fédéraliste, puis succéder à Jean Charest, qui dégringole dans les sondages en ce début de 2010. Une idée «loufoque», dit Koskinen, rapidement tuée dans l’oeuf par Legault.

Pourquoi ne pas partir de zéro ? Fonder un nouveau parti sans racines souverainistes ni fédéralistes, sans étiquette de droite ni de gauche, qui changerait les choses en éducation, en santé et en culture, mais qui surtout parlerait de nationalisme économique, de finances publiques et d’efficacité de l’État ?

Une véritable «start-up» politique, selon l’expression utilisée en privé par Legault et son entourage. «On a un bon plan d’affaires, nos idées sont intéressantes, on arrive à un bon moment… mais ça ne veut pas dire qu’on va réussir. La plupart des start-up se plantent !» raconte Martin Koskinen en riant. Comme toute entreprise naissante qui débarque dans un marché occupé par des noms bien établis, celle de Legault est à haut risque. Les concurrents ne se laisseront pas déloger facilement.

Conscient de l’ampleur de la tâche, François Legault ne veut pas, en ce début 2010, devenir le chef. Il estime qu’un grand nom de la politique faciliterait le décollage du parti.

Lors d’un dîner au chic club privé 357c, dans un bel édifice patrimonial du Vieux-Montréal, François Legault tentera d’abord, en février, de convaincre Lucien Bouchard de prendre la tête de la formation (les deux hommes étaient proches jusqu’à ce que Bouchard défende l’industrie du gaz de schiste). Sans succès. Sollicité à son tour, Philippe Couillard, ancien ministre libéral de la Santé et des Services sociaux, ne fermera pas la porte à un éventuel retour en politique, mais affirmera ne pas être prêt. Deuxième refus.

Legault ne voit aucun autre pilote d’expérience capable de diriger mieux que lui. «Legault est un patron dans l’âme, il aime diriger, c’était du sur-mesure pour lui», m’explique Martin Koskinen. Mais avant de se jeter à l’eau, le patron veut tester certaines idées, provoquer le débat et voir si son entreprise politique a une chance de succès. Faire, comme dans le milieu des affaires, une étude de marché.

Le 11 septembre 2010, Legault rassemble 17 personnes dans sa grande maison d’Outremont pour discuter d’un possible manifeste politique. La journée est magnifique et les invités se massent sur la terrasse, un verre de bière ou de vin à la main. Des bouchées sont servies. Des grands noms du monde des affaires (Charles Sirois, Normand Legault, Christiane Germain, Jean Lamarre) sont présents, tout comme d’anciens politiciens (dont Joseph Facal), des penseurs politiques (Guy Laforest, Christian Dufour et Jean-Herman Guay) ainsi que des personnalités du milieu de l’éducation (Bruno-Marie Béchard et Chantal Longpré).

L’idée de lancer un parti est abordée, mais n’est pas au centre des discussions. Charles Sirois est le premier à affirmer qu’un manifeste attirera davantage l’attention des médias si le groupe laisse miroiter la possible naissance d’un parti. En soirée, le débat se déplace dans la salle à manger, où les invités s’installent en cercle pour discuter. Tout le monde s’entend : cette rencontre doit rester confidentielle…

Mais quelques jours plus tard, une fuite dans les médias fait s’emballer la machine journalistique. «Ç’a fait peur à bien du monde et on a perdu des joueurs potentiels», affirme Martin Koskinen.

Lorsque la Coalition pour l’avenir du Québec rend public son manifeste, cinq mois plus tard, la liste des 12 signataires ne compte que deux «grands noms» : François Legault et Charles Sirois. Mais l’attention médiatique ne fléchit pas. Des sondages placent Legault en tête des intentions de vote.

Les semaines passent et François Legault évoque toujours la création d’un parti comme une vague possibilité. Sauf qu’en coulisse, on s’agite.

Patrick Lebel, 36 ans, ex-organisateur du Bloc québécois et du PQ, un homme au physique de joueur de ligne au football, est embauché comme organisateur en chef à la fin mars 2011. Ses franchises SuperClub Vidéotron devront se passer de lui pendant un certain temps. «Je devais m’occuper d’une tournée de la Coalition, mais rapidement, on m’a dit qu’un parti était dans la mire», raconte-t-il.

Patrick Lebel devient l’homme de confiance de Legault, celui qui gère les crises et s’assure que la machine tourne rondement… quitte à tenir des réunions à 1 h 45 du matin !

François Legault aime s’entourer d’une équipe en qui il a confiance, pour pouvoir déléguer les tâches. Le fondateur d’Air Transat n’a rien d’un microgestionnaire et il déteste les longues réunions, qu’il laisse à ses conseillers.

En août, un mois avant le début de la tournée de consultation de la Coalition pour l’avenir du Québec, ce qu’on nomme à l’interne «la phase 2» se met en branle. L’équipe de François Legault donne le mandat à un avocat du cabinet Heenan Blaikie, Patrick Ferland, de rédiger un avis juridique sur la création d’un parti politique. Ce document de 21 pages, qui porte entre autres sur les étapes juridiques à suivre et sur les dépenses obligatoires, est remis à François Legault le 1er septembre. Deux mois et demi avant le lancement officiel du parti.

Trois comités «exploratoires» sont mis sur pied au cours du mois de septembre pour déterminer la structure du parti et son organisation, les candidatures à venir et même le ciblage de certaines circonscriptions.

«On avait toujours le choix de tout arrêter si la tournée était un échec, mais on voulait être prêts», dit Patrick Lebel.

Dans les médias, il devient de plus en plus clair que Legault passera à l’acte. Les rumeurs sur la date de lancement du parti circulent abondamment. Le 24 octobre, «la» décision finale est prise.

***

«On est fous raides de faire ça à six mois des élections ! Si ça fonctionne, ça va être un miracle !» lance Patrick Lebel, une certaine nervosité dans la voix. Le 13 novembre, veille du lancement officiel de la CAQ, il a invité Martin Koskinen et Brigitte Legault (aucun lien de parenté avec le chef), directrice adjointe du parti et responsable de la logistique, à souper chez lui. Dans la cuisine de sa maison de Québec, dans l’arrondissement de Sainte-Foy, la phrase reste en suspens quelques secondes, le silence uniquement rompu par la télé du salon, qui diffuse Tout le monde en parle.

«Je suis nerveux, avoue Martin Koskinen. Ça passe ou ça casse, demain. Il faut garder notre élan», dit-il en plongeant ses baguettes dans son poulet du général Tao, l’un de ses plats favoris, livré un peu plus tôt – les rencontres stratégiques de la garde rapprochée de Legault ayant souvent lieu le soir, la livraison de poulet en tout genre est régulièrement à l’honneur !

Les trois stratèges de Legault savent déjà que le logo du parti, imaginé par l’agence montréalaise Réservoir, fera grincer des dents. «On en a commandé six, on a pris le plus « flyé »», dit Martin Koskinen.

