Démocratie mal en point : trop de votes perdus

Ce n’est un secret pour personne. Stephen Harper, comme bien d’autres avant lui, a hérité, le 2 mai dernier, du pouvoir de faire à peu près ce qu’il veut sans pour autant jouir de l’appui de la majorité de la population. Il n’est pas l’exception. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, seuls John Diefenbaker, en 1958, et Brian Mulroney, en 1984, ont remporté leurs élections avec plus de 50 % des voix.

Stephen Harper, pour revenir à lui, a été élu avec 39,6 % des voix, ce qui veut dire que plus de 60 % des Canadiens qui ont exercé leur droit de vote s’opposaient à lui. Le portrait est en fait plus désolant que cela car le taux de participation a dramatiquement baissé depuis le tournant du millénaire. Durant tout le XXe siècle, il a presque toujours dépassé les 70 % et même frôlé les 80 % à plusieurs reprises. Et soudainement, en 2000, il a chuté à 61,7 %, pour rebondir un brin en 2006 (64,7 %) et glisser par la suite. En 2008, le taux de participation était à son plus bas en plus d’un siècle (58,8 %), pour légèrement remonter le 2 mai dernier (61,1 %).

Ce phénomène veut donc dire que moins de Canadiens participent au choix de leurs élus, ce qui peut finir par mettre en péril la légitimité de nos gouvernements, mais c’est une autre question. Revenons à nos moutons. Si on tient compte de tous les électeurs inscrits en 2011 et non seulement de ceux qui ont voté, on arrive à seulement 25 % d’appuis pour Stephen Harper au sein de la population en âge de voter.

La baisse de la participation est attribuable à une foule de facteurs, mais un de ceux souvent évoqués est le sentiment d’impuissance. À quoi bon voter si mon vote ne compte pas?

La question est légitime car avec notre mode de scrutin, tous les votes n’ont pas le même poids. En vertu du système uninominal à un tour, il suffit pour se faire élire qu’un député récolte plus de votes que son adversaire, le pourcentage de voix obtenues est sans importance.

Depuis longtemps, des partis et des organisations militent pour réformer ce mode de scrutin pour y introduire un élément proportionnel. Ainsi, la représentation parlementaire serait davantage le reflet de la volonté populaire et un gouvernement privé d’une majorité des voix serait forcé d’en tenir compte.

Les partis au pouvoir et ceux qui y ont goûté sont généralement rébarbatifs à cette idée, comme on s’en doute. Le système actuel les sert trop bien et tant pis s’il sert mal les citoyens.

Il y a bien eu quelques tentatives au niveau provincial. En fait, il y a même eu une certaine effervescence sur ce front au cours des années 2000, cinq provinces se lançant dans des consultations ou des référendums sur le sujet. En vain, car les dés étaient pipés d’avance. En Colombie-Britannique et en Ontario, où des référendums ont eu lieu après la tenue d’assemblées citoyennes, les gouvernements, qui s’accommodaient très bien d’être élus avec moins de 50 % des voix, ont imposé des seuils exigeants pour entériner une réforme, protégeant ainsi leurs intérêts. Dans les deux cas, il fallait que 60 % des électeurs inscrits approuvent le nouveau système ET que la majorité des électeurs dans au moins 60 % des circonscriptions soient du même avis. En 2007, en Ontario, le rejet fut sans appel. Par contre, en 2004, en Colombie-Britannique, une majorité de la population a approuvé le changement dans toutes les circonscriptions, mais à l’échelle de la province, cela ne représentait que (?) 57 % de tous les électeurs inscrits. Un second vote tenu en 2009 a échoué, la ferveur n’y étant plus.

Un des arguments les plus souvent offerts pour rejeter un système proportionnel est le risque d’instabilité qu’il fait courir. On cite toujours le cas israélien, alors que c’est un des rares à être purement proportionnel, donnant ainsi un poids démesuré à des factions minuscules.

Mais personne n’a jamais proposé ce modèle pour le Canada. De la Commission Pépin-Robarts, à la fin des années 1970, aux assemblées citoyennes du début des années 2000, tous ont suggéré des systèmes mixtes. Les modèles sont variés, mais la plupart ont fait leur preuve ailleurs dans le monde, y compris en Nouvelle-Zélande, une démocratie parlementaire de type britannique comme la nôtre

Et pour ce qui est de l’instabilité, on repassera. Le cas qui contredit le mieux cet argument est celui de l’Allemagne. Depuis la guerre, la moitié des députés fédéraux allemands sont élus comme ici, au scrutin uninominal à un tour, et l’autre moitié sont choisis à partir d’une liste en fonction du pourcentage de votes obtenus par chaque parti.

L’Allemagne d’après-guerre n’a jamais accordé la majorité des voix à aucun parti et a toujours été gouvernée par des gouvernements de coalition. Ces gouvernements ont duré généralement quatre ans, sinon trois ans à quelques occasions. En fait, l’Allemagne a connu moins d’élections fédérales depuis la guerre (17) que le Canada (22) et elle est parvenue à se reconstruire et devenir un leader économique et politique mondial.

