Démocratie mal en point : une lente érosion

En septembre 2006, de retour d’un congé d’étude d’un an, j’étais forcée de constater que le climat et les façons de faire avaient profondément changé au Parlement. Élu depuis à peine huit mois, le premier ministre Stephen Harper avait imprimé sa marque et imposé son style. On parlait de sa détermination, de son calme, de sa fermeté et de sa clarté, mais aussi, et déjà, de son intransigeance, de sa soif de contrôle, de son penchant pour l’intimidation, de son esprit de clan, de son autoritarisme.

Ses relations avec la presse étaient déjà empoisonnées. Dès le printemps, son bureau avait exigé que les journalistes s’inscrivent sur une liste pour poser des questions lors des points de presse. Personne n’aurait rouspété si les droits de parole avaient été accordés selon la règle du premier arrivé, premier servi. Mais non, le bureau du premier ministre voulait choisir quel journaliste parmi ceux inscrits aurait droit de poser des questions. Certains se sont vus systématiquement écartés, habituellement les plus incisifs et dérangeants. La tribune de la presse a réagi en lançant un boycott de la dite liste, un moyen de pression qui a perdu tout son effet quand certains médias ont donné ordre à leurs journalistes de s’inscrire sur la fameuse liste. C’en était fini de la solidarité et Stephen Harper venait de remporter sa première manche avec la presse.

Toujours au printemps 2006, le gouvernement Harper a rapidement fait comprendre à l’opposition qu’il la ferait marcher au pas. Alors que rien ne pressait, le premier ministre a tenu un vote sur la prolongation de la mission de combat en Afghanistan, après un débat de quelques heures au cours duquel ses ministres ont été avares de détails et lui a averti que, de toutes façons, il en ferait à sa tête. Il restait plus d’un an à cette mission et on ignorait toujours si le Canada bénéficierait de renforts. Un sommet de l’OTAN, prévu pour l’automne, devait en discuter. Plusieurs experts invitaient le Canada à patienter avant de se prononcer afin d’avoir une carte dans sa manche pour forcer les autres pays à se commettre. On suggérait aussi qu’attendre quelques mois permettrait au Parlement d’avoir une meilleure idée de la situation sur le terrain (qui allait d’ailleurs se détériorer). Mais non. Pour embarrasser les libéraux, les conservateurs ont forcé le jeu et obtenu un premier prolongement jusqu’en 2009, se sont présentés au sommet de l’OTAN sans monnaie d’échange et en sont revenus sans assurance de renforts suffisants.

À l’automne – 2006 toujours – le gouvernement Harper montrait son visage idéologique en annonçant, malgré un surplus record de 13 milliards hérité des libéraux, qu’il mettait la hache dans certains programmes. Rien de mal à mettre fin à des programmes devenus inutiles, mais d’autres avaient simplement le malheur d’être, aux dires du ministre des Finances, Jim Flaherty, de «mauvaises idées». Parmi elles, le Programme de contestation judiciaire qui a permis aux minorités francophones, aux groupes de femmes, aux handicapés et aux minorités visibles d’entreprendre des recours en vertu de la Charte des droits et liberté. Pour justifier la fin du PCJ, Stephen Harper avait alors dit qu’il ne voulait pas «payer des avocats libéraux pour contester des lois inconstitutionnelles». Et d’ajouter : «ce n’est pas mon intention d’adopter des lois inconstitutionnelles».

Mais il n’y avait pas que le PCJ. Sont aussi passés à la moulinette plusieurs programmes de consultation du public sur la politique étrangère, l’agriculture et la fiscalité. Même chose pour plusieurs programmes de recherche sur les politiques publiques, certains programmes de Condition féminine Canada axés sur la défense et la promotion des droits des femmes et, finalement, la Commission du droit du Canada. La raison donnée à l’époque: le gouvernement peut compter sur les conseils de ses fonctionnaires. Et cela après qu’on ait appris, toujours en 2006, qu’il avait ignoré ceux des juristes du ministère de la Justice (et les ignore toujours).

Le ton était donné. Sous ce gouvernement, l’État n’aiderait pas les citoyens à se faire entendre et à promouvoir leurs droits et n’aurait que faire des avis contraires des fonctionnaires, du public et des scientifiques. On a aussi réalisé que ce parti de la loi et de l’ordre était prêt, s’il le fallait, à miner en sous-main des lois qu’il désapprouvait, mais ne pouvait abroger, faute de majorité. Ainsi, on a coupé les vivres à la Commission du droit même si elle existe (toujours) en vertu d’une loi du Parlement. On a aussi commencé, en 2006, à permettre à des citoyens d’ignorer une loi, celle sur l’enregistrement des armes d’épaule, en en suspendant l’application à répétition.