Les caricaturistes des journaux feront leurs choux gras de ce logo pendant des jours. Certains le comparent à un toucan écrasé, d’autres à un dessin qu’utiliseraient les optométristes pour tester le daltonisme, tellement les couleurs sont nombreuses. François Legault, lui, aime son logo, qui fait «jeune et dynamique, comparativement à ceux des vieux partis», dit-il. Mais il doute de la sonorité du sigle de la Coalition Avenir Québec : CAQ.

Une dizaine de jours plus tôt, dans la salle de conférences de Telesystem – entreprise de Charles Sirois -, au 38e étage de la Tour IBM, à Montréal, Legault avait dit à ses conseillers : «Vous avez vu Charest en Chambre cette semaine qui a utilisé « caquiste » ? Ça sonne mal.»

Martin Koskinen, assis à sa droite, en rajoute : «Je n’aime pas « caquiste », il faut imposer « coalisé ».» L’attaché de presse Jean-François Del Torchio, 31 ans, secoue la tête. «Désolé, mais on ne pourra rien imposer, dit-il. Les journalistes vont décider.» Patrick Lebel intervient : «Il ne faut pas exagérer. Dans trois semaines, les gens seront habitués. Si on parle du fond, des idées, personne ne va en parler.»

D’autres noms ont été étudiés au cours de l’automne, notamment Ralliement Québec, Ralliement Force Québec, Ralliement Progrès Québec, Coalition démocratique du Québec, etc. Les sondages internes montrent toutefois que le concept de coalition plaît aux gens et que la notoriété de la CAQ est déjà établie. «On reste avec ça», tranche Martin Koskinen.

En ce soir de début novembre, en retournant vers l’ascenseur après la rencontre à Telesystem, François Legault a demandé à Patrick Lebel et Brigitte Legault s’ils travaillaient bien ensemble. Tout à fait, ont-ils répondu. «Tant mieux, parce que chez Air Transat, j’avais deux vice-présidents qui ne s’entendaient pas, alors je les ai mis dehors tous les deux !» leur a lancé Legault avec un sourire.

Le chef ne tolère pas les tensions au sein de la direction de la CAQ. «On travaille assez fort, il faut se respecter et avoir du fun», dit-il. Toute mésentente doit être rapidement dissipée.

***

C’est le grand jour. En ce matin du 14 novembre 2011, dans le hall de l’hôtel Le Germain-Dominion, dans le Vieux-Québec, l’équipe est tendue. Assis sur le bout d’un canapé, François Legault tripote nerveusement son alliance en révisant son discours. Le parti sera officiellement lancé dans moins d’une heure, à une conférence de presse très courue, au Palais Montcalm.

Martin Koskinen et Jean-François Del Torchio recommandent à François Legault de rester aussi vague que possible sur une éventuelle fusion avec l’ADQ. «Les journalistes vont tenter de te faire trébucher. Il ne faut pas négocier sur la place publique», insiste Koskinen. Legault acquiesce. Une heure plus tard, devant 63 journalistes – et une équipe de l’Infoman, Jean-René Dufort, très attentive ! -, cette prudence se traduira par le célèbre «On verra», qui marquera au fer rouge la naissance du parti.

Après le lancement, l’équipe de Legault se retrouve pour le dîner au restaurant Il Teatro, du Capitole. Au moment d’entrer dans le salon privé aux murs en pierres du sous-sol, Martin Koskinen esquisse un sourire à l’intention de Legault. Lieu connu. C’est là, en 2005, que Legault a pour la première fois sérieusement envisagé de devenir un jour premier ministre du Québec. Bernard Landry quittait ses fonctions de chef du PQ et la place était à prendre. Les proches de Legault – Koskinen, Lebel, François Rebello, etc. – s’étaient réunis dans ce même salon pour préparer la bagarre politique. Une bagarre que François Legault avait finalement refusé de livrer, pour des «raisons familiales», ses enfants ayant besoin d’un père plus présent à la maison.

François Legault sait ce qu’il y a dans le sourire de Martin Koskinen. «On n’est plus des gérants d’estrade. C’est parti», dit-il.

La boucle est bouclée. François Legault est maintenant chef.

La conversation autour de la table est relancée. Prochaine étape : la fusion avec l’ADQ.


CHAPITRE 2

Avaler l’ADQ

En politique comme en affaires, lancer une nouvelle entreprise, c’est bien. Avaler un concurrent, c’est encore mieux.

La Coalition Avenir Québec a toujours souhaité fusionner avec l’Action démocratique du Québec. «Avoir trop de joueurs sur le même terrain n’est pas souhaitable. Et l’ADQ n’a plus de force d’attraction. Si on peut, il faut éliminer cette marque de commerce», a dit Martin Koskinen à François Legault dès le printemps 2011.

Pour la CAQ, les 8 % à 15 % d’intentions de vote que l’ADQ récolte dans les sondages peuvent faire la différence entre former le gouvernement et rester dans l’opposition. Entre un gouvernement majoritaire et un gouvernement minoritaire. Le camp adéquiste en est tout aussi conscient.

***

Dès la fin septembre 2009, à peine trois mois après que Legault eut quitté la vie politique, l’avocat Mario Charpentier s’est invité chez l’ancien ministre du PQ. Le fondateur du cabinet BCF et membre de l’ADQ depuis 2007 – il en a notamment dirigé la commission politique – pressentait que François Legault reviendrait un jour à l’Assemblée nationale.

Par un bel après-midi ensoleillé, il se présente à la porte de Legault, à Outremont, accompagné d’un militant adéquiste de longue date, l’homme d’affaires Stéphane Le Bouyonnec. Me Charpentier, un verbomoteur rondouillard à l’aube de la cinquantaine, n’est pas en mission commandée pour l’ADQ. Mais le président du parti, Christian Lévesque, et le député Gérard Deltell sont bien au fait de cette rencontre.

C’est un François Legault souriant et détendu, visiblement en vacances, qui les accueille. Calés dans les confortables canapés beiges du grand bureau, au troisième étage, les trois hommes discutent. Ils en viennent rapidement à la souveraineté et Legault dit qu’il ne souhaite plus en faire la promotion. «Le peuple n’est pas là et ça ne s’impose pas», dit-il. Heureux de l’entendre, Charpentier et Le Bouyonnec proposent à Legault de se joindre à l’ADQ. «Votre vision du Québec et vos valeurs d’entrepreneur seraient un atout chez nous», dit Charpentier. Legault refuse. Il n’a pas la tête à la politique.

Il leur refile tout de même les coordonnées de son ami et homme de confiance Martin Koskinen…

En mars 2011, un mois après le lancement du manifeste de la Coalition pour l’avenir du Québec, Mario Charpentier revient à la charge. Martin Koskinen accepte alors de rencontrer Éric Vachon, chef de cabinet de Gérard Deltell, dans les bureaux de BCF, à deux pas du Centre Bell, à Montréal.

Les deux trentenaires sont des stratèges politiques discrets, qui ne parlent pas pour rien, de sorte que, autour de la petite table ronde en bois sur laquelle traînent quelques feuilles et des bouteilles d’eau, Mario Charpentier doit animer la discussion. Cette première rencontre d’une heure permet de briser la glace. Koskinen répète que son patron ne se joindra pas à l’ADQ, mais les trois hommes conviennent de se reparler si Legault met sa propre machine en marche.

