Des ministres sous pression

La composition du nouveau Conseil des ministres du gouvernement Trudeau envoie plusieurs messages. Comment les décoder ?  

Sgt Mathieu St-Amour, Rideau Hall / Montage L'actualité

L’auteur a travaillé pendant près de 20 ans sur la colline parlementaire à Ottawa, notamment à titre d’attaché de presse principal de Jack Layton, de secrétaire principal de Thomas Mulcair, puis comme directeur national du NPD. En plus d’agir en tant que commentateur et analyste politique, il est président de la Fondation Douglas-Coldwell et président de Traxxion Stratégies.

Justin Trudeau a donc bel et bien profité de l’occasion qui s’offrait à lui. Sur les 36 membres de son précédent conseil des ministres, seuls 8 conservent leurs fonctions. Les autres jouent à la chaise musicale et, malgré l’ajout de deux chaises et le départ de quatre ministres à la suite des élections, trois ministres n’ont pu s’asseoir. Il y a donc eu du changement. 

Mais est-ce que ce remaniement sera suffisant pour signaler un changement de cap ? Où est-ce que ce jeu de chaise musicale se déroule finalement sur le pont du Titanic ?   

Trudeau aurait été mal avisé de ne pas modifier substantiellement son conseil des ministres. Dans un état des lieux il y a quelques semaines, certains constats semblaient clairs, certaines possibilités paraissaient risquées et d’autres décisions étaient plus difficiles à voir venir. Et comme l’a relevé le politologue Jonathan Paquin, « les pouvoirs régaliens sont maintenant tous au féminin, ce qui n’est pas rien ». Mais Trudeau n’a pas pu résister à la tentation d’augmenter la taille de son cabinet ministériel.

Parmi les départs, le plus surprenant est celui de Marc Garneau, qui n’a été titulaire des Affaires étrangères qu’à peine 10 mois. La rumeur l’envoie comme ambassadeur à Paris, ce qui ne serait pas la pire des rétrogradations. Garneau ne siégerait ainsi pas une seule minute au sein de ce nouveau gouvernement. Déjà une élection partielle ? Décision cynique, si cela s’avérait.

S’il ne fait pas preuve de stabilité pour ce poste clé, Trudeau démontre de l’audace en faisant de Mélanie Joly sa cinquième cheffe de la diplomatie canadienne. C’est toute une promotion pour celle qui n’avait pas été en mesure de gérer le dossier Netflix au Patrimoine canadien (sans parler du fiasco du 150e anniversaire du Canada, avec la patinoire à 200 000 dollars par jour et le Monument national de l’Holocauste qui oubliait de parler des Juifs…), avant de se refaire une certaine crédibilité aux Langues officielles. Est-ce que Joly saura tenir tête à Xi Jinping et Vladimir Poutine ?

Un autre ancien du Patrimoine prend du galon, malgré (ou grâce à ?) une performance médiocre à ce ministère : Steven Guilbeault devient le ministre de l’Environnement. C’est l’aboutissement d’une vie de militantisme écologique. Encore une fois, Trudeau fait preuve d’audace, car l’arrivée de Guilbeault fera grincer des dents dans l’Ouest canadien. Le choix est stratégique, la majorité libérale ne passant pas par ces provinces. Les attentes envers Guilbeault sont donc déjà très élevées. C’est vrai également du côté des environnementalistes, qui le voient toujours comme l’un des leurs. Est-ce l’espoir que l’on sent renaître ou l’illusion qui s’incruste ?   

D’autres signaux importants ont été envoyés par Justin Trudeau. Harjit Sajjan est écarté de la Défense nationale. Les scandales multiples et les allégations d’inconduites sexuelles dans les plus hauts rangs de l’état-major des Forces armées ont eu raison d’un ministre apathique, incapable de réagir. Certains n’en seront pas satisfaits cependant, puisque Sajjan demeure malgré tout au Cabinet, avec un portefeuille économique mineur. 

De même, la pandémie a vaincu l’ex-ministre de la Santé Patty Hajdu, constamment en retard sur les décisions qui s’imposaient pourtant depuis le début de la crise. Pire, elle s’est fait prendre sans masque et ne pouvait s’empêcher de voyager allègrement tout en disant aux autres de suivre les règles et de rester à la maison.

Hajdu sera remplacée par l’affable et capable Jean-Yves Duclos. Un ministre qui fait du bon boulot et qui ne tombe pas dans la partisanerie mesquine. Il semble bien placé pour aider le pays à tourner la page sur la COVID-19. Par ailleurs, la pandémie a exacerbé les besoins en santé mentale et Trudeau en a pris bonne note. Le ministre Duclos sera donc épaulé par Carolyn Bennett, qui devient ministre de la Santé mentale et des Dépendances. Mais quel sera son champ d’action ? Soit il y aura empiètement, soit il y aura inaction.

Envoyer Duclos à la Santé a amené Trudeau à prendre une autre décision-surprise : la députée franco-ontarienne Mona Fortier le remplace au Trésor. Fortier était jusque-là ministre de la Prospérité de la classe moyenne et de-ceux-qui-travaillent-fort-pour-s’y-joindre. Ils ont probablement travaillé assez fort pour y arriver et cette classe moyenne est sans doute devenue prospère, car ce ministère disparaît. Mission accomplie !

En lieu et place de ce ministère bidon, Trudeau vient de nommer Ahmed Hussen ministre du Logement et de la Diversité et de l’Inclusion. Un ministre du Logement à Ottawa, c’est une première. Est-ce encore du bidon ? Hussen avait déjà depuis 2019 le dossier du logement, selon ses lettres de mandat. Il était déjà responsable de la Société canadienne d’hypothèques et de logement, de l’Incitatif à l’achat d’une première propriété et de la Stratégie nationale sur le logement. Pourtant, depuis deux ans, le coût des loyers et des maisons est en forte hausse au pays, ce qui contribue grandement à la croissance des inégalités. Est-ce que Hussen pourra faire mieux maintenant que « Logement » est officiellement dans un titre ?

La question importante derrière ce cabinet demeure la même : Justin Trudeau a-t-il compris le message de l’électorat ? Si ces nominations sont un signal que cette fois-ci, les libéraux ne se contenteront plus de belles paroles et respecteront leurs engagements, alors oui. Le potentiel y est. Si elles ne sont essentiellement qu’une opération de marketing politique utilisant encore une fois des symboles, les acteurs ont beau avoir changé de rôle, c’est toujours le même film qui est projeté.

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Je crois que c’est tout un nouveau mandat pour réaliser le programme électorale et surtout permettre de faire changer la situation actuelle qui est de mettre un terme à la pandémie qui est prévue pour 2022 mais de réaliser des travaux pour les citoyens et surtout les familles qui sont touchés par la situation actuelle

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Critique intéressante à l’humour subtil, sous l’amusante photo des directions des chaises musicales sous l’irrésistible tableau du maître Riopelle. Très bon article, bravo!

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