Dominique Anglade : « Il n’y aura pas de miracle »

La nouvelle chef du Parti libéral du Québec a l’habitude des défis. Celui-ci est colossal : reconstruire un parti en lambeaux en dehors de Montréal et démontrer aux électeurs qu’elle mérite de devenir première ministre en 2022.

Photo : Rodolphe Beaulieu

Le débat sur la discrimination systémique qui a secoué l’Amérique du Nord cet été a remué les souvenirs de Dominique Anglade. La nouvelle chef du Parti libéral du Québec s’est remémoré ses premiers pas difficiles dans le monde des affaires, il y a 25 ans, alors que, finissante de Polytechnique Montréal, elle débarquait à Belleville, en Ontario, au service de la multinationale Proctor and Gamble. « Certains jours, j’ai pleuré ma vie, confie-t-elle. J’ai tellement appris sur moi, sur la société. »

À 22 ans, la jeune femme d’origine haïtienne se retrouve alors en situation de quadruple minorité. « J’étais femme, ingénieure, francophone, issue d’une communauté culturelle, dans le monde des affaires ! Autour, il n’y avait que des gars blancs, de 40 à 50 ans, anglophones, qui n’avaient rien à voir avec moi. »

Elle travaille comme une forcenée et parvient à gagner, petit à petit, la confiance de ses collègues. « Plusieurs pensaient que j’étais incompétente parce que j’étais une femme noire francophone. Ils me voyaient arriver comme un cheveu sur la soupe. J’ai bâti ma relation avec eux, je leur ai montré qu’on avait des points en commun. »

Deux ans plus tard, elle est à la tête d’une équipe de 100 personnes. « L’un de mes employés a dit qu’il acceptait de travailler pour moi même si j’étais une femme. Ça faisait une heure qu’on se parlait, et je me suis rendu compte que c’était la seule chose qu’il avait retenue », raconte-t-elle.

Cette fois, c’est avec l’ensemble des Québécois que Dominique Anglade devra bâtir des liens, après la pire dégelée du Parti libéral depuis sa fondation, en 1867.

Son nouveau défi est de taille : diriger une opposition officielle en pleine crise sanitaire, reconstruire un parti en lambeaux dans les régions francophones et démontrer aux électeurs qu’elle mérite de devenir première ministre en 2022.

Pour y arriver, le PLQ doit retrouver un peu de couleur nationaliste, comme à l’époque de Robert Bourassa, estime la nouvelle chef. « On est une nation francophone en Amérique du Nord. On doit l’assumer. »

Après son séjour professionnel en Ontario, Dominique Anglade revient au Québec en 2003, d’abord à Nortel Networks, puis au sein du cabinet mondial de consultants McKinsey, en 2005. Mais elle est rattrapée par l’ADN politique de sa famille en 2012, lorsqu’elle participe à la fondation de la Coalition Avenir Québec de François Legault, dont elle portera les couleurs aux élections dans Fabre, à Laval.

L’arrière-grand-père de Dominique Anglade était sénateur en Haïti, son grand-père a fait de la politique et son père, Georges Anglade, a fui la dictature de Duvalier pour se réfugier au Québec en 1969, avant de retourner en Haïti dans les années 1990 pour servir comme conseiller et ministre sous Jean-Bertrand Aristide. Née au Québec en 1974, Dominique Anglade a perdu ses deux parents lors du grand tremblement de terre qui a ravagé Haïti en 2010.

La femme d’affaires quitte la CAQ en 2013 et prend la tête de l’organisme Montréal International jusqu’en 2015, année où le premier ministre libéral Philippe Couillard la recrute pour en faire sa ministre de l’Économie — elle est alors la première députée d’origine haïtienne à se hisser à un poste de ministre au Canada —, puis sa vice-première ministre. 

Le 11 mai dernier, lorsque l’ancien maire de Drummondville Alexandre Cusson a jeté l’éponge dans la course à la direction, Dominique Anglade est devenue la première femme à diriger le PLQ depuis sa fondation, il y a 153 ans. Et le premier leader d’une minorité visible à diriger un parti politique au Québec. « J’ai toujours brisé des barrières », dit-elle.

L’actualité a rencontré la députée de Saint-Henri–Sainte-Anne dans ses bureaux de l’opposition officielle à la Place Ville-Marie, au centre-ville de Montréal.

***

Votre famille a souvent gravité dans l’orbite politique. Dans votre cas, pourquoi vouloir devenir première ministre ?