La grande différence en est une de culture politique, le système britannique misant sur la confrontation. En Allemagne, les politiciens ont l’habitude de travailler de concert pour faire fonctionner leurs coalitions. La conciliation, le compromis, le dialogue sont les règles du jeu d’un gouvernement fonctionnel. L’envers de ce que nous vivons depuis trop longtemps ici.

Le gouvernement Harper s’est empressé cet automne à présenter son projet de loi sur l’élection des sénateurs et à faire adopter sa Loi sur la réforme démocratique. Le titre de cette dernière est en partie trompeur car elle ne vise qu’à donner à chaque province un poids politique plus proche de son poids démographique. On ajoute des circonscriptions pour corriger les importants écarts en terme de nombre d’électeurs, mais on ne fait rien pour s’assurer que le vote de chacun de ces électeurs compte vraiment. Bref, on s’abstient de faire en sorte que la représentation des partis aux Communes soit à l’image de leur véritable poids électoral.

Changer de système électoral n’est pas une mince affaire. Il faut changer de vieilles habitudes, adopter une nouvelle culture politique, mais peu importe les embûches, il reste qu’un système mixte serait nettement plus démocratique, plus respectueux de la volonté populaire et plus à même d’éviter les distorsions actuelles qui permettent à un parti ayant obtenu une minorité des voix d’exercer le pouvoir absolu.

Le fruit est mûr pour bien des citoyens. S’agit maintenant d’en convaincre les élus. Une bataille fort certainement longue et ardue, mais pas impossible, si on en croit l’expérience de la Nouvelle-Zélande.

Prochain billet : trop de pouvoirs pour un seul homme

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Dans ce Harperland, nous sommes entrés dans l’Âge des ténèbres et la suite sera pire.Harper veut et va militariser ce pays pour en changer la mentalité de pacifiste qui lui est accolé avec justesse depuis longtemps.IL veut et va effacer toutes traces de la gauche comme il l’a répété y compris durant un BBQ avec son ami et et allié politique le maire de Toronto.Étant donné qu’il jouit du soutien de la droite qui contrôle les grands médias de ce pays, qui n’osent le confronter comme ils le feraient s’il s’agissaient de représentants de la gauche. Bienvenue au Harperland et exit Canada.

Que j’ai cet article, trop rare. Bravo. En passant c’est la même chose au Québec. Un gouvernement élu majoritaire avec moins de 23% des votes

On constate que notre système est malade lorsqu’un potentat, portée par une minorité de la population en âge de voter, exerce le pouvoir en faveur d’intérêts partisan devant le portrait de la Reine.

Bonjour,
Ma première interrogation ou réflexion selon le cas en lisant votre article est : Sommes-nous vraiment dans un système démocratique ou est-ce simplement une illusion? J’aurais plutôt tendance à opter pour le seconde option. Comme vous le décrivez, une vraie démocratie donne la possibilité à tous les intervenants, non seulement de se faire entendre, mais d’être élus. Or, dans notre système ‘britannique’ féodal, axé sur la monarchie constitutionnelle, j’ai presque le goût d’écrire constipationnelle, ce n’est pas le cas!!! C’est donc la base de sa pérennité car il repose sur une accession au pouvoir par une minorité contrôlante. Vous me rétorquerez que nous ne sommes pas les seuls et que d’autres pays ont un système similaire. C’est vrai, mais cela ne change rien à mon argumentation car, si c’est mauvais pour l’un, çà l’est pour tous.
Il faut remonter à des considérations historiques que je n’ai ni le goût, ni les compétences d’entreprendre pour comprendre cet état de fait. Le vrai débat ou la véritable constatation en fait est la suivante: nous avons un simulacre de démocratie, ou d’hypocrisie si vous désirez, qui nous permet d’élire notre ‘dictateur’ tous les 4 ou 5 ans!!! Voilà la véritable raison pour laquelle les gens sont désabusés et répugnent à participer à une telle mascarade.
Malheureusement, cette étiquette de ‘démocratie’ est mis de l’avant et utilisé par les vrais détenteurs du pouvoir, entre autres les financiers, banquiers etc, pour arnaquer,droguer et assouvir la populace afin d’arriver à leurs fins, i.e. s’enrichir encore plus!!!
En terminant, je vous ferais remarquer que sommes tous responsables de cet état de fait puisque nous sommes assez sots pour croire les ‘belles’ promesses de nos chers politichiens….

Le vote obligatoire ? Ou un crédit d’impôt remboursable, ne serait-ce que de quelques dollars, à ceux qui se présentent à l’isoloir ?
Une mesure simple et facilement applicable qui ferait augmenter de façon significative le % de votes à chaque scrutin.
Peut-être aussi le nombre de bulletins annulés, et si cela faisait réféchir nos politiciens de comptabiliser le ras-le-bol de la population !

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