Au cours des mois suivants, les plans se précisent, et l’attention médiatique autour de François Legault ne faiblit pas.

Dans la semaine du 13 juin, dès la fin de la session parlementaire à Québec, Gérard Deltell, au volant de son gros Chrysler Sebring bleu foncé décapotable – il adore les décapotables, il en a eu trois dans sa vie -, file à Montréal chez Legault. Pendant plus de deux heures, autour de la table de billard, les deux hommes discutent. Deltell veut s’assurer que le fondateur de la Coalition sera plus persistant que lors de la course au leadership du PQ, en 2005. Legault lui expose son plan d’action, dont sa tournée du Québec. Le chef de l’ADQ convient qu’il serait prêt à se sacrifier, avec son parti, pour faire avancer ses idées au sein d’une nouvelle formation.

Les négociations officielles démarrent dès septembre. De nombreuses rencontres et des discussions téléphoniques régulières entre Koskinen et Vachon permettent d’échanger des demandes, d’aplanir des différends. Me Charpentier agit comme facilitateur, incitant les deux camps aux compromis. Les choses avancent.

À la mi-octobre, au détour d’une conversation téléphonique, Martin Koskinen confie au directeur général de la CAQ, Patrick Lebel, et à la directrice adjointe, Brigitte Legault, que l’ADQ n’a pas placé la barre très haut ! «On devrait s’entendre assez vite», dit-il.

***

L’orientation «autonomiste» du parti de Deltell est rapidement acceptée, tout comme les réformes en éducation et une plus forte implication de la Caisse de dépôt dans l’économie du Québec.

Le 24 octobre, il ne reste que deux obstacles majeurs à la fusion : l’ADQ souhaite ouvrir grand la porte au privé dans le système de santé – une idée que rejette la CAQ – et veut maintenir sa promesse d’accorder 100 dollars par semaine aux familles dont les enfants ne fréquentent pas une garderie subventionnée.

La négociation facile annoncée plus tôt par Martin Koskinen à ses deux collègues prend soudain l’allure d’une valse-hésitation…

Les trois conseillers de Legault se retrouvent à 9 h au bar du Centre Sheraton, boulevard René-Lévesque, à Montréal. «Mario Charpentier me conseille de céder sur tout», dit Martin Koskinen, bien calé dans un fauteuil en cuir brun. «Dis-lui que ça ne marche pas comme ça, réplique Patrick Lebel. On a le gros bout du bâton. On est à 45 % dans les sondages.» Puis il ajoute, à l’intention de Koskinen : «La seule manière de terminer une négociation, c’est le couteau sur la gorge !»

Koskinen reste silencieux quelques instants. «Peut-être, mais je ne veux pas que Deltell rentre chez lui. Il faut que ça marche», dit-il.

Trois jours plus tard, la CAQ envoie en mission secrète auprès de l’ADQ… le président de la Fédération des médecins spécialistes, le Dr Gaétan Barrette. Celui-ci est séduit depuis plusieurs mois par les idées de Legault pour réformer le système de santé, notamment la modification de la rémunération des omnipraticiens pour assurer à chaque Québécois un médecin de famille. Sa mission ce jour-là : faire reculer le caucus adéquiste sur l’importance qu’il veut accorder au privé en santé.

Au cours d’un souper au restaurant de l’hôtel Le Dauphin, à Drummondville, le Dr Barrette explique, avec sa verve habituelle, aux trois députés présents – Sylvie Roy est absente – et au chef de cabinet de Deltell, Éric Vachon, qu’on peut améliorer le système public sans ouvrir toutes grandes les portes au privé.

Les adéquistes sont impressionnés par le discours structuré et passionné de Gaétan Barrette, mais refusent de céder complètement. Ils proposent un compromis : inclure dans la plateforme de la CAQ un simple projet-pilote pour permettre aux médecins de pratiquer à la fois au public et au privé. Koskinen accepte, à une condition : «Ce projet devra respecter la Loi canadienne sur la santé. Pas question de demander à Harper de la modifier», dit-il.

Le lundi 7 novembre, une semaine avant la transformation officielle de la CAQ en parti politique, Gérard Deltell retourne à Montréal, chez Legault. Les deux chefs conviennent qu’une entente est assez probable pour que Deltell envoie le soir même une lettre à tous les membres de l’ADQ pour faire le point. «Je suis profondément convaincu que l’Action démocratique du Québec […] a intérêt à s’allier aux autres forces de changement situées au centre droit sur l’échiquier politique», écrit-il.

Le lendemain, à Québec, Patrick Lebel rencontre le président de l’ADQ, Christian Lévesque, pour un lunch au Cercle de la Garnison de Québec, un club privé situé dans la citadelle. Les deux hommes passent en revue la logistique d’une fusion : la dette de l’ADQ (780 000 dollars), la gestion du personnel, l’état des locaux, l’organisation dans les circonscriptions… Pour ne pas diminuer son pouvoir de négociation, Lévesque omet toutefois de révéler un «détail» : l’ADQ ne compte plus que 2 500 membres, et non 13 500…

Au cours des jours suivants, Gérard Deltell appellera – deux fois plutôt qu’une – chacun des 32 membres de la direction de l’ADQ. Le fondateur du parti, Jean Allaire, s’y mettra aussi, pour convaincre le groupe d’accepter la fusion.

Mais les négociations piétinent. La question des 100 dollars par semaine aux familles pour la garde d’enfants n’est pas réglée.

Le 22 novembre, lors d’une rencontre au siège social de la CAQ, au 4020, rue Saint-Ambroise, près du marché Atwater, à Montréal, les trois principaux conseillers de Legault sont pessimistes quant aux chances de fusion. «Il faut se préparer à un échec», dit Patrick Lebel, vêtu d’un t-shirt pour mieux supporter la chaleur de la salle de conférences sans ventilation. «L’ADQ est trop certaine qu’on veut cette fusion. Ils sont sur le pilote automatique. Ils ne proposent plus rien», renchérit Brigitte Legault.

Martin Koskinen prend la parole : «Les chances que ça marche sont encore de 70 %. Mais il faut que ça bouge. Demain, je leur dis non sur la question des 100 dollars par semaine pour la garde d’enfants. Ça va grincer des dents.»

La CAQ estime que cette mesure coûterait environ 600 millions de dollars par année et contribuerait à garder les femmes à la maison. «On ne bouge pas là-dessus !» tranche Martin Koskinen.

Un coup de fil de Legault à Deltell scellera l’entente le 2 décembre. La CAQ s’engage à mettre sur pied un projet-pilote en santé et fait une vague promesse d’étudier le dossier des 100 dollars par semaine pour la garde d’enfants, sans obligation de l’inclure dans la plateforme électorale.

Dix jours plus tard, dans les locaux de l’ADQ, à un jet de pierre de l’autoroute Bonaventure, à Montréal, après deux longs tours de table où chacun exprime sa pensée, 27 membres sur les 32 que compte la direction approuvent la fusion. Le 22 janvier, 70,5 % des 2 500 membres du parti donnent leur accord à la prise des commandes par la CAQ.

Première mission accomplie. Le plan d’affaires de l’entrepreneur Legault a bien fonctionné : son nouveau parti a avalé le concurrent. Mais il a du pain sur la planche. Intégrer les deux organisations et, surtout, se préparer à une campagne électorale qui peut démarrer à tout moment.


CHAPITRE 3

L’argent

En ce début d’hiver échevelé, où tout se bouscule à la Coalition Avenir Québec, les activités de financement sont au centre de l’attention. L’enjeu le plus important pour une entreprise en démarrage, l’argent, devient vite la plus grande obsession du patron.

Lors d’une réunion, le 3 novembre dernier, François Legault n’a que ce sujet à la bouche. La CAQ est à deux semaines de son décollage, et l’homme d’affaires est inquiet. La pression monte. L’aventure repose sur ses épaules. «Ça prend de l’argent. C’est la priorité des priorités», répète-t-il à plusieurs reprises.

Le chef craint de se faire démolir par une campagne de publicité négative du Parti libéral du Québec, dont les coffres sont pleins. «Il faut pouvoir répliquer. Je ne veux pas me faire définir avant d’avoir expliqué mes idées. Ma plus grande peur est d’être mort avant même les élections», dit-il.

Son directeur général, l’imposant Patrick Lebel, et son conseiller principal, le longiligne Martin Koskinen, tentent de le rassurer. La machine de financement sera en marche dès la formation du parti, le 14 novembre. Mais Legault revient à la charge. «Il faut solliciter tous ceux qui ont donné à la CAQ version OSBL pour qu’ils redonnent avant le 31 décembre, puis encore après le 1er janvier. Je sais que c’est « plate », mais il faut amasser de l’argent pour la campagne électorale.»

Sans argent, la machine politique s’enraye. Les dons de la population permettent de payer les employés, les tournées du chef, la préparation électorale, les recherchistes, les publicités…

Le ton monte. Le chef coupe souvent la parole à ses conseillers. «Tu peux le répéter tant que tu veux, mais on le sait !» lui lance Patrick Lebel.

La collecte de fonds des partis politiques est sous la loupe depuis que des parfums de collusion, de corruption et de retours d’ascenseur au bénéfice de sociétés privées flottent dans l’air au Québec. «Il ne faut pas se faire mordre le cul avec une erreur de financement», répète souvent le directeur général à ses bénévoles.

À son chef inquiet, Patrick Lebel explique que les collecteurs de fonds doivent mettre des gants blancs, ce qui ralentit le processus. «On fait attention à qui on vend des billets pour les cocktails de financement. On écarte ceux qui nous font peur», dit-il.

Legault se tourne vers lui, assis à sa gauche dans la salle de conférences, et fronce les sourcils. «Comme les ingénieurs et l’asphalte ?» demande-t-il.

«Exactement. Qu’un ingénieur achète un billet, ce n’est pas grave, répond Patrick Lebel. Deux non plus. Mais 30 de la même entreprise le même soir, c’est non. On s’assure que les foules sont bigarrées et on n’accepte pas d’argent comptant.»

***

Malgré les précautions, deux controverses frappent la CAQ. En février, un cafouillis dans les fichiers Excel du parti permet aux médias de rendre publics des noms de gens sollicités mais qui n’ont pas contribué. Puis, La Presse révèle que 46 avocats de BCF, le cabinet du président de la commission des finances de la CAQ, Mario Charpentier, ont donné un total de 20 000 dollars en un mois – des contributions légales, a précisé le Directeur général des élections. Le député péquiste Bernard Drainville déclare que François Legault «s’attache les mains» avec BCF s’il prend le pouvoir.

Ces controverses prennent la direction de la CAQ de court. Le chef ne fait aucune apparition publique pendant plusieurs jours, espérant que la tempête passera. «Les journalistes exagèrent ! C’est rendu que donner à un parti politique est suspect. Il n’y a aucun prête-nom, tout est clean et on se fait tirer dessus pareil», dit Patrick Lebel, visiblement mécontent, lors de la réunion stratégique du 8 février.

Dans la grande salle de conférences des anciens locaux de l’ADQ, dans le Vieux-Montréal – sans fenêtre, mais tapissée de cartes du Québec colorées montrant les 125 circonscriptions -, Nathalie Verge, nommée directrice des communications deux semaines plus tôt, soutient que le parti doit apprendre de cette crise. «On aurait dû sortir le chef plus vite pour s’expliquer», dit l’ancienne chef de cabinet de Legault.

Le financement devient dès lors plus difficile. À la fin février, la CAQ accuse un retard de 30 % sur ses objectifs du premier trimestre 2012. De nombreuses personnes refusent de contribuer, de peur de voir leurs noms dévoilés. «Des directeurs d’hôpitaux ou d’écoles voulaient nous aider. Ils ont reculé. Ça n’aide pas la démocratie», lance Patrick Lebel.

Les sondages en baisse contribuent aux difficultés. «Certains cocktails de financement vont bien, mais on doit en annuler d’autres. On est dans la gravelle», dit Christian Lévesque, directeur du financement.

Tous les chefs politiques restent vigilants par rapport au financement. L’argent, c’est bien connu, est le nerf de la guerre. En novembre dernier, le patron s’interrogeait : que faut-il faire avec les donneurs opportunistes ? «Des hommes d’affaires m’ont dit qu’ils peuvent amasser, légalement, 50 000 dollars. C’est bien beau, mais en retour, ils me parlent de leurs candidats préférés. Je les envoie où ?» demande Legault.

Patrick Lebel se redresse sur sa chaise et le fixe dans les yeux. «Pour le financement, tu les envoies à Mario Charpentier. Pour les candidats, tu me les envoies. Et surtout, ne leur promets rien. Ça ne fait pas partie des critères pour donner.»

Le conseiller Martin Koskinen replace ses lunettes, visiblement surpris d’apprendre que son chef est sollicité de cette manière. «On ne doit rien à personne. Il faut rester clean, sinon ça va nous revenir dans la face et ça va faire mal», dit-il. Legault hoche la tête : «O.K., mais il faut que ces gens-là donnent quand même.» Patrick Lebel insiste : «Oui, mais tu ne promets rien en retour ! Tu leur dis de donner selon la loi.»

Le 13 novembre dernier, lors d’un souper chez l’organisateur en chef Patrick Lebel, à Québec, ce dernier informe le conseiller principal, Martin Koskinen, et la directrice adjointe, Brigitte Legault, de l’objectif financier à atteindre avant le 31 mars 2012. La CAQ prévoit que Jean Charest lancera des élections au Québec dès le printemps. «Il faut 3,2 millions de dollars en banque. Le reste, on va l’emprunter.» Sans compter l’argent nécessaire pour faire tourner le parti jusqu’aux élections.

Les yeux écarquillés, les deux invités en ont la mâchoire qui décroche. Silence. «Je sais, c’est beaucoup, mais on n’a pas d’autre choix si on veut rivaliser», dit Lebel. Le PLQ et le PQ ont des machines aguerries qui amassent des fonds depuis des années en vue de la bagarre électorale.

Patrick Lebel, un amateur de la logistique du débarquement de Normandie lors de la Deuxième Guerre mondiale, explique son plan d’attaque : 14 rassemblements permettront d’amasser environ 1,4 million de dollars. Des cocktails privés avec le chef procureront 600 000 dollars, alors que les petits dons en ligne permettront d’amasser 200 000 dollars. L’agenda de François Legault est complet : entre la mi-janvier et la fin mars, il participera à deux ou trois soirées de financement par semaine.

Pour finaliser le montage financier, la CAQ mettra ses 125 candidats à contribution. Les 75 porte-couleurs ayant les meilleures chances d’être élus devront fournir 25 000 dollars chacun, par une caution à la banque ou en organisant des activités de financement. Les 50 autres candidats devront trouver 10 000 dollars. Des «franchises CAQ» qui doivent rapporter 2,3 millions de dollars.

En échange, les candidats auront droit à des services du parti : un site Internet personnel, des photos, du graphisme, une ligne téléphonique pour les urgences – surnommée 1 800 Coalition -, des pancartes, des poseurs de pancartes, une formation pour le candidat, le pointage des électeurs, etc. «Tout est inclus, sauf le local électoral», dit Brigitte Legault.

Il y a aussi les dépenses à surveiller, afin de ne pas brûler les réserves destinées à la campagne électorale.

«Est-ce que tout le monde est occupé, ici ?» lance le patron lors d’une réunion, en décembre, en pointant du doigt les vitres de la salle de conférences. On voit derrière une demi-douzaine d’employés aller et venir d’un bureau à l’autre. «Il faut gérer léger, sinon on va manquer d’argent.»

L’équipe travaille très fort, réplique Brigitte Legault. «On arrive ici à 7 h et on sort à minuit ! On pourrait engager 35 personnes et tout le monde travaillerait. Au salaire qu’on les paie, on est chanceux d’avoir des gens aussi motivés», dit-elle.

François Legault sourit. «Parfait ! Je suis content.»


CHAPITRE 4

La stratégie préélectorale

Le financement maintenant sur les rails, ou presque, la direction de la CAQ passe à l’étape suivante : la précampagne électorale. François Legault donne à son équipe le mandat d’être fin prête pour un scrutin printanier. Le temps presse.

Le lancement du parti, la fusion avec l’ADQ et l’argent dans les coffres constituent une bonne fondation. Mais sans une organisation dans les circonscriptions, des candidats de calibre, une base de données efficace pour gérer les membres, une plateforme électorale crédible et une image de marque qui plaît aux électeurs, l’entreprise caquiste peut s’écraser.

L’un des coups les plus durs est asséné par un adversaire inattendu : le Québec inc. Des hommes d’affaires proches du Parti libéral du Québec multiplient les appels pour décourager certains candidats-vedettes pressentis par la CAQ. Fin janvier, le patron pour le Québec de BMO Groupe financier, Jacques L. Ménard, discute pendant une heure au téléphone avec Dominique Anglade, du cabinet de consultants McKinsey & Company, «pour l’inciter à refuser de présider la CAQ et de porter ses couleurs aux élections», raconte-t-elle. Anglade ne se laisse pas fléchir.

Cette attaque, François Legault, jadis membre du Québec inc., ne l’a pas vue venir. «Dominique Anglade s’est tenue debout, mais plusieurs ont plié», raconte-t-il, visiblement agacé. «C’est le Parti libéral power qui dit à tout le monde dans le Québec inc. de ne surtout pas toucher à ça. Pour protéger le Parti libéral avant tout. C’est la république des satisfaits. On brise leur routine.» Legault admire d’autant plus le fédéraliste Charles Sirois, qui a eu le courage de s’associer à son aventure dès le départ. «Il a subi de fortes pressions, mais il est resté», dit-il.

François Legault affirme que Luc Beauregard, président du plus important cabinet de relations publiques au pays, National, a incité l’entrepreneure Christiane Germain (à la tête des hôtels Le Germain) et l’homme d’affaires Andrew Molson à ne pas signer son manifeste.

Luc Beauregard reconnaît avoir tenté de dissuader certains amis de se joindre à la CAQ. «Je ne suis pas d’accord avec les gens qui adhèrent au parti de M. Legault. Ce n’est rien contre lui, mais c’est ce qu’il représente. Je suis un fédéraliste. Gouverner au Québec, c’est gouverner dans l’ensemble canadien. C’est impossible de penser qu’on va pouvoir diriger la province en faisant abstraction des questions constitutionnelles», dit-il.

Des proches de la famille Desmarais, des banquiers et des présidents d’entreprise ont également prévenu leurs contacts dans le réseau libéral que donner à la CAQ n’était pas bien vu, affirme-t-on dans l’entourage de Legault. «Les anciens de la famille libérale ont peur que leur nom soit rendu public s’ils contribuent», dit le collecteur de fonds Mario Charpentier.

Un épisode qui galvanise le chef de la CAQ. Le changement n’a pas la cote dans les tours du centre-ville de Montréal où l’on brasse des affaires ? Peu importe, François Legault a bien l’intention de jouer cette carte à fond.

Les sondages du parti lui donnent raison : il doit miser sur la nouveauté ainsi que sur l’usure du pouvoir qui touche Jean Charest (premier ministre depuis 2003) pour conquérir l’électorat. Ce que Legault appelle le «branding» de la CAQ – ses valeurs et ses politiques phares – sera bâti autour de trois axes : le changement, le rassemblement et la responsabilité.

Dans ses discours, le nouveau chef martèle ces thèmes porteurs pour sa formation. Jean Charest est un «beau parleur» à l’éthique douteuse, qui n’a pas tenu ses promesses. Pauline Marois dirige un parti chicanier, qui souhaite des référendums à répétition. Legault, lui, promet une équipe qui «rassemble les talents au lieu de les diviser» et «un Québec fort, fier et confiant».

***

La direction de la CAQ, prête à dévorer les autres partis en route vers la campagne électorale, souhaite démarrer l’année 2012 en lion. Mais l’improvisation brouille le message.

Anglophones et allophones, qui voyaient la Coalition d’un bon oeil, sont refroidis par l’arrivée du député péquiste François Rebello, qui affirme que son nouveau parti «aidera la souveraineté à long terme». Puis survient le cafouillage dans la liste des donateurs, et François Legault limite ses sorties publiques, ce qui crée un vide médiatique. Gérard Deltell affirme ensuite que l’environnement n’est pas une priorité…

Jean Charest et Pauline Marois profitent de ces hésitations pour attaquer la CAQ, qui a davantage l’air d’un lionceau perdu dans la savane que d’un lion prêt à bondir sur sa proie. Les libéraux affirment que François Legault promet des «changements irresponsables» qui menacent la paix sociale, alors que le Parti québécois tente de dépeindre la CAQ comme une «bande d’opportunistes» qui s’oriente au gré du vent des sondages.

Les coups portent. De Noël à la Saint-Valentin, la CAQ perd 10 points dans les sondages, est détrônée du premier rang et chute à 28 % dans les intentions de vote. «On fait les mêmes erreurs que l’ADQ en 2003. Notre message manque de cohérence et on laisse nos adversaires nous définir», affirme Christian Lévesque, directeur du financement et ancien président de l’ADQ.

L’organisateur en chef, Patrick Lebel, donne un coup de semonce et rappelle à l’équipe que la partie est commencée. Surfer sur les intentions de vote n’est plus suffisant. «C’est quoi le plan d’attaque ? C’est quoi notre stratégie ? On ne sait pas sur quoi on est faibles et vulnérables. On va se faire tirer dessus à la roquette ! rugit-il lors d’une réunion. On a fait une empreinte d’un kilomètre de large dans le paysage, mais de seulement un pouce de profond. Il faut creuser nos positions, parler de nos idées, pour que ça pénètre l’esprit des gens.»

Le conseiller Martin Koskinen acquiesce. Le PLQ et le PQ ont réussi à coller l’étiquette «On verra» sur le front de Legault, mais il est temps de reprendre l’offensive et de revenir à la liste des 20 actions prioritaires rendue publique le 14 novembre. «On doit être au centre du débat et expliquer ce qu’on veut faire, avec des mots que les gens comprennent», dit Koskinen avant de donner des exemples : l’accès à un médecin de famille pour chacun, une économie de propriétaires, des professeurs bien payés et compétents pour tous les enfants…

Le mariage avec l’ADQ étant consommé, la CAQ crée un comité de régie interne qui se réunira tous les lundis matin. L’objectif : réduire l’improvisation et coordonner les actions quotidiennes avec la stratégie à long terme. Ce «conseil d’administration» regroupe les 10 plus hauts dirigeants de la CAQ. Mario Bertrand, conseiller spécial bénévole, l’appelle «le comité des numéros deux», puisque Legault n’y siège pas.

Au début de février 2012, ce «CA» décide que l’offensive passera par une nouvelle tournée du chef, qui pourra labourer le terrain électoral en mars et avril, pendant que Gérard Deltell s’occupera de l’intendance à l’Assemblée nationale. Legault ira rencontrer les citoyens, parler de ses idées, présenter des candidats et parcourir les cocktails de financement, sous le thème «Le Québec doit faire mieux».

«Le boss adore être avec le monde, ça va lui faire du bien», dit la directrice adjointe, Brigitte Legault, responsable de la logistique et de la préparation électorale. L’inverse est aussi vrai : les militants ont le moral en berne en raison des sondages à la baisse, et la visite du chef aidera à leur redonner de l’énergie, ajoute la directrice des communications, Nathalie Verge. «Il va leur montrer qu’il n’abandonne pas au premier coup de vent. Les épreuves vont le rendre plus fort», dit-elle.

Patrick Lebel consulte sa liste de circonscriptions. La tournée s’arrêtera dans les 75 recensées comme nécessaires par la CAQ pour gagner l’élection. Même lorsque des maisons de sondage prédisaient la victoire dans plus de 100 circonscriptions, les projections internes du parti ont toujours oscillé entre 45 et 80.

Cette tournée du Québec sert également de répétition générale. La machine de la CAQ doit être bien rodée pour pouvoir faire face à des partis expérimentés. «C’est simple, ce sera une bataille entre Jean Charest et François Legault. Et Charest a l’habitude des campagnes électorales», dit Brigitte Legault lors d’une réunion, au début de février.

François Legault doit également travailler sur ses faiblesses. Efficace en petit groupe, il manque de charisme devant une foule, et ses discours tombent parfois à plat. Très à l’aise avec ses sujets de prédilection, comme l’économie, la santé ou l’éducation, il perd souvent ses moyens lorsque la meute de journalistes le mitraille de questions qu’il n’a pas prévues. «Il patine très mal. Il est incapable de mentir. Ça paraît dans sa face quand il n’attend pas une question et il a l’air déstabilisé», dit Martin Koskinen.

***

Avec des élections possibles ce printemps, la vingtaine d’organisateurs régionaux sont mis en état d’alerte. Le CA de la CAQ exclut rapidement l’idée de créer 125 associations de circonscription avec des comités bénévoles. Ces structures sont trop lourdes à gérer à court terme. «On n’a pas le temps. On fera ça après les élections», tranche Patrick Lebel. Les militants locaux seront consultés en démocratie directe, par Internet.

À la mi-février, les autocars pour la tournée électorale sont réservés, l’itinéraire du chef pour les 15 premiers jours de la campagne est prêt, la formation des organisateurs pour le pointage des électeurs s’enclenche, la rédaction de la plateforme électorale – dirigée par Patrick Ferland – s’accélère. Martin Koskinen commence à mettre sur pied l’équipe qui préparera François Legault aux débats des chefs. À partir du début mars, le comité électoral se réunit plus d’une fois par semaine. À la fin mars, la CAQ simule le jour du vote avec ses organisateurs et bénévoles, afin de tester sa base de données et son efficacité dans les circonscriptions.

Pour gérer sa clientèle, la CAQ a misé sur les nouvelles technologies. L’été dernier, Brigitte Legault a appelé ses connaissances au Parti démocrate américain afin d’obtenir des pistes pour gérer une base de données moderne. Patrick Lebel a consulté d’autres partis politiques au Canada. La technologie choisie se nomme ElectRM ; elle permet de connaître ses membres et ses partisans à fond. «C’est simple, on va être cinq ans en avance sur les autres partis du Québec», dit-il.

***

Le lundi 12 mars, la Dodge Caravan noire louée pour la tournée s’arrête dans la circonscription de L’Assomption, en banlieue est de Montréal, où François Legault sera candidat. Assis à l’arrière, le chef de la CAQ révise les dossiers de la région, inscrits dans un classeur qui contient les taux de décrochage scolaire, le temps d’attente aux urgences, le niveau de chômage, etc. La fermeture de l’usine Electrolux figure en haut de la liste des défis économiques. Quelques minutes lui suffisent pour mémoriser les chiffres clés. Dans toutes les rencontres qu’il aura au cours de la journée, Legault n’aura pas besoin de ses notes.

En soirée, le cocktail de financement, au théâtre Hector-Charland, à L’Assomption – une centaine de personnes à 400 dollars l’entrée -, se termine vers 20 h 30. Dans la fourgonnette qui ramène François Legault à Montréal, la radio gazouille la description de la partie de hockey entre les Canadiens et les Sabres de Buffalo. C’est 1 à 1 quand le chef de la CAQ, le regard tourné vers les lumières qui défilent sur l’autoroute, aborde la baisse du parti dans les sondages.

Toute la journée, Legault a été souriant et détendu. L’ancien ministre péquiste a traversé d’autres moments difficiles en politique. «C’est correct qu’on soit plus bas dans les sondages, dit-il. Je ne voulais pas me lancer en campagne en tête. Mieux vaut partir négligés et remonter la pente. L’idéal serait d’avoir un « swing » de 2 % ou 3 % juste avant le début de la campagne.»

