Drainville, P.Q.

Bernard Drainville n’en démord pas : les forces souverainistes doivent s’unir, une cause qui n’est pourtant pas gagnée d’avance. Le député de Marie-Victorin aurait-il l’étoffe pour succéder à Pauline Marois… mais surtout, le veut-il vraiment ? Portrait.

Drainville, P.Q.
Photo : O. Hanigan

Regardez bien la photo officielle du candidat Bernard Drainville à l’élection de 2007. L’entrée en politique du journaliste de Radio-Canada a été si soudaine qu’il n’a pas eu le temps de faire réparer ses lunettes, auxquelles il manque la plaquette gauche !

 

« Le PQ, c’est les montagnes russes qui n’arrêtent pas », dit le député de Marie-Victorin.

Le Parti québécois est aujour­d’hui « au bord de l’abîme », selon Bernard Drainville. La cascade de démissions de députés depuis juin, la chute de popularité du parti, de sa chef et de l’option souverainiste sèment la zizanie parmi les troupes. Même le leadership de Pauline Marois est remis en question, alors qu’au congrès national d’avril dernier elle obtenait un appui record de 93 % !

La conviction qu’il faut sauver à la fois le PQ et « la cause » explique largement l’action de Drainville de l’été dernier, la publication de ses « 10 idées pour redon­ner confiance aux citoyens ». Action qui, chuchote-t-on avec de plus en plus d’insistance, fait de Drainville un candidat crédible, avec Gilles Duceppe et Pierre Curzi, pour succéder à Pauline Marois advenant le départ de celle-ci. Même s’il est moins connu que les deux autres.

« Pour sauver le PQ, il faut le changer », écrivait Bernard Drainville dans son blogue en juillet dernier, en invitant les électeurs à lui soumettre leurs idées. Six semaines et 1 000 courriels plus tard, il publie ses « 10 idées pour redonner con­fiance aux citoyens ». Parmi les plus controversées : la création d’un jury citoyen (pouvant révoquer le mandat des députés), les référendums d’initiative populaire (sur n’importe quel sujet, si 15 % de la population en fait la demande) et l’élection du premier ministre au suffrage universel. « Il faut que les citoyens redeviennent le plus gros lobby du Québec », affirme-t-il.

Les députés démissionnaires applaudissent, mais l’accueil est plus mitigé au PQ. Des députés reprochent à leur collègue sa naïveté et ses méthodes, soutenant qu’il aurait d’abord dû faire rapport au chef et au parti. Un autre que Drainville aurait sans doute été mis au ban du caucus ou relégué au rang de simple député sans rôle de critique (en l’occurrence, aux affaires intergouvernementales canadiennes et à l’énergie). Pas lui : Bernard Drainville est désormais un incontournable. Sévèrement rabroué, il persiste et signe. « Je ne regrette rien », dit-il.

À notre première rencontre, le député est arrivé décoiffé, vêtu d’un vieux manteau et de grosses bottes. Son heure de retard m’a laissé le temps de remarquer, dans son bureau parlementaire, des piles de dossiers et d’articles, trois photos de John F. Kennedy et, bien en évidence sur un mur, son prix de journalisme Judith-Jasmin 1997, obtenu pour son enquête sur le financement illégal du parti Vision Montréal.

Le député lit, note, questionne, sur tous les sujets, témoignent ses proches. « Quand on roule sur la 20, il peut aussi bien me demander ce que je pense du PIB de la Pologne », dit sa femme, Martine Forand, ancienne productrice à TVA, propriétaire de deux franchises Jus Jugo Juice.

Les photos de Kennedy, sur le mur derrière son bureau, c’est son côté « idéaliste », dit le député. Il rêve d’un Québec à l’image de ce président des États-Unis, élu en 1960 : jeune, ambitieux et sans peur. Bien qu’il ait 48 ans, Bernard Drainville se perçoit comme un « jeune » député, de ceux qui incarnent une nouvelle génération d’indépendantistes. « Nous n’avons pas connu l’échec. On va peut-être la faire, l’indépendance. On est motivés par une sorte de conviction, c’est notre responsabilité de réussir. »

Dans les années 1980, Bernard Drainville a vécu un flirt très intense avec le Canada. En 1980, à 17 ans, il prend la défaite référendaire comme le signal qu’il doit partir à la découverte du reste du Canada. Il sera page à la Chambre des communes en 1982 et stagiaire parlementaire en 1987. En 1984, pendant ses études en sciences politiques à l’Université d’Ottawa, il est élu président de l’association étudiante, puis président de la Fédération des étudiants de l’Ontario. Pendant la même période, il est membre du Conseil des Canadiens, prononçant des discours enflammés contre le libre-échange avec les États-Unis et pour l’accord du lac Meech – dont l’échec rallumera chez lui la flamme indépendantiste, qu’il tiendra secrète pendant ses 18 ans à la SRC, de 1989 à 2007.

Bernard Drainville a débuté en journalisme à la radio de Radio-Canada à Windsor, en 1989. Il a vite gravi les échelons : Les affaires et la vie, Montréal ce soir, correspondant parlementaire à Ottawa, correspondant au Mexique, animateur-intervieweur à La part des choses, chef de bureau à Québec. « Bernard a connu la réussite professionnelle avant la politique. C’est très impor­tant : ce n’est pas un politicien de carrière », m’a dit Louise Beaudoin quelques semaines avant sa démission.

Pendant toute sa carrière, Bernard Drainville défend son indépendance journalistique, ne montre aucune sympathie politique. En entrevue, il pousse les politiciens dans leurs derniers retranchements. « On ne savait pas qu’il était de notre bord », témoigne Pauline Marois. Les premiers à le contacter pour qu’il devienne candidat ? Les libéraux fédéraux de Paul Martin !

Il y a un peu de René Lévesque dans Bernard Drainville : sa carrière de journaliste, sa capacité de vulgariser des dossiers complexes, sa volonté de limiter le financement des partis – 100 dollars par électeur. C’était sa résolution phare au dernier congrès national du PQ, qu’il a ramenée dans le « rapport Drainville ».

Le député peut être débraillé et intