Dieudonné, au carrefour de l’humour et de la haine

En France, il ne suffit pas d’invoquer la liberté d’expression pour pouvoir rire de tout.

Photo © JEAN AYISSI / AFP / Getty Images
Photo © JEAN AYISSI / AFP / Getty Images

De retour chez lui après avoir participé à la grande marche républicaine, organisée le 11 janvier dernier à la suite des attentats terroristes en région parisienne, Dieudonné écrit sur sa page Facebook : «Sachez que ce soir, en ce qui me concerne, je me sens Charlie Coulibaly.» Une référence à Amedy Coulibaly, qui a tué quatre Juifs dans un supermarché casher, au lendemain de l’attaque contre le journal satirique Charlie Hebdo.

Aussitôt, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, envisage de donner «les suites les plus sévères à cette déclaration». Le 14 janvier, Dieudonné est arrêté à son domicile. Relâché depuis, il est convoqué par le parquet de Paris pour une audience le 4 février, lors de laquelle il sera jugé en correctionnelle pour «apologie du terrorisme». L’humoriste et polémiste risque sept ans de prison.

Dieudonné a rapidement écrit à Bernard Cazeneuve pour «faire la paix». «On me considère comme un Amedy Coulibaly, alors que je ne suis pas différent de Charlie.» Est-il bel et bien victime des foudres de la censure, comme il le prétend ?

La jurisprudence française accorde un statut particulier à ce qui est dit ou écrit à des fins humoristiques : elle consacre ainsi le droit à l’excès, à l’outrance et à la parodie. En 1992, rappelle Le Monde, le tribunal de grande instance de Paris a déclaré que la liberté d’expression «autorise un auteur à forcer les traits et à altérer la personnalité de celui qu’elle représente», et affirmé qu’il y a un «droit à l’irrespect et à l’insolence».

Déjà condamné à plus de 10 reprises, Dieudonné peine à entrer dans le cadre qui définit cette liberté d’expression à la française.

Dans l’Hexagone, c’est la loi sur la liberté de la presse de 1881 qui sert de référence en la matière. Elle fixe des limites qui suivent deux grands axes : celui de l’injure et de la diffamation, et celui des propos appelant à la haine. C’est sur ce dernier axe qu’on retrouve l’apologie du terrorisme, pour laquelle Dieudonné sera jugé prochainement.

La France a récemment durci les sanctions pour cette infraction dans une nouvelle loi visant à renforcer les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme. Créée en réaction au départ de nombreux Français djihadistes vers la Syrie et l’Irak ainsi qu’aux «potentiels retours offensifs et criminels de ces individus», elle prévoit entre autres que des propos faisant l’éloge du terrorisme pourront être jugés en comparution immédiate. Depuis les attentats contre Charlie Hebdo, plus de 70 personnes ont déjà été arrêtées pour «apologie du terrorisme».

Amnistie internationale a aussitôt dénoncé ces arrestations. «L’apologie du terrorisme risque de criminaliser des propos ou diverses formes d’expression qui, tout en étant indéniablement choquants pour de nombreuses personnes, ne vont pas jusqu’à constituer une incitation à la violence ou à la discrimination», estime l’organisation de défense des droits de la personne.

Au fil des ans, environ 80 procédures judiciaires ont été lancées contre Dieudonné. À plusieurs occasions, il a été relaxé par la justice. Par exemple, en 2003, quand il a été accusé de «diffamation raciale» pour avoir parodié un colon israélien sur un plateau de télévision, plateau qu’il avait quitté en lançant un «Isra-heil» et en effectuant un salut nazi. Il a été jugé non coupable en première instance (2004), en appel (2005) et en cassation (2007), les juges estimant chaque fois qu’il était resté dans le registre de l’humour.

En 2012, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme a poursuivi Dieudonné pour «négationnisme» et a voulu faire interdire son film L’antisémite. Encore là, la justice n’a pas donné tort à l’humoriste, jugeant que son œuvre relevait davantage de l’humour que du militantisme.

