Dans les pas de l’UPAC

La commission Charbonneau marche sur un terrain inhospitalier à Laval, où elle est arrivée mardi, cinq jours après l’arrestation de l’ex maire Gilles Vaillancourt et ses 36 présumés complices par l’Unité permanente anticorruption (UPAC).

Le report sine die du témoignage du directeur général Gaétan Turbide, à 15 minutes de préavis mercredi, démontre à quel point la situation est délicate.

Selon Sonia LeBel, procureur en chef de la commission, des doutes sérieux pèsent sur la crédibilité de M. Turbide. Avant même d’avoir prononcé publiquement un seul pieux mensonge, M. Turbide a été désavoué avec un tel retentissement qu’il est difficile d’imaginer qu’on le laissera témoigner à une date ultérieure.

La commission est avare de détails sur les raisons pouvant justifier cette volte-face. Une «source en situation d’autorité» a fait part à la commission des problèmes de crédibilité de M. Turbide, a expliqué le porte-parole de la commission, Richard Bourdon.

Inutile de chercher très loin pour en déduire que l’appel est venu de l’UPAC, qui coordonne le projet Honorer. L’enquête sur Laval n’est toujours pas terminée. Les policiers auraient-ils appris de fâcheuses nouvelles sur Gaétan Turbide? Le directeur général, suspendu depuis le 2 mai dernier, a conspiré avec le «gang de Laval» pour commettre des fraudes, mais il n’a pas été accusé. Il a trempé dans la collusion, mais pas trop.

Son bras droit, Jean Roberge, est dans la même situation. Le directeur général adjoint de Laval, qui est aussi suspendu sans solde, est un drôle de numéro. Devant la commission Charbonneau, il a posé en corrompu et en redresseur de torts.

De 2002 à 2007, M. Roberge a fait partie d’un cartel formé de neuf firmes de génie conseil qui se répartissaient les contrats sous la supervision de Claude Deguise, l’ex directeur général de l’ingénierie accusé de fraude et de gangstérisme. La firme de M. Roberge, Équation groupe conseil, a remporté 17 des 22 appels d’offres truqués auxquels elle a participé.

Embauché par la Ville en avril 2008, M. Roberge a pris la relève de Claude Deguise pour partager les contrats avec l’assentiment final de Gilles Vaillancourt, que les membres du cartel appelaient affectueusement «le boss».

M. Roberge a aussi aidé un deuxième cartel, formé d’entrepreneurs, à se partager les contrats de construction. Il fournissait des listes de soumissionnaires au coordonateur de ce cartel, l’ingénieur Roger Debois (Aecom).

Lorsque Jean Roberge s’est plaint à Gilles Vaillancourt de ne pas avoir reçu une somme de 20 000 $ promise lors de son embauche, le maire l’a envoyé chez M. Desbois pour régler la question. Celui-ci lui a remis un pot-de-vin de 20 000 $, et M. Roberge a «redoublé d’efforts» pour lutter contre la corruption et la collusion.

Si l’on croit sa version des faits, le cartel des ingénieurs a définitivement pris fin, au printemps 2010, lorsqu’il a confronté M. Vaillancourt au Carrefour Laval (ça ne s’invente pas!). Le maire, fragilisé par les enquêtes des journalistes et de l’escouade Marteau, n’a pas bronché lorsqu’il lui a annoncé la triste nouvelle. M. Roberge ne s’occuperait plus du partage des contrats, et il fermerait toutes les portes à l’hôtel de ville pour stopper net la collusion.

La politique lavalloise manque-t-elle à ce point de personnalités honnêtes qu’il faille se fier à un fonctionnaire corrompu pour juguler la corruption?

Le commissaire Renaud Lachance a coupé court aux divagations du témoin à sa propre gloire. Il s’est découvert une conscience tardivement, par crainte de se faire prendre par l’escouade Marteau.

M. Roberge est chanceux de s’en tirer à si bon compte. Mine de rien, il a impliqué dans son témoignage 16 des 37 accusés dans le projet Honorer, avec lesquels il a bafoué quelques articles du Code criminel.

Depuis le début de ses travaux, jamais la commission ne s’est approchée d’aussi près d’une cause criminelle pendante. Elle a bien sûr traité des dossiers du Faubourg Contrecœur et de l’usine de traitement des eaux de Boisbriand, mais il n’y a rien de comparable avec Laval, où il est impossible de traiter de corruption et de collusion sans s’intéresser au présumé gangster Gilles Vaillancourt.

La commission est condamnée à marcher dans les pas de l’UPAC. La marche parallèle d’un procès criminel et d’une commission d’enquête est possible en vertu de la jurisprudence canadienne. L’exercice est délicat, et la commission Charbonneau ne pourra pas aller plus vite que l’UPAC afin de préserver à la fois la preuve, et le droit des accusés à un procès juste et équitable.

Dans l’esprit du public, il aurait été impensable que la commission passe outre un arrêt à Laval. En deux jours, Jean Roberge a montré l’ampleur de la magouille qui grouille sous le béton. Et c’est loin d’être terminé. Le cas de Laval occupera la commission encore pour quelques semaines.

 

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