Je fais de la politique pour que chaque personne atteigne son plein potentiel. Dans la course que représente la vie, je veux qu’on soit capables de faire partir les gens le plus possible sur un pied d’égalité. Comment peut-on abattre les barrières ? Par exemple, quand je réfléchis à la question du racisme et de la discrimination systémiques, je me dis : « Maudit, on a plein de gens avec du potentiel qui ne sont pas embauchés ou qui n’obtiennent pas de promotion en raison de la couleur de leur peau. » On n’a qu’à penser à la fonction publique au Québec, au profilage racial dans la police, aux entreprises privées… Allez dans une conférence de chambre de commerce, ici, à Montréal, au centre-ville, et comptez combien il y a de femmes ou de membres de minorités visibles dans la salle. Vous allez voir qu’on a encore du chemin à faire. 

Avez-vous une réticence à utiliser le terme « racisme systémique », comme d’autres politiciens ?

Pas du tout. C’est un fait. L’objectif n’est pas d’antagoniser une partie de la population qui n’aime pas le terme, mais celui-ci existe depuis des décennies, même si je lui préfère « discrimination systémique ». 

Est-ce que vous vous voyez comme un modèle pour les jeunes, autant les femmes que les membres des minorités visibles ?

C’est certain. Tu es un modèle, que tu le veuilles ou non. Les gens me le disent, même mes enfants ! Des femmes en science, encore trop peu nombreuses, me disent que je les inspire. Certains m’affirment que c’est bon pour leurs enfants de voir quelqu’un qui réussit. Mais ça vient avec une responsabilité. J’en suis très consciente. Je vais donner le meilleur de moi-même pour être à la hauteur des attentes.

Dominique Anglade est applaudie par ses collègues du Parti libéral à sa première présence à l’Assemblée nationale à titre de chef de l’opposition, le 13 mai dernier. (Photo : Jacques Boissinot / La Presse Canadienne)

Pendant la course à la direction, des militants et des organisateurs libéraux vous décrivaient comme étant « trop Montréal » pour séduire les électeurs en région. Est-ce une forme de racisme déguisé ?

C’est un fait que je suis de Montréal. Il faut bien être de quelque part ! Mais ça ne m’a pas particulièrement surprise. Ça fait partie de la réalité. J’en suis tellement consciente que j’ai lancé ma course à la direction très tôt. C’était important d’être sur le terrain avant les autres candidats et de rencontrer les militants en région. Je devais leur expliquer pourquoi je pense être la meilleure chef de parti, la meilleure chef de l’opposition et, éventuellement, la meilleure première ministre. C’est la façon la plus efficace de faire tomber les barrières. L’une de mes forces, c’est d’aller facilement à la rencontre des gens. À la fin, ils disaient : « Elle n’est pas comme je le pensais. » Ça m’est arrivé souvent.

Une maxime dit qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Êtes-vous déçue de la manière abrupte dont la course à la direction a pris fin ?

J’aurais préféré qu’il y ait des débats, mais je ne m’attarde pas longtemps aux choses qui me déçoivent. Ce n’est pas dans ma nature. On ne pouvait pas prévoir la pandémie.

Le PLQ a déjà compté 200 000 membres dans les années 1980. Il y en a un peu moins de 20 000 présentement. Par où commencer pour relancer le parti ? 

Le terrain, le terrain, le terrain. J’ai fait 30 000 km en auto avant que la course ne soit suspendue [à cause de la pandémie]. J’ai constaté qu’on avait beaucoup de travail à faire. Je vais convaincre les militants de l’importance de s’impliquer. Je vais dire aux Québécois que, s’ils veulent construire un Québec moderne et rassembleur, ils doivent être au Parti libéral. Ce sera un pas à la fois.

En 2013, lors de la précédente course à la direction, les militants reprochaient au parti d’être déconnecté de la base, de ne pas laisser de place aux débats et de centraliser les décisions au siège du PLQ, à Montréal. Sept ans plus tard, on en est encore là ?

Le parti a gagné en 2014 sans faire ce travail de réconciliation avec la base militante. C’est un peu ça le drame. Cette fois, on ne peut pas faire l’économie de ce rapprochement. Il faut reconnecter la tête du parti avec ses militants. Les attentes sont dans le tapis. Il faut animer le parti. On a des libéraux partout au Québec, même si on n’a pas de députés dans toutes les régions. Avant de pouvoir convaincre les Québécois qu’on mérite de nouveau leur confiance, on doit convaincre nos propres membres qu’on est à leur écoute. Il n’y aura pas de miracle.

