De la cyberdiplomatie… et de la cyberguerre

Il y a quelques semaines, la Chaire Raoul-Dandurand et le Cœur des Sciences de l’UQAM ont organisé un débat, animé par mon collègue Julien Tourreille, sur le renouvellement de la diplomatie publique à l’ère des technologies numériques, et auquel j’ai participé. Même si nous apportions plus de questions que de réponses (le thème demeure encore un terrain à explorer), nous sommes au moins tombés d’accord sur deux grandes tendances apportées par les technologies informatiques :

  • La première est que le concept de cyberdiplomatie incarne la continuité d’une diplomatie publique contemporaine, dont le modèle de communication circule directement des États aux individus et inversement.
  • La seconde tendance concerne le concept de cyberguerre. Même si les technologies numériques intègrent la réalité des conflits armés aujourd’hui, il subsiste une importante amplification du phénomène dans les médias, faisant passer le moindre piratage d’un site pour une cyberattaque d’envergure.

Bien que la réflexion soit encore nouvelle, deux nouvelles récentes au Moyen-Orient ont confirmé ces tendances : l’affaire Bassem Youssef en Égypte qui en apparence témoigne des balbutiements persistants de la cyberdiplomatie américaine et l’opération #OpIsraël lancée par le collectif Anonymous et présentée comme une série de cyberattaques contre l’État hébreu.

Bassem Youssef ou la nouvelle diplomatie publique américaine

Bassem Youssef est un satiriste et humoriste Égyptien qui, s’inspirant de l’émission de Jon Stewart The Daily Show, s’est d’abord fait connaître des via des émissions diffusées sur Youtube pour ensuite être diffusé sur la chaîne égyptienne CBC. Le succès du programme et l’esprit de la révolution aidant, l’émission s’est rapidement inscrite comme le symbole d’une liberté de parole tant recherchée au lendemain de l’ère Moubarak. Néanmoins, les limites de la liberté d’expression en Égypte ne sont pas encore très claires et l’animateur en a payé le prix fort lorsqu’il choisit le président Morsi comme victime de sa satire. Le procureur général a ordonné alors l’arrestation de Bassem Youssef pour insulte à l’islam et au président égyptien.

https://www.youtube.com/watch?v=pkbRu5n4AmI

Un comité de soutien s’est tout de suite mis en place sur Internet et plusieurs cyberactivistes sur Twitter dénoncèrent via cette affaire, les abus du nouveau gouvernement en place. Jon Stewart lui-même pris position en faveur de son homologue égyptien, ainsi que les États-Unis qui, par le compte de leur ambassade dans le pays (@USEmbassyCairo) se sont également exprimés sur le sujet en relayant l’émission du Daily Show.

Tous les éléments de la cyberdiplomatie américaine étaient alors en place (interaction entre États et acteurs de la société civile dans le cyberespace), même si celle-ci n’est pas vraiment allée au bout de ses ambitions. Le gouvernement égyptien réagit aux propos de Jon Stewart en tweetant :

Et l’ambassade américaine désactiva alors son compte Twitter pour le réactiver… mais sans le lien menant à Jon Stewart.

Ce n’est pas la première fois que l’ambassade américaine au Caire se rétracte après avoir communiqué sur Twitter. Peu de temps après l’éruption des manifestations égyptiennes en réaction à « l’Innocence des musulmans », le film « anti-islam » réalisé aux États-Unis et diffusé sur Internet, le profil @USEmbassyCairo exprima : « We firmly reject the actions by those who abuse the universal right of free speech to hurt the religious beliefs of others ». Un tweet, qui ici aussi disparut quelques heures après, en réaction notamment à la blogosphère conservatrice américaine, qui reprocha à l’ambassade de faire repentance alors qu’on était à la période anniversaire du 11 Septembre.

Dans un premier temps, nous pouvons observer ces erreurs de communications comme la recherche d’un rééquilibrage nécessaire pour mieux maitriser ses messages dans le cyberespace. Néanmoins, une seconde lecture démontre l’émergence d’une diplomatie publique plutôt sophistiquée. Tout en veillant à éviter les accusations d’ingérences et à ne pas froisser ses relations avec le gouvernement égyptien, le message porté par les États-Unis, à savoir que « Washington se positionne en faveur de Bassem Youssef et de la liberté d’expression », est non seulement passé, mais a aussi été repris et relayés par différents acteurs dans l’espace numérique.

#OpIsrael où la réussite des opérations de relations publiques d’Anonymous

Latuff Cartoons

La deuxième tendance abordée touche le concept de la cyberguerre, ou plus particulièrement la construction médiatique qui tourne autour de ce concept et qui a tendance à mélanger ce qui tient du conflit armé et ce qui tient à une opération de communication. Preuve en est avec le phénomène #OpIsraël mené par un collectif d’hactivistes fédéré autour d’Anonymous. Présenté comme une vaste campagne de cyberattaques lancées contre Israël en réponse aux violations des droits palestiniens en novembre 2012 (Tel-Aviv avait notamment menacé de couper l’accès à internet à Gaza), un groupe de hackers israéliens (@IsraeliEliteStrikeForce) répondit en ciblant des dizaines de sites au Pakistan, en Iran, en Syrie ainsi que plusieurs pays nord-africains.

Encore une fois les médias utilisèrent le terme « cyberguerre » pour parler de ces événements alors que comme l’explique cet article du New York Times, aucune infrastructure vitale n’a été touchée par une attaque numérique.

En revanche, Anonymous a réussi son opération de relations publiques en se présentant de nouveau comme un acteur important de la politique internationale. De même, comme le souligne Samir Ben Gharbia, Anonymous a encore prouvé sa capacité à pénétrer la cybersécurité d’un État.

Car sur la même période qu’#OPIsraël, Anonymous a piraté les comptes nord-coréens sur les réseaux sociaux et participe via l’opération #OPJustice4Rehtaeh à faire la lumière sur le viol de Rehtaeh Parsons, une Canadienne qui a mis fin à sa vie peu après cette tragédie.

Bien sûr, Israël n’a pas changé sa position vis-à-vis de la Palestine et la Corée du Nord demeure une dictature, mais la publicité autour de ces événements symbolise Anonymous comme un héros digital issu de la culture numérique et non pas comme le fer de lance d’une cyberguerre des temps modernes.

 

Julien Saada

Doctorant en science politique @UQAM

Directeur adjoint, Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, Chaire @RDandurand

Twitter @JulienSaada

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