N’empêche, l’ampleur de la chute l’agace. Legault réfléchit à voix haute, cherche à mettre le doigt sur la cause précise, sans y parvenir. Est-ce l’arrivée du transfuge François Rebello et ses déclarations sur la souveraineté ? La fusion avec l’ADQ ? Les Québécois qui sont en admiration devant la résilience de Pauline Marois ? Le «On verra» qui lui colle à la peau ?

«On m’accuse d’être flou, mais je défends les mêmes idées depuis un an ! J’ai un plan d’action. Pourtant, on baisse. C’est incroyable de voir à quel point les gens ne sont pas encore au courant de ce qu’on propose.»

François Legault fait une pause et dit calmement, comme s’il se parlait à lui-même : «Il faut persévérer. L’électorat est très volatil. La partie n’est pas jouée.»

***

Dernière touche à la stratégie préélectorale : le congrès de fondation de la CAQ, qui permettra de faire valider les orientations par les membres. La direction étudie plusieurs dates et convient rapidement de tenir l’événement hors de Montréal pour minimiser les coûts et maximiser le retentissement dans une région clé. Ce sera à Victoriaville. La présidente, Dominique Anglade, suggère les 20 et 21 avril, en même temps que le Salon Plan Nord, que le gouvernement prévoit tenir à Montréal. Les rumeurs selon lesquelles Jean Charest pourrait déclencher des élections quelques jours après sont fortes.

«C’est parfait, on va leur enlever de l’attention médiatique», lance la directrice des communications, Nathalie Verge. Autour de la table, la suggestion fait l’unanimité. Les conseillers de Legault rangent leurs documents et s’apprêtent à partir. Dominique Anglade, qui sera candidate en banlieue de Montréal, lance : «On va combattre le feu par le feu ! J’ai hâte que ça commence !»

À la fin mars, 25 ans après avoir vu décoller avec fierté ses premiers avions chez Air Transat, François Legault est dans le brouillard. Il ne sait pas si son nouveau parti politique, la plus audacieuse et difficile entreprise de sa vie, sera un autre succès ou son plus important échec.

***

Fin

La CAQ très forte dans les banlieues

Quel est le public réceptif au message du nouveau parti politique ? Dès le début, cette question taraudait les fondateurs de la CAQ. «Les autres partis ont une tradition, des racines, ils connaissent leur base électorale. Nous, on part de zéro», dit Martin Koskinen lors d’une réunion au restaurant L’Ambroisie, pas très loin du siège social de la Coalition, dans le sud-ouest de Montréal.

La CAQ a mené des sondages et organisé des groupes de discussion dès le 10 octobre – un mois avant le lancement officiel du parti – afin de comprendre ses forces et ses faiblesses. Premier constat : la bataille se fera chez les francophones, puisque les anglophones et allophones restent en général fidèles au Parti libéral.

Trois types d’électeurs ressortent du lot. D’abord, les adultes avec enfants de la grande banlieue de Montréal, de la région de la Capitale-Nationale et du Centre-du-Québec, qui sont allergiques à la question constitutionnelle et veulent un État plus efficace. Ils cherchent un médecin de famille et doutent de la qualité du réseau de l’éducation. C’est le marché adéquiste, qui a propulsé le parti de Mario Dumont dans l’opposition officielle, en 2007. Puis, les nationalistes économiques, qui veulent relancer le Québec inc., notamment avec l’aide d’Investissement Québec et de la Caisse de dépôt, pour soutenir les entreprises et garder les sièges sociaux dans la province. Enfin, les jeunes de moins de 30 ans, qui n’ont pas vécu les traumatismes de la Nuit des longs couteaux, du référendum de 1980 et de l’échec de l’accord du lac Meech, et qui souhaitent de nouveaux débats hors de l’axe fédéralisme-souveraineté.

C’est d’ailleurs parce que la CAQ est très forte dans «le 450» que François Legault briguera les suffrages dans L’Assomption, en banlieue de Montréal, une circonscription qui recoupe en partie son ancien fief de Rousseau depuis la refonte de la carte électorale, l’an dernier. À chaque sondage, Patrick Lebel, directeur général, remet à jour la liste des 125 circonscriptions, de la plus facile à conquérir à la plus difficile. Dans la région Laurentides-Lanaudière, L’Assomption se classe cinquième sur 15 dans les fichiers de la CAQ, Groulx première.


Candidatures : c’est l’abondance !

La CAQ a reçu, entre février 2011 et février 2012, plus de 1 200 curriculum vitae de personnes intéressées à porter ses couleurs. À la fin d’une réunion d’environ une heure, le 1er novembre, Patrick Lebel, directeur général de la CAQ, jette un coup d’oeil sur son BlackBerry, avant de le lancer nonchalamment sur la nappe blanche de la table du restaurant. «J’ai reçu 16 nouveaux CV depuis le début de la rencontre. C’est juste fou ! C’est l’abondance», lâche-t-il. Martin Koskinen attrape son mobile. Il a aussi reçu des candidatures, dont l’une commence par «Je n’ai aucune expérience dans rien, sauf dans la vie.» Le conseiller de Legault éclate de rire.

La CAQ impose un processus de sélection de ses candidats en six étapes, digne des multinationales. D’abord, chaque CV reçoit une couleur, selon un code établi. Les plus intéressants sont notés par un point vert, les «plans B» par un point jaune et les décevants par un point rouge (environ le tiers). Tous les points verts et jaunes passeront une première entrevue avec l’un des organisateurs régionaux.

Ceux qu’on retient passent une deuxième entrevue avec un dirigeant de la CAQ et Patrick Lebel. «Je vais en rencontrer en tabarnak, des humains !» lance Lebel le soir d’octobre où ce processus est approuvé.

Ceux qui restent en lice doivent alors remplir un questionnaire de 20 pages, qui aborde tous les aspects de leur vie. Le parti veut connaître les adresses du futur candidat au cours des 10 dernières années, l’historique d’emploi, l’engagement social, l’adhésion à un autre parti… Cette personne a-t-elle payé tous ses impôts dans le passé, changé de nom, fait l’objet d’une enquête d’un ordre professionnel, fait faillite ou été reconnue coupable de plagiat à l’école… ?

Le dossier est ensuite soumis à un groupe de quelques personnes venues de toutes les allégeances politiques. Ces «éminences grises» à la vaste expérience font quelques recherches, surtout si la personne se présente comme un ancien militant d’un autre parti. Ce test réussi, on vérifie si elle a été condamnée dans des causes criminelles ou civiles, puis François Legault prend la décision finale.

L’enquête de sécurité a aussi été imposée à toute la haute direction de la CAQ, y compris à François Legault. «On veut savoir ce que les adversaires peuvent trouver sur nous», dit Patrick Lebel.

La CAQ s’est préparée à ce que des députés d’autres partis veuillent passer de son côté. Il faut aussi débaucher chez les concurrents. Mais qui accepter ? Au début de décembre, François Legault a passé en revue la liste des 125 élus de l’Assemblée nationale avec Koskinen, Lebel et Brigitte Legault. Trente-trois trouvent grâce à leurs yeux. Certains, dont une quinzaine de libéraux, seront contactés directement.