Quelles sont les valeurs et les idées les plus importantes pour un libéral aujourd’hui ?

Le PLQ est un parti moderne qui combine la croissance économique et la lutte contre les changements climatiques. Un parti rassembleur, inclusif. Un parti qui reconnaît la spécificité du Québec de manière forte et affirmée. On est une nation francophone en Amérique du Nord. On doit l’assumer.

Le PLQ a perdu sa fibre nationaliste dans les dernières années ?

Oui, absolument. On a trop souvent eu l’impression que revendiquer notre spécificité enlevait quelque chose aux autres, alors qu’on doit s’assumer comme la seule nation francophone en Amérique du Nord. On a un rôle à jouer et on va le définir, dans le respect de la différence. On n’est pas multiculturalistes au Québec, on est interculturalistes, et le Parti libéral défend ces valeurs. Ça veut dire qu’on reconnaît la diversité et son importance, mais qu’il y a aussi une culture commune au Québec et qu’il faut continuer de la bâtir ensemble. 

Je me souviens d’une motion proposée en mai 2017 par le PQ à l’Assemblée nationale, qui reconnaissait l’apport des Patriotes au Québec et qui prévoyait que leur drapeau soit hissé au mât du parlement pour une journée. Au PLQ, on en a bloqué l’adoption. Voyons donc ! C’était absurde. Les Patriotes sont à l’origine du Parti libéral du Québec ! Si nous ne sommes pas capables de raconter cette histoire, qui va le faire ? Je n’ai aucun problème à défendre cette perspective. On a laissé les souverainistes s’approprier des symboles importants. Il faut assumer ce qu’on est, sans être gênés.

Qu’avez-vous retenu des dernières élections générales, lorsque le Parti libéral a été éjecté de la plupart des régions fortement francophones ?

On n’a pas été assez à l’écoute. Les électeurs ont eu l’impression que le PLQ ne défendait pas les francophones partout au Québec. Notre gouvernement a envoyé un message assez clair quand il a aboli les centres locaux de développement et les conférences régionales des élus. Ç’a fait mal, surtout dans les régions éloignées, où ces organismes étaient utiles. On a jeté le bébé avec l’eau du bain. Je n’en étais pas consciente à l’époque, mais on l’a constaté lors de la dégelée de 2018. À un moment, les gens se disent que c’est assez.

Dominique Anglade en compagnie de François Legault, alors qu’elle vient d’être nommée présidente de la CAQ, en janvier 2012 (Photo : Ryan Remiorz / La Presse Canadienne) ; avec Philippe Couillard et Carlos Leitão durant la campagne électorale de 2018. (Photo : Paul Chiasson / La Presse Canadienne)

Est-ce un atout ou un désavantage d’être une ancienne présidente de la CAQ et une ex-candidate du parti de François Legault ? 

En 2022, ça ne jouera aucun rôle dans le choix des électeurs. Je l’entends moins qu’avant. Aux prochaines élections, ça fera deux ans que je suis chef de l’opposition.

Quelle est la plus grande qualité de François Legault ? 

Sa persévérance.

Et son plus grand défaut ?

Son côté brouillon. Il y a beaucoup d’improvisation au gouvernement. Il propose des choses qui ont l’air dessinées sur un coin de table.

Comment comptez-vous battre la CAQ en 2022 ? 

D’abord, on doit être une opposition constructive qui pose de bonnes questions. Dans un contexte de pandémie, c’est évident que la CAQ est populaire. Mais on a l’un des pires bilans au Canada dans la gestion de la crise sanitaire. Il faut poser des questions sur le manque de préparation, parce que ç’a eu des répercussions, autant sur le plan de la santé que sur celui de l’économie. Ensuite, qu’est-ce qu’on va offrir aux Québécois en 2022 ? On va proposer un projet de société : un nouveau pacte économique pour le climat. C’est pour ça que j’ai confié le rôle de porte-parole en matière de finances et de changements climatiques à la même personne, Carlos Leitão, pour envoyer le signal que c’est lié. On peut rayonner dans la lutte contre les changements climatiques.

Vos cartes de visite, c’est donc l’économie et l’environnement ?