Dès cette époque, le gouvernement affichait son agacement pour le processus parlementaire, blâmant l’opposition pour la lenteur du processus législatif. Il avait une vision à géométrie variable de la reddition de comptes, rabrouait le directeur général des élections Jean-Pierre Kingsley avec qui le Parti conservateur avait un différend, semait délibérément la confusion aux Communes et dans le public dans le dossier des changements climatiques, interdisait à la fonction publique de parler publiquement sans l’assentiment du bureau du premier ministre.

Stephen Harper n’est pas le premier à exploiter les failles du système et à chercher à concentrer le pouvoir entre ses mains. Ce qu’on constate cependant c’est que l’érosion de nos institutions démocratiques s’est accélérée sous son règne, tout comme la concentration du pouvoir au sein de son cercle restreint.

Pour exercer un pouvoir sans partage, le premier ministre profite de trois faiblesses structurelles de notre système politique : un mode de scrutin désuet et inéquitable, un système parlementaire aux règles trop floues et l’attribution dans notre Constitution et nos lois de trop de pouvoirs, sans contrepoids, au «gouverneur en conseil», c’est-à-dire le premier ministre. Quiconque décide d’exploiter à fond les failles de ce système peut jouir d’un pouvoir quasi absolu et on y est presque.

Prochain billet: le mode de scrutin.

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Les conservateurs ne respectent plus rien (à part Liz). En fait, le Canada est devenu un État voyou, appuyé par certains médias voyous (Sun media et Québecor) . Triste spectacle…

Ajoutons que la société Radio-Canada sera bientôt soumis à un « choker » économique, et on peut commencer discerner un désert démocratique se profiler à l’horizon.

Dans une société où 40%, ou plus, de la population disent « moi, j’veux rien savoir de la politique ‘stie », il a le champs libre.

Et basé sur quelle légitimité démocratique?
Harper a eu 40% des voix exprimées, mais seulement 25% des Canadiens. Au Québec, à peine 16% des voix exprimées, et 10% des Québécois.
Ajoutez le GG et le sénat nommés par Harper, et on vit dans quoi si ne ce n’est une république de…toundra?

Une vraie fixation idéologique votre démonisation de Harper. Pensez-vous tenir le rythme pendant les quatres années minimales qu’il va rester au pouvoir? Ménagez votre monture un peu.

Nous sommes, en effet, sous une dictature oligarchique.
Une gouvernance véritablement démocratique fait une nette différence entre les trois pouvoirs : législatif, exécutif et juridique. Le système britannique est totalement bancal et fait du premier ministre un vrai monarque .Il dirige les législateurs (ses propres députés, à cause de la ligne de parti, ne sont là que pour endosser ses mesures); il supervise l’exécution du tout en nommant ou en dégommant les ministres. De plus, il a une certaine influence, sinon une influence certaine, sur la nomination des juges. C’est en fait un véritable dictateur pour la durée de son mandat.
Tout ce qu’il nous reste de démocratie est le simulacre électoral qui est dominé par l’argent.
Car,combien, de la classe moyenne, surtout avec une famille, peuvent se permettre de donner 3 000$ ou même 1 000$ à un parti politique? Fort peu. Ce sont les riches qui donnent. Et non pas dans un but philanthropique.

Vous avez parfaitement raison! Mais, heureusement qu’aujourd’hui la Cour suprême lui a coupé l’herbe sur le pied avec sa Commission canadienne des valeurs mobilières. Belle victoire pour le Québec!

Quand la parole de l’autre demeure que du bruit. Quand tu refuses d’entendre les arguments et les critiques même si elle se veut constructive non pas de ton ennemi, mais ton adversaire politique dans une démocratie digne de ce nom, on s’approche peu à peu d’une logique autoritaire qui se traduit par une hyperbole que la population a donné un mandat fort au gouvernement. Il faut prendre le temps d’aller lire les pages Web du parti conservateur pour comprendre que cette justification revient comme un leitmotiv. Comme si un gouvernement majoritaire suffirait à lui-même pour agir ainsi.

Pour contrarié cette autosuffisance on fait comme Pascal Lacoste, un ancien soldat, qui fait une grève de la faim pour se faire entendre. Le pouvoir de l’image a fait son œuvre. Et le Publisac du parti conservateur et francophobe de service de l’après vente le ministre des anciens combattant Steven Blaney devant le malaise médiatique prend le temps de faire quelque chose dont j’espère que les médias vont suivre le développement.

Votre analyse montre comment on fabrique un chef dans notre système parlementaire pour ne pas dire un prince du pouvoir à croire son amour pour la monarchie constitutionnelle

Je ne reconnais plus notre pays et d’autres nations aussi trouvent que la Canada n’est plus ce qu’il`était; toutes les valeurs acquises de nation libre , d`équité, de droits de la personne, de respect, s’étiolent.Nous voyons le vrai visage de ce gouvernement

I don’t want to be rude but…

Les journalistes n’ont pas fait leur «job».

Si vous sentez de l’amertume, changez d’emploi, ou sinon … allez au front!!!

Les médias sont très comfortable, trop comfortable qu`importe les décisions des gouvernements. Qu`elle force pourrait remettre en question le statut quo ?

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