Démocratie mal en point: la campagne permanente

Depuis la fusion de l’Alliance canadienne et du Parti progressiste-conservateur, les conservateurs de Stephen Harper ont introduit une pratique nouvelle en politique canadienne: la campagne permanente. Élections ou non, le Parti conservateur (PC) est toujours sur le pied de guerre. Il ne cesse de peaufiner sa redoutable organisation, de recruter des membres, de renflouer ses coffres, de faire de la publicité et d’étudier avec ses soins ses publics cibles. Pour faire cela, il faut des moyens et les conservateurs en ont plus que tout autre parti.

Le signe le plus visible de cette stratégie est sans contredit la publicité négative dont le parti inonde les Canadiens à intervalles réguliers et presque toujours pour dénigrer et définir le chef libéral. Stéphane Dion a été le premier à vraiment goûter à cette médecine et il en a payé le prix fort. Michael Ignatieff a subi le même sort.

Les levées de fonds, pour lesquelles le PC est champion toutes catégories, suivent pour leur part un modèle éprouvé et qui s’est révélé particulièrement efficace en situation minoritaire. Armé d’une banque de données de pointe sur ses partisans, le PC fait appel à eux avec des messages bien ciblés mettant en relief des politiques fétiches de la droite, généralement populistes. On insiste sur le besoin de faire pression sur les autres partis par le biais de la publicité, ce qui exige toujours plus d’argent. Les sujets qui incitent le plus à la générosité des supporteurs conservateurs sont indéniablement ceux associés à la loi et l’ordre et tout particulièrement l’abolition du registre des armes d’épaule. Le parti en a fait son pain et son beurre, allant jusqu’à accuser les partis d’opposition de protéger les criminels au détriment des victimes, question de fouetter encore plus les troupes.

Le plus ironique est que le parti n’a pas toujours eu à piger dans ses propres poches pour s’attaquer aux députés de l’opposition. Le PC a bien acheté de la publicité locale pour frapper fort, mais il a souvent appuyé ces campagnes d’envois postaux payés par les contribuables puisqu’il utilisait les privilèges postaux des parlementaires conservateurs pour déverser leur fiel dans les circonscriptions adverses. (Une pratique qui a été proscrite sous les pressions de l’opposition au moment où cette dernière était encore majoritaire aux Communes.)

Les conservateurs ne rechignent pas non plus à utiliser leurs moyens financiers pour lancer des opérations douteuses de déstabilisation des députés de l’opposition. La plus récente et choquante visait le député libéral de Mont-Royal, Irwin Cotler. Les conservateurs ont engagé une maison de sondages pour procéder à une fausse enquête d’opinion auprès des électeurs de la circonscription. On leur demandait qui ils appuieraient lors d’une élection partielle «imminente». Aux électeurs étonnés, on disait que M. Cotler pourrait démissionner bientôt. C’était totalement faux, mais le bruit a tant couru que M. Cotler s’est retrouvé incapable de défendre ses dossiers, tout le monde n’ayant d’intérêt que pour son avenir.

Le volet le plus important de cette campagne permanente est toutefois moins visible. Il s’agit de l’étude continue du «marché politique». Avant même d’être porté au pouvoir, le PC a adopté et perfectionné une approche chère aux républicains américains et aux conservateurs australiens. Grâce à une banque de données toujours plus raffinée, le parti identifie les groupes d’électeurs les plus susceptibles de les appuyer et ceux qu’il pourrait séduire avec des politiques très bien ciblées. En fait, on applique à la politique le marketing de niche. Pour identifier ces niches, le PC s’est doté d’un système très élaboré d’envois postaux et d’appels téléphoniques. Les centres d’appels ont recours à des scénarios taillés sur mesure pour les différentes circonscriptions où le parti espère faire des gains. On identifie les partisans éventuels, qu’on suit à la trace, et les enjeux qui ont une résonance sur le terrain.

Puis, à coup de promesses modestes, on flirt avec des segments précis de la population. On ajuste la campagne électorale et la publicité gouvernementale en conséquence. Le message a une saveur locale. On parle de contrôle des armes à feu en milieu rural, de crédits d’impôt pour les activités des enfants dans les banlieues où se concentrent les familles, d’aide aux aidants naturels dans les quartiers où on trouve davantage de personnes âgées et ainsi de suite. Cela coûte cher, surtout quand on le fait de façon continue, mais le PC a de l’argent. Et il trouve qu’il est ainsi bien dépensé car cela fonctionne.

Il faut ajouter à cette artillerie tout le poids des communications gouvernementales, dont aucun gouvernement ne se prive, bien entendu. Mais les conservateurs, qui dénigraient avec virulence l’usage qu’en faisaient les libéraux avant eux, en sont devenus de véritables experts. Manipulation des communiqués pour y insérer des références partisanes, multiplication des mêmes annonces dans plusieurs villes pour mettre en valeur les députés du coin, tout y passe.

L’arme de choix demeure cependant la publicité et là aussi, les conservateurs se dépassent. Le Globe and Mail nous apprenait ce matin que les dépenses de publicité ont explosé sous le gouvernement Harper et qu’on a mis le paquet pour mousser son Plan de relance économique.

