D’où viennent les candidats ?

Les bilans financiers personnels des chefs ne révèlent pas grand-chose qu’on ne connaît pas déjà. Savoir à quelle classe socioprofessionnelle appartiennent leurs candidats serait pas mal plus utile.

Photo : Christian Blais pour L’actualité

À l’instar de nos voisins américains qui le font depuis les années 1970, les chefs de parti qui aspirent à devenir premier ministre du Québec sont invités par les médias, depuis maintenant 10 ans, à dévoiler leurs avoirs. Il en est d’ailleurs de même pour les candidats à la mairie de Montréal.

Peu de candidats ont refusé de se plier à l’exercice. Il y a eu Jean Charest en 2012 et Denis Coderre en 2021. En 2014, Pauline Marois s’en était tenue pour sa part à sa déclaration de revenus sans révéler ses actifs. Chaque fois, ces réserves ont fait tiquer. Mais si ces trois politiciens ont finalement perdu leurs élections, il ne faut pas y voir de lien : d’autres raisons expliquaient leur défaite.

On peut donc se demander à quoi au juste répond cette démonstration de transparence financière. Une fois les revenus, les immeubles et les placements de chacun dévoilés, les candidats eux-mêmes ne se servent pas de ces informations contre leurs adversaires.

De son côté, l’électorat y jette un coup d’œil curieux : les revenus des uns et des autres sont si rarement mis sur la table au Québec. Mais sitôt la divulgation faite, sitôt est-elle oubliée.

Il faut dire qu’il n’y a pas de grande surprise. L’électeur voit simplement deux constats se confirmer. D’abord, la classe politique est mieux nantie que la moyenne de la population qu’elle sert (et prétendre que c’est parce que le candidat travaille fort ou sait bien gérer ses affaires est assez simpliste, voire insultant pour les petits et moyens salariés !). Ensuite, investir dans la pierre vaut le coup. Encore faut-il avoir les moyens d’acheter une propriété, ce qui est un défi pour l’immense majorité des gens ces jours-ci !

En France, l’exigence de transparence est plus officielle qu’ici. Depuis 2016, les candidats à la présidentielle n’ont pas le choix : ils sont obligés de remplir une déclaration de patrimoine et celle-ci est rendue publique. La démarche relève de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique et elle ne se limite pas aux aspirants à la plus haute fonction du pays. Les ministres, les députés, les sénateurs et les maires des grandes villes sont soumis à la même obligation et à la même publicité.

Là-bas comme ici, cela permet de constater que la politique attire des gens qui appartiennent à la moitié plus aisée de la population (dont des riches, voire des très riches) et que le nombre de propriétés possédées a un effet majeur sur les avoirs.

Mais une autre donnée m’apparaît plus intéressante sur le plan sociologique. En deux clics sur le site de l’Assemblée nationale française, on peut voir la « Liste des députés par catégorie socioprofessionnelle ». Rien de mieux pour mesurer à quel point la répartition des élus ne correspond pas à ce que l’on trouve dans la population !

Que révèle cette liste ? Que les cadres, qu’ils soient issus du privé ou du secteur public, abondent (quelque 300 députés !), que les chefs d’entreprise sont plus nombreux que les commerçants, mais qu’il n’y a que 12 agriculteurs, 6 ouvriers, 2 artisans, 2 techniciens et 1 contremaître…

Par exemple, les ouvriers forment 19 % de la main-d’œuvre en France, mais 1 % des députés ; la part des employés sur le marché du travail est de 25 %, alors qu’ils ne représentent que 5 % de l’ensemble des députés.

Au Québec, nous n’avons pas ce type de liste. Il faut plutôt plonger dans les biographies de chacun des députés (pas toujours accessibles sur le site de notre Assemblée nationale) et tout décortiquer.

L’exercice a néanmoins été fait par Radio-Canada en 2014. La profession la plus représentée était alors gestionnaire du secteur public (26 députés), suivie de chef d’entreprise (24), avocat (21) et journaliste (14). Mais il y avait aussi deux travailleuses communautaires, deux agriculteurs, deux syndicalistes et une infirmière.

