Débattre dans la langue de Molière (ou de Deepak)

«Mendé soua qué lé né suite! Ou que jé rétou choimeau.»

Mardi, un francophone pris à écouter les candidats conservateurs «débattre» en «français» se trouvait déchiré entre deux sentiments.

D’un côté, il pouvait se dire: «Au moins, ils font un effort.»

Mais de l’autre, c’était tentant de penser: «Tant qu’à parler français comme ça, pourquoi ne pas simplement aller déterrer la dépouille de Molière, l’installer sur scène et pisser dessus? Me semble que ça serait moins insultant pour tout le monde.»

J’en étais à ce point de ma réflexion quand le candidat Deepak Obhrai a eu ces mots de sagesse qui ont tout changé:

«Mendé soua qué lé né suite! Ou que jé rétou choimeau. Choix moi? Choix moi est y au Canada!»
– Deepak Obhrai

Était-ce du français? Était-ce de l’anglais? Était-il victime d’un anévrisme? Fallait-il appeler un exorciste? Mystère.

J’ai décidé de prendre cette série de syllabes comme un couplet oublié de la chanson «Hakuna Matata». J’ai choisi de voir ces «mots» comme le rappel que rien n’a d’importance, qu’on va tous mourir un jour et qu’à quoi bon vivre si on ne peut pas se pointer sur une scène pour aligner des sons de façon aléatoire en espérant que ça forme une vision politique.

Choix moi? Choix moi est y au Canada! Hakuna Matata!

***

Le lendemain de cette éloquente démonstration de l’importance du bilinguisme au Canada (langue 1: l’anglais; langue 2: la phonétique écrite sur un petit carton), Kevin O’Leary annonçait sa candidature à la chefferie du Parti conservateur.

Certains sondages le placent en tête de la course, mais au Québec, on le connaît peu.

O’Leary est un riche homme d’affaires qui a déjà été un dragon à la CBC. Il s’est fait amputer la glande de l’empathie en même temps que la vésicule biliaire, et on l’a déjà entendu célébrer le 1 % et souhaiter la mort des réglementations environnementales à l’émission The Exchange. Un sympathique personnage.

Si on se fie à ses apparitions médiatiques des dernières années, Kevin O’Leary aime deux choses plus que tout: l’argent, et prendre la pose, les deux mains jointes devant lui par le bout des doigts.

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Évidemment, un riche homme d’affaires narcissique célèbre pour ses émissions de téléréalité qui se présente en politique, ça donne l’impression que le Canada vient de trouver sa version «Nos Compliments» de Donald Trump. Il ne faut pas exagérer non plus: Trump, c’est bien plus que ça.

O’Leary s’inscrit quand même, comme Trump, dans le courant politique très postmoderne du «C’est pas parce que je l’ai dit que je voulais vraiment le dire». Ainsi, après qu’il eut proposé qu’on fasse payer les sénateurs pour leur siège, sa porte-parole a dû expliquer aux médias que «Kevin a souvent dit qu’il sait ce qui fait de la bonne télévision. Ce n’est pas une position politique.»

Oubliez le club des mal-cités, voici le club des bien-cités-mais-ça-compte-pas-parce-que-c’était-à-la-télévision. On va avoir du plaisir.

Mais parmi les déclarations controversées d’O’Leary, il y en a une à laquelle il croit pour vrai: pas besoin de savoir parler français pour aspirer au poste de premier ministre de ce pays.

Annie, la caissière du Dollarama de la rue Wellington à Verdun, doit être bilingue. Le premier ministre du Canada, pour quoi faire?

Le travail d’Annie la caissière consiste à scanner des gugusses qui vont se briser la journée même et des contenants à lunch dont le couvercle ne «fittera» plus si on les a mis dans le micro-ondes. C’est payé au salaire minimum, mais on lui demande quand même de parler les deux langues, pour que si un Kevin O’Leary unilingue passe à sa caisse, elle et lui puissent se comprendre.

Oh, bien sûr, Annie ne pourrait pas aller jaser Constitution dans les deux langues officielles lors d’un débat des chefs, mais elle n’a quand même pas besoin qu’on lui écrive des notes en phonétique sur un petit carton pour pouvoir s’en tirer.

Si Annie est capable d’être bilingue même sans avoir terminé son secondaire, j’ai un peu de difficulté à pleurer pour ces pauvres unilingues anglophones aspirants premier ministre qui sont injustement écartés du pouvoir parce qu’ils ne sont pas prêts à investir dans un cours de langue le soir et la fin de semaine.

Les officines du pouvoir t’intéressent? Appelle le two-five-four-six-o-one-one et va répéter ton «Marie court après le ballon» pendant un an ou deux. Autrement, quel étrange message es-tu en train d’envoyer? «Je suis une personne assez intelligente pour diriger un pays, mais apprendre une langue, c’est di-ffi-cile.» Émoticône de bonhomme triste.

***

Mardi soir, pendant que les conservateurs écorchaient la langue de Molière, Justin Trudeau répondait maladroitement en français à une question posée en anglais lors d’une assemblée publique à Sherbrooke.

Le premier ministre a dû s’en excuser publiquement et, selon la journaliste de CTV News, l’événement a causé «des blessures» qui «prendront du temps à guérir».

Des blessures longues à guérir? Woh. C’est un brin intense.

Pour reprendre les mots de Deepak Obhrai: «Mendé soua qué lé né suite! Ou que jé rétou choimeau. Choix moi? Choix moi est y au Canada!»

Bien dit, Deepak. Très bien dit.

**

Mathieu Charlebois blogue sur la politique avec un regard humoristique.