Selon les chiffres de Travaux Publics Canada, le gouvernement a dépensé 53,8 millions $ en 2009-10 pour mousser ce plan. Davantage que tout ce que le gouvernement fédéral a dépensé en publicité durant l’année précédant la première victoire conservatrice. En fait, rapporte le Globe, le budget total de publicité du gouvernement fédéral a triplé depuis 2005-06, passant de 41,3 millions$ à 136,3 millions $ en 2009-10.

Je dévie un peu, mais je ne peux m’empêcher de noter le fait suivant. Pendant que les conservateurs profitent des ressources de l’État, ils font en sorte de réduire les moyens de leurs adversaires en abolissant graduellement un volet important du financement public des partis politiques : la subvention versée en fonction du nombre de votes obtenus. Elle a commencé à décroître ce 1er janvier et ne sera qu’un souvenir à la fin de 2015.

Cette subvention est le seul aspect du financement public des partis qui reflète à la perfection la volonté démocratique des électeurs. Les deux autres volets – le remboursement des dépenses électorales et le crédit d’impôt pour contribution à un parti politique – profitent aux partis qui ont le muscle nécessaire pour les exploiter.

Ainsi, même si le PC perd davantage, en chiffres absolus, que les autres partis, il souffre moins qu’eux de la perte de la subvention car seulement le tiers environ de ses fonds en dépendent.

Pour justifier leur geste, les conservateurs répètent que les partis doivent subvenir à leurs besoins en faisant appel à la générosité de leurs partisans. Ils ne parlent cependant jamais des autres sources publiques de financement dont ils sont les premiers à profiter.

Comme je l’écrivais dans le Devoir cet automne, «la priorité des conservateurs fédéraux n’est pas l’amélioration de notre système démocratique, mais le renforcement de leur position dominante sur l’échiquier politique fédéral». Et ils font éternellement campagne pour s’assurer que ça dure.

Prochain billet : que faire?

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Est cela que l’on peut qualifier de dictature en marche?
Jusqu’où iront ces profanateurs des règles démocratiques?
Quand il n’y aura plus de partis d’opposition pour freiner ce tsunami politique, comment les citoyens de ce pays en train de devenir un Harperland feront-ils pour revendiquer leurs droits?
Les médias anglophones de ce pays ont toujours vu la séparation du Québec comme la menace principale à combattre par tous les moyens, je me demande s’ils sont conscients de ce tsunami qui va tout balayer sur son très très long passage.

Mme Cornellier,

Depuis le début de la période des fêtes vous m’avez pris au mot et êtes parti au front!

Tout ça, c’est de la propagande et des tactiques qui sont systématiquement appliquées depuis la fusion du Reform-Alliance-PCC.

Maintenant, il vous reste à convaincre vos collègues du Canada anglais de prendre le même bâton de pèlerin que vous et de propager la bonne nouvelle dans les provinces anglophones, car ils ne semblent y voir que du feu.

Au Québec, pour le public francophone, vous parlez à des convertis. Les résultats de la dernière élection sont éloquents à cet égard.

Maintenant il faut prêcher dans le désert, là où les idéaux du PC ont des racines profondes et où les abus des conservateurs semblent laisser la plèbe indifférente…

@SensCommunRugueux – Ces tactiques sont bien connues et on en parle dans nos journaux, depuis plus longtemps qu’au Québec en fait. J’ai souvent écrit sur le sujet alors que Michel Vastel tenait ce blogue, mais personne ne semblait s’en soucier.

Stephen Harper, en tant que président de la National Citizens Coalition (NCC), a porté la cause des tiers partis en Cour suprême. Brièvement, la Cour a tranché qu’il est raisonnable que des limites soient imposées à des organismes autres que des partis politiques. Mais ces limites ne s’appliquent qu’en période électorale. Hors de la période électorale, il n’y a aucune limite, et évidemment ces tiers partis n’étant pas des partis politiques, la liste de leurs donateurs demeure secrète.

La Fédération des contribuables canadiens, par exemple, offrit une critique des plus acerbes des dépenses des libéraux, particulièrement en 2004. John Williamson était régulièrement cité en première page des journaux canadiens ; cet ancien président de la Fédération est aujourd’hui député conservateur à Ottawa. Un autre ancien président de la Fédération, Jason Kenney est ministre, Sara MacIntyre a quitté la Fédération pour devenir secrétaire de presse de Stephen Harper. En fait, en 2006, selon Wiki, tous les directeurs provinciaux de la Fédération étaient associés aux partis conservateurs. Demandez-moi pas pourquoi, mais la Fédération qui faisait une crise pour la moindre dépense d’un gouvernement libéral semble aujourd’hui muette sur les excès des conservateurs.

La NCC représentait, je présume, les citoyens. Au Québec on devrait pourtant se souvenir que c’est la NCC sous la présidence de Stephen Harper qui a financé la contestation de la Loi 101, avec des sommes dont la provenance demeure secrète puisque ce n’est pas un parti politique. On fait de la politique ainsi à l’année longue.

Tout cela est parfaitement légal. Cela fait partie de la liberté d’expression. Les partis politiques n’ont pas l’exclusivité de la promotion des idées politique. Vous pourriez en parler à la SSJBM ou au journal Le Québécois.