Dormir avec deux éléphants

« Être votre voisin, c’est comme dormir avec un éléphant », disait Pierre Trudeau. Mais que faire lorsqu’on est coincé entre deux éléphants? C’est à son fils, Justin, de trouver aujourd’hui la réponse.

On doit à Pierre Trudeau la métaphore la plus marquante sur les relations entre le Canada et les États-Unis. « Être votre voisin, c’est comme dormir avec un éléphant. Quelque douce et placide que soit la bête, on subit chacun de ses mouvements et de ses grognements », avait-il lancé à sa première visite officielle à Washington, en 1968.

Cinquante ans plus tard, son fils Justin est coincé avec non pas un, mais deux éléphants ! La Chine est devenue le deuxième partenaire économique du pays, portée par un élan fulgurant qui l’amènera bientôt à supplanter les États-Unis comme première puissance économique et technologique au monde. 

Cohabiter avec deux éléphants pose un défi inédit pour le Canada, surtout quand lesdits pachydermes se battent entre eux. Bonjour les dégâts, comme on le constate depuis que le Canada a arrêté, à la demande des États-Unis, la numéro deux du géant chinois Huawei alors qu’elle était en transit à l’aéroport de Vancouver.

La Chine mène désormais la vie dure au Canada : deux Canadiens ont été jetés en prison sous des accusations d’espionnage, tandis que le canola, le bœuf et le porc canadiens sont interdits de séjour sous de fumeux prétextes sanitaires. Demain, cela pourrait être au tour du soya, du blé ou des homards canadiens d’y goûter. 

L’affaire qui a déclenché ce conflit est complexe. Washington accuse Huawei d’avoir contourné les sanctions contre l’Iran et volé des secrets industriels à des entreprises américaines. C’est du vent, rétorque la Chine, qui y voit une manœuvre politique pour freiner l’ascension de Huawei, technologiquement en avance sur ses concurrents américains. 

Bref, l’affaire dépasse de loin les simples intérêts canadiens, et on cherche en vain depuis une façon de sortir de cette fâcheuse position, ou du moins d’en limiter les dégâts.

Justin Trudeau compte sur les alliés du Canada pour apaiser le courroux chinois. L’idée est d’une efficacité qui reste à prouver. Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts, disait Lord Palmerston, un premier ministre britannique du XIXe siècle. Aucun pays sur terre n’est aujourd’hui prêt à froisser la Chine pour remonter dans l’estime du Canada. 

Flairant le bon coup électoral, le chef conservateur, Andrew Scheer, accuse Justin Trudeau de manquer de poigne. S’il devenait premier ministre, Scheer ferait tout ce qu’il peut pour embêter la Chine, en multipliant les inspections de marchandises, voire en menaçant d’imposer des tarifs sur les exportations. C’est du bon théâtre politique, mais il est difficile de croire qu’une escalade des tensions avec la Chine pourrait tourner à l’avantage du Canada. Un coup de coude de souris n’a jamais troublé un éléphant. 

Et si on faisait plutôt disparaître le problème en relâchant Meng Wanzhou, comme le suggèrent certains experts ? Il suffirait d’un peu de créativité juridique afin de trouver un prétexte plausible pour le faire. Et on ne pourrait pas vraiment en vouloir au Canada de contourner les principes du droit international, puisque le président Donald Trump est le premier à les ignorer quand cela l’arrange. Mais souhaite-t-on vraiment prendre ce type pour modèle ? 

L’amoralité de Donald Trump pourrait toutefois tirer d’affaire le Canada. Le président américain ne se gêne pas pour dire qu’il est prêt à retirer la demande d’extradition contre Mme Wanzhou s’il obtient des concessions satisfaisantes dans la guerre commerciale qu’il livre à la Chine. Les chances qu’il y parvienne sont réelles. La stratégie la plus sensée pour le Canada serait donc de s’armer de patience et d’éviter les coups d’éclat. Ça ne fait pas un spectacle très enlevant, certes, mais c’est ce qui permet de nuire le moins possible à nos relations futures avec ces deux éléphants.

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