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Les vacances de monsieur Trudeau


Photo en une: Jim Smeal/BEI/Shutterstock

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12 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Effectivement vous avez raison M. Charlebois ! C’ était triste à mourir de voir ces personnes tenter de se faire du capital politique et de se faire aimer par des francophones du Canada! Dans cette course à la chefferie il y a 8-9 candidat qui n’ ont pas , mais absolument pas d’ affaire là ! Leur ego est supérieur à la réalité ! Après Lester B. Pearson le dernier à être unilingue anglophone ; tout le monde sait que tu dois posséder les deux langues officielles pour avoir des chances un jour de devenir premier ministre du Canada. Donc que les militants conservateurs se le disent et qu’ ils questionnent leurs candidats et qu’ ils les contestent immédiatement ! Je sais c’ est impensable et ça n’ arrivera pas mais quel excercice stérile que cette course à la chefferie conservatrice et j’ ai bien hâte en troisième période en avril prochain lorsqu’ il restera que 2-3 candidats en lice !

Pearson…quel grand homme Libéral.

En plus de recruter Pierre-Elliot Trudeau, John Turner et Jean Chrétien, tous de futurs grands Premiers Ministres Libéraux eux également et grands Canadiens-Français, il a selon Wiki instauré l’accès universel aux soins de santé, les prêts aux étudiants, le bilinguisme officiel, le régime de pensions du Canada et le drapeau du Canada. Combiné à son travail innovateur à l’Organisation des Nations unies et en diplomatie internationale, Pearson peut être considéré comme l’un des Canadiens les plus influents du XXe siècle.

Ah…j’allais oublier: Prix Nobel de la paix. Et enterré à Wakefield, au Québec!

Tout ça pour dire que si nous nous bornons à ne considérer que les candidats qui parlent les deux langues et non seulement l’une d’entre-elles, nous écartons ainsi de grands hommes comme Monsieur Pearson.

Fort heureusement, depuis l’ère Pearson, il y a eu une nette évolution quant aux attentes à l’égard des dirigeants (éventuels ou réels) du Canada en matière de bilinguisme. Je suis même d’avis que Pearson lui-même s’en réjouirait s’il était toujours de ce monde, et je m’étonne du peu de cas que vous en faites.

Tant que le Canada demeure officiellement bilingue, aucun unilingue ne doit accéder à la direction d’un parti. Point final.

Pas du tout de votre avis.

Faire de la discrimination positive ou négative envers une catégorie d’individus est, au final, totalement contreproductif.

On élimine d’emblée des candidats au poste de Premier Ministre du Canada (on parle ici d’administrer un pays, pas une station d’essence!!!) qui seraient très compétents et au final, on pourrait se retrouver avec un prof de théâtre aux commandes, comme c’est actuellement le cas.

Que le MEILLEUR gagne.

Ne vous en déplaise, François 1, le meilleur dirigeant du Canada, c’est également celui (ou celle) qui est capable de s’exprimer dans les deux langues officielles du pays. Depuis l’adoption de la Loi sur les langues officielles en 1969, tous les premiers ministres du Canada ont su satisfaire à cette exigence fondamentale. Le bilinguisme n’a donc rien d’un précédent de fraîche date; parler de discrimination ici est carrément ridicule, car quiconque souhaite diriger le pays sait pertinemment bien de quoi il en retourne.

Comme un grand nombre d’observateurs, je suis sidéré du peu de considération envers la langue française que manifestent plusieurs des candidat(e)s dont il est question ici, d’autant plus que leur prédécesseur — Stephen Harper — s’était efforcé d’apprendre le français, lui. Or, ce n’est certainement pas avec une piètre connaissance du français que le futur dirigeant du Parti conservateur viendra à bout de l’actuel premier ministre.

@ Yann le 24 janvier 2017 à 10 h 48:

Français, Anglais, m’en fout.

Tout ce que je veux, c’est d’être dirigé par le plus compétent d’entre-eux et disqualifier un candidat seulement sur la langue est discriminatoire et contre-productif.

What’s next? Discréditer un candidat parce qu’ils est gaucher? Roux? A les yeux marrons? Est Juif? Ou pire, parce qu’il est Noir,Jjaune, ou femme?

La langue n’est pas une raison pour faire de la discrimination. C’est l’équivalent du racisme.

@ François 1, le 26 janvier 2017, 5 h 19

Je ne vois pas à quoi vous voulez en venir. Il n’y a rien de raciste à exiger d’un dirigeant potentiel du Canada qu’il puisse communiquer en français avec la population du pays pour qui le français est la langue maternelle, d’autant plus qu’il s’agit d’une des deux langues officielles du pays. C’est un droit acquis depuis des lustres; or, perdre celui-ci marquerait un recul inacceptable et enverrait le message comme quoi les francophones sont des citoyens de moindre importance dans leur propre pays.

Cela dit, rien n’est encore joué et j’ai bon espoir que le prochain chef du Parti conservateur sera bel et bien bilingue.

@ Yann le 26 janvier 2017 à 9 h 11:

Vous avez parfaitement droit à votre avis.

personnellement, s’il (ou elle) parle seulement l’une des deux langues (Français ou Anglais), ça me suffit en autant que le candidat soit le plus COMPÉTENT et non le plus bilingue…

Nous en avons un actuellement qui est parfaitement bilingue et on voit ce que ce genre de raisonnement peut donner…

Deepak Obhrai est député fédéral depuis 1997. Il a donc eu 20 ans pour apprendre l’autre langue nationale. Il a été porte-parole en matières de Coopération internationale, de Multiculturalisme, de Commerce international et de l’ACDI.

Anglais français ouaouanai indiaais gros poil québécois etcOn a un gros problème au Québec et au CanadaQui sommes-nous vraiment?