En d’autres occasions, les juges en ont toutefois décidé autrement. Par exemple, en 2007, Dieudonné a été condamné pour «injure publique raciale» parce qu’il avait déclaré à un hebdomadaire : «Pour moi, les Juifs, c’est une secte, une escroquerie.» La même année, il a été jugé coupable de «diffamation publique à caractère racial» pour avoir, entre autres, qualifié les commémorations de la Shoah de «pornographie mémorielle». Encore en 2007, il a été condamné pour «provocation et incitation à la haine raciale» après avoir comparé les Juifs à des «négriers».

Autre exemple : en 2014, la justice a condamné Dieudonné pour «contestation de crimes contre l’humanité, diffamation raciale, provocation à la haine raciale et injure publique» à la suite de la diffusion d’une vidéo dans laquelle l’humoriste invitait l’avocat franco-israélien Arno Klarsfeld à parler de chambres à gaz avec l’historien négationniste Robert Faurisson. Dieudonné a dû retirer d’Internet deux séquences de cette vidéo.

Charlie Hebdo, à l’instar de Dieudonné, a souvent testé les limites de la liberté d’expression. En 2007, au terme du procès intenté par des associations musulmanes contre l’hebdomadaire pour la publication d’une caricature de Mahomet, les juges ont estimé que «toute volonté délibérée d’offenser directement et gratuitement l’ensemble des musulmans» était exclue.

Bien que traîné une cinquantaine de fois devant la justice de 1994 à 2014, le journal satirique a été beaucoup moins condamné que le polémiste, surtout ces dernières années. Les juges ont reconnu à Charlie Hebdo le droit de se moquer d’une religion et l’ont innocenté de tout appel à la haine envers un ensemble de croyants ou un peuple – une frontière que Dieudonné a maintes fois franchie, selon la justice.

Car en France, il ne suffit pas d’invoquer la liberté d’expression pour pouvoir rire de tout : il revient souvent aux juges de décider, au cas par cas, ce qui entre dans le registre humoristique et ce qui ne vise qu’à offenser.

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14 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Non à la HAINE et Oui à l’esprit critique et libre….

En passant, Félicitation à Mme. Fatima Houda-Pepin pour la présentation d’une charte pour la neutralité de l’État et la lutte contre la Radicalisation…

Selon moi, Mme. Pépin est la personne la PLUS CRÉDIBLE dans ce domaine et l’INTÉRÊT SUPÉRIEUR du Québec devrait primer sur les EGOS de la paternité d’une telle mesure ou des dissentions passées à l’intérieur du caucus libéral….

Avons-nous des politiciens ASSEZ NOBLES pour s’élever au dessus de la petite politique ÉGOÎSTE et partisanne….

Je vous cite » M.Réflecteur avons-nous des politiciens assez nobles pour s’élever au-dessus de la petite politique égoiste et partisane »
Les déclarations des candidats à la chefferie ainsi que ceux de M.Bédard contre M.Couillard ne sont pas des propos qui vont permettre d’élever le débat.. Ils me font vraiment pitié..La France en a une loi et elle n’a pas empêché la tuerie. Quelle idiotie….

Bien d’accord avec Vous, pour la qualité de certains politiciens…. Quant à la France, leur situation n’est pas ENCORE comparable avec celle du Québec…

Il ne faudrait pas tout mélanger…..

Est-ce que Dieudonné a déjà fait mal à une seule personne? Il dérape certes .Pas toujours. Mais parfois. Mais il n’a blessé la moindre personne. Blessé dans le sens physique du terme.

Aux nouvelles ce soir on apprenait que le p’tit gars de 19 ans du Bas-St-Laurent qui avait dit des gros mots sur les musulmans suite à l’attentat d’Ottawa a fait 6 jours de prison et a un dossier. Claude Dubois, attrapé avec point 15 d’alcool dans le sang et deux enfants derrière, à sa troisième condamnation, n’a pas fait la moindre nuit en-dedans.