Tout cela n’a guère changé depuis. C’est nettement mieux que tout ce qui a précédé la Révolution tranquille (90 % des députés venaient alors des milieux économique et juridique, selon des travaux de la sociologue Magali Paquin), mais la représentativité de la population reste limitée. Les coiffeuses, les mécaniciens, les préposés aux bénéficiaires n’ont pas encore fait leur entrée à l’Assemblée nationale !

On se soucie beaucoup de la parité hommes-femmes parmi les députés : tous les partis politiques prennent des engagements à cet égard et les médias veillent désormais au grain.

On a aussi l’œil sur l’âge. D’ailleurs, aux dernières élections québécoises, en 2018, on avait noté que deux fois plus de jeunes de 35 ans et moins avaient été élus députés : 13 contre 6 pour le scrutin précédent.

Il faut dire que les élections de 2014 avaient donné une des assemblées les plus vieilles de l’histoire : la moyenne d’âge des élus s’élevait à 51,5 ans. En réaction, un cercle de jeunes députés avait donc été créé pour inciter les moins de 35 ans à se lancer en politique. Il semble bien que ça ait porté des fruits.

Le hiatus professionnel et financier entre les élus et la population mérite tout autant d’attention. On peut certes être privilégié et adopter des politiques publiques qui soutiennent les citoyens, soit financièrement, soit par des services universels et accessibles. Au Québec, les exemples abondent. Néanmoins, il manque autour de la table des voix en mesure de saisir immédiatement et concrètement l’effet des politiques publiques sur une grande partie de la population. En avoir davantage permettrait de mieux cadrer les débats et d’étudier rapidement tous les angles d’un enjeu.

Et puis, s’il est important de se reconnaître dans les gens qui siègent par rapport à l’âge, au sexe ou à la couleur de la peau, ça devrait l’être tout autant en matière de classe sociale. Ça aiderait aussi à réduire le cynisme envers les politiciens.

Alors pourquoi pas une opération « un p’tit salarié comme député » ?

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J’ai tiqué un peu au mot «dessert» (du verbe desservir) quand j’ai lu ce paragraphe: «D’abord, la classe politique est mieux nantie que la moyenne de la population qu’elle dessert (et prétendre que c’est parce que le candidat travaille fort ou sait bien gérer ses affaires est assez simpliste, voire insultant pour les petits et moyens salariés !).»
Alors m’est revenue la définition de desservir de mes années d’école et j’ai trouvé deux définitions de «desservir» selon Larousse qui en disent long sur les politiciens:
2. Nuire à quelqu’un en lui rendant un mauvais service : Les propos qu’il a tenus l’ont desservi auprès de ses amis.
Synonymes :
contrarier – contrecarrer – entraver – léser – préjudicier
Contraires :
aider – appuyer – assister – obliger – secourir – soutenir
3. Nuire à une entreprise, une cause, l’empêcher de se développer ou d’aboutir : Propagande qui dessert notre cause.
Contraire :
favoriser

Est-ce de façon subliminale que l’autrice a choisi le mot «dessert» dans sa phrase? En fait qui est ce député que nous élisons? C’est généralement un quidam qui va suivre la ligne de parti et qui sera relégué à l’arrière-banc de l’Assemblée Nationale, surtout s’il fait partie du parti au pouvoir. Mais, la question qui tue c’est pourquoi ces gens généralement plus riches que la moyenne se lancent en politique si ce n’est par opportunisme? Par soif de pouvoir? Le député qui aide ses concitoyens et qui ne déroge pas à ses principes est une denrée rare quelle que soit son passé et son histoire.

Alors, élire un camionneur (j’étais tenté d’écrire trucker en pensant au Freedom Convoy), un concierge ou un préposé aux bénéficiaires qui font la potiche à l’AN en suivant la ligne de parti, en quoi c’est différent?

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