Le parti réserve une douzaine de circonscriptions pour des candidats-vedettes – recrutés par François Legault, le conseiller Mario Bertrand et la présidente de la CAQ, Dominique Anglade -, qui devront se déclarer à la dernière minute.


Seuls les paranos survivent

Il est presque 22 h en ce 6 décembre 2011, et les 300 personnes qui ont déboursé 400 dollars pour assister au premier cocktail de financement de la Coalition Avenir Québec ne semblent pas près de quitter la grande salle du Holiday Inn de la rue Sherbrooke, à Montréal. Le directeur général, Patrick Lebel, sollicité de toutes parts, distribue les sourires polis tout en cherchant à s’éclipser en douce. Il réussit enfin à sortir par une porte secondaire, descend les marches deux par deux et saute dans sa voiture. Direction : le siège social de la CAQ, près du marché Atwater. Il a des espions à attraper.

À son arrivée, quatre hommes aux imperméables foncés l’attendent devant la porte avec leurs sacs. Ces employés d’une agence de sécurité privée passeront la nuit à fouiller le local du parti à la recherche de micros cachés et de virus informatiques.

Deux semaines plus tôt, la garde rapprochée de François Legault avait discuté de stratégies dans la salle de conférences. Un militant libéral a ensuite raconté à un organisateur de la CAQ ce que Legault allait faire dans les jours suivants, presque mot pour mot. «Très peu de gens étaient au courant, dit Patrick Lebel. Soit on était sur écoute, ou alors c’était un guess et il a été chanceux. Je suis peut-être paranoïaque, mais seuls les paranos survivent en politique !»

Quelques jours après la fouille, Patrick Lebel prévient l’équipe que rien n’a été trouvé. «Faites quand même attention. Ne communiquez aucun renseignement important par courriel», dit-il lors d’une réunion. Il ajoute : «On lance un parti qui est premier dans les sondages. Toute l’attention est sur nous.»


À la fine pointe de la technologie

Alors que la plupart des partis limitent leur utilisation d’une base de données au pointage des électeurs, la CAQ souhaite recueillir le plus d’information possible, afin de connaître à fond ses sympathisants (loisirs, centres d’intérêt, métier, scolarité, etc.).

Tous les renseignements récoltés grâce aux sondages, aux envois postaux et au site Internet sont versés dans la banque de données, de même que les sollicitations de dons et le pointage effectués dans les circonscriptions par les entreprises de télémarketing et de démarchage d’électeurs Klientel et Logitec.

Grâce à une bonne connaissance de leurs préoccupations dans une foule de domaines, le parti pourra solliciter des dons auprès de ses partisans en abordant des sujets qui leur tiennent à coeur, de façon à augmenter l’efficacité. La CAQ pourra également consulter rapidement les membres qui ont de l’expertise dans un champ particulier et les sonder sur une future politique.

Un niveau de perfectionnement qui a fait sourciller François Legault en novembre dernier. «On ne devrait pas apprendre à marcher avant de commencer à courir ? Ça me semble gros. On a d’autres priorités», a-t-il dit à ses conseillers. Patrick Lebel a tenu bon. Cette stratégie sera de plus en plus payante à mesure que la banque de données se remplira. «On bâtit sur du solide pour plusieurs années», dit-il.


La direction de la CAQ [en 2012]

François Legault, 54 ans. Chef et fondateur.
Diplômé de HEC Montréal en administration des affaires et titulaire d’un MBA en finances. Fondateur d’Air Transat, en 1986, qu’il a dirigée jusqu’en 1997. Député du PQ de 1998 à 2009. Ministre de 1998 à 2003, notamment de l’Industrie, de l’Éducation et de la Santé.

Patrick Lebel, 36 ans. Directeur général et organisateur en chef.
Homme d’affaires propriétaire de franchises SuperClub Vidéotron. Surnommé «Pompon», parce qu’il vient de La Tuque. Titulaire d’une maîtrise de l’ENAP. Ancien organisateur du Bloc québécois et du PQ. Tout juste avant de mettre sous presse, il a été nommé chef de cabinet de l’aile parlementaire.

Brigitte Legault, 32 ans. Directrice adjointe.
Responsable de la logistique, de la préparation électorale et de la banque de données des membres, des donateurs, etc. Ancienne présidente des Jeunes libéraux du Canada et ex-conseillère pour le Québec de Michael Ignatieff. Petite, discrète et organisée, elle est la fourmi de la CAQ – elle a notamment acheté un iPad à tous les membres de l’équipe pour améliorer leur efficacité. Fin mars, elle a été promue directrice générale.

Martin Koskinen, 38 ans. Conseiller principal. Responsable de la stratégie et du contenu politique.
Intellectuel diplômé en relations industrielles de l’Université Laval, il a suivi Legault dans toutes ses fonctions politiques depuis 12 ans. Était à la tête de Force Jeunesse en 2000.

Mario Bertrand, 60 ans. Conseiller spécial bénévole.
Bras droit de Koskinen pour le positionnement du parti et gestionnaire des sondages. Ancien chef de cabinet de Robert Bourassa de 1985 à 1990. Surnommé à l’époque «l’Abrasif» pour son ton souvent mordant.

Christian Lévesque, 41 ans. Directeur du financement et organisateur pour l’est du Québec.
Ancien président de l’ADQ, il s’occupe, en tandem avec l’avocat Mario Charpentier, du nerf de la guerre : faire entrer de l’argent dans les coffres du parti.

Éric Vachon, 43 ans. Responsable de l’aile parlementaire et de l’unité du caucus.
Tacticien qui applique les stratégies élaborées par l’équipe. Arrivé à l’ADQ en 2002 comme organisateur du député Janvier Grondin, il est devenu chef de cabinet de Gérard Deltell en 2010. Fin mars, il a été muté à la planification de la campagne électorale.

Nathalie Verge, 41 ans. Directrice des communications.
Ancienne chef de cabinet de François Legault aux ministères de l’Éducation et de la Santé. Capable de travailler sept jours sur sept, expérimentée. François Legault la décrit comme sa «perle rare».

Jean-François Del Torchio, 31 ans. Attaché de presse.
Occupait les mêmes fonctions auprès de l’ancien chef du PLC, Stéphane Dion. Travaillait aux communications du caucus sous Michael Ignatieff. Avant de se lancer en politique, a travaillé pour TVA à Sherbrooke.

Dominique Anglade, 37 ans. Présidente de la CAQ.
Responsable de recruter les candidats-vedettes et d’aider à la rédaction de la plateforme électorale. Ingénieure de formation, elle a travaillé pour des sociétés comme Nortel, Procter & Gamble et McKinsey & Company.

Patrick Ferland, 39 ans. Président de la commission politique.
Avocat chez Heenan Blaikie. Vice-président du Regroupement des jeunes gens d’affaires du Québec en 2000.

Mario Charpentier, 49 ans. Président de la commission des finances.
Avocat, associé directeur du cabinet BCF. S’était joint à l’ADQ en 2007.

Laurence R. Fortin, 21 ans. Présidente de la commission de la relève.
Diplômée en sciences politiques de l’Université Laval.