Et le développement social. Il faut que tout le monde puisse atteindre son plein potentiel. J’ajoute aussi le développement des régions. Pendant la course, j’ai proposé d’instaurer une charte des régions prévoyant que chaque région puisse atteindre son potentiel de croissance de manière adaptée à sa réalité. Quels sont les trois axes de développement qui vont faire bouger l’aiguille en Abitibi, sur la Côte-Nord, en Gaspésie, etc. ? Ça peut être l’enjeu de l’éducation à un endroit, l’enjeu de la démographie ailleurs. On va détailler ça.

Avec la directrice générale du PLQ, Véronyque Tremblay, lors du dépôt de sa candidature au leadership, en janvier 2020. (Photo : Jacques Boissinot / La Presse Canadienne)

Qu’auriez-vous fait de différent dans la gestion de la pandémie si vous aviez été au gouvernement ?

La préparation a été déficiente. Notre parti posait des questions en Chambre le 13 février sur le coronavirus. On demandait si le gouvernement avait un plan et les ministres nous répondaient « oui, oui ». Mais ce n’était pas le cas. Pourquoi des provinces ont-elles commandé du matériel médical aussi tôt que janvier et pas nous ?

N’est-ce pas facile de dire ça maintenant ? 

Non. Pourquoi était-on capables de poser des questions le 13 février, même si on n’avait pas d’information privilégiée ? Comment se fait-il que le gouvernement ait réuni 1 000 personnes pour le budget dans une salle du Centre des congrès de Québec le 10 mars ? Ça n’avait pas de bon sens. On se saluait avec nos coudes et on riait un peu. Mais ça me semblait fou. Les membres de mon équipe pensaient d’ailleurs que j’étais paniquée et me disaient de me calmer. Je leur répondais : « Vous ne vous rendez pas compte ! On va devoir fermer les écoles. » C’est peut-être facile de le dire maintenant, mais le gouvernement aurait dû poser des questions plus vite à ses fonctionnaires et à Horacio Arruda [le directeur national de la santé publique].

Une partie de la désorganisation du réseau de la santé n’est-elle pas l’héritage du Parti libéral, qui a gouverné presque sans interruption de 2003 à 2018 ? Je pense au manque de personnel dans les CHSLD, notamment.

Bien sûr, tout le monde a une part de responsabilité. Je suis la première à reconnaître que les CHSLD étaient déjà fragilisés. Cela dit, certaines décisions sont discutables, comme celle de continuer de transférer des préposés d’un établissement à un autre pendant des semaines.

Est-ce que la lourde bureaucratie du système de santé à Montréal, qui a compliqué la lutte contre la pandémie, est due aux réformes de l’ex-ministre libéral Gaétan Barrette ? 

Honnêtement, je ne suis pas capable de dire ça. Quand il y a une crise, il faut être là où ça se passe. Le cœur de la pandémie au Québec, c’était Montréal. Le gouvernement aurait dû avoir une cellule de crise spéciale dans la métropole. La ministre responsable de Montréal, Chantal Rouleau, n’a pas joué son rôle. Le gouvernement a manqué de leadership à Montréal. 

Quelles sont vos priorités pour l’automne ?

Ça va sonner comme un cliché, mais c’est la santé, l’éducation et l’économie. On a demandé un plan de sauvetage des PME, parce que bon nombre d’entre elles vont manquer de liquidités.

Est-ce que la CAQ a volé au PLQ la carte économique, qui était perçue comme sa grande force ?

La CAQ n’incarne pas une économie moderne. Le gouvernement laisse notamment de côté les enjeux numériques et l’innovation. Par exemple, le projet de loi 61 [déposé en juin] visait à accélérer les travaux d’infrastructure pour la relance économique. Très bien. Mais pourquoi ne contenait-il rien sur l’accès à Internet haute vitesse en région ? Il faut également encourager les entreprises à améliorer leur productivité dès maintenant, même si le dollar canadien est faible et que ça coûte une fortune d’acheter de la machinerie à l’étranger. Il n’y a rien là-dessus dans la relance économique du gouvernement.

Êtes-vous d’accord pour dire que réaliser des projets d’infrastructure prend trop de temps au Québec ? 

Oui, mais la solution, ce n’est pas de contourner les processus réglementaires ; c’est de mettre plus de ressources là où ça coince. On n’a pas besoin de projet de loi pour ça. Le projet de loi 61, il avait été imaginé sur un coin de table.

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