Est-ce que notre Justice a perdu la raison?

Allez-vous cessez cette innocente habitude de comparer des causes aussi disparates les unes que les autres!

La France glisse vers l’État policier.
On parle de liberté d’expression et on emprisonne les gens lorsqu’il s’exprime hors des « limites permises ».
On emprisonne les gens non pas en fonction des méfaits qu’ils font mais en leur prêtant des intentions.

La liberté d’expression n’a pas à être limité par le pouvoir établissant sa morale.

http://quenelplus.com/a-la-une/je-me-sens-charlie-coulibaly-dieudonne-repond.html

Serge Charbonneau
Québec

Bien d’accord Serge,

Il vaudrait mieux prévenir au Québec par des mesures claires contre les RADICAUX… Car attendre les catastrophes ne font que permettre à certains dirigeants, avides de pouvoir, de se doter d’un état policier qui devient l’autre EXTRÊME de la radicalisation…

La hâte presque suspecte manifestée par l’État français dans cette forme particulière de répression du «terrorisme» m’a rappelé quelque chose.

Ce quelque chose c’est une autre hâte manifestée par la France de Vichy durant la Seconde Guerre mondiale qui a mené à la création de tribunaux dits «Sections spéciales» dont la «Justice» n’était pas la préoccupation première, remplacée par le besoin de faire un «show» pour satisfaire l’occupant allemand.

L’article de l’Express- http://www.lexpress.fr/actualite/politique/les-regrets-d-un-serviteur-de-vichy_494874.html – explique très bien ce dont il s’est agi. Le film de Costa-Gavras sorti en 1975 justement intitulé «Section spéciale» avec Michael Lonsdale, Louis Seigner, Pierre Dux et Claude Piéplu en reconstitue l’essentiel et met en cause les personnages officiels qui en furent les instigateurs et les acteurs.

Peu de Québécois ont vu ce film à l’époque et comme il ne ressort pas souvent et que l’enseignement de l’histoire n’est plus ce qu’il était, je me suis permis de revenir sur ce pan un peu étrange de l’histoire juridique française qui, des fois, mutatis mutandis, à l’air d’avoir tendance à bégayer puisqu’on semble s’acharner, sans états d’âme, sur des poivrots et autres personnages atypiques pour avoir l’air de «faire sa job» contre le terrorisme tout en se gardant comme tête d’affiche un Dieudonné qui, lui, à l’air de faire exprès pour qu’on le place du mauvais côté du miroir.

N’empêche, un nouveau délit dit «apologie du terrorisme» couplé à un empressement d’en arriver à des jugements avec condamnation sévère me semble être un peu en contradiction avec le désir de protéger la liberté d’expression.

Curieusement, on dirait que les français sont plus frileux avec la liberté d’expression lorsqu’il est question des juifs, d’Israël et du nazisme, comparativement aux musulmans.

Qu’en pensez-vous?

Allez-vous cessez cette innocente habitude de comparer des causes aussi disparates les unes que les autres!

Le pouvoir d’Internet, combiné au pouvoir d’être une « star », font que certains mots pèsent plus que d’autres…
Pas facile de voir l’effet d’un geste/parole à long terme, et de garder l’équilibre au milieu d’une crise.

Nan! Dieudonné se moque des sionistes tandis que Charlie se moque des musulmans, car il a très bien compris qu’il ne faut pas se moquer des juifs… Même si c’est au nom d’Allah que Charlie a péri, ce qui n’est pas si sûr au final, il est évident que cet attentat est venu jeter de l’huile sur le feu du combat Dieudonné versus sionistes. J’espère que Dieudonné ne le paiera pas de sa propre vie, mais peut-être que c’est justement ce qui le protège. L’opinion publique ne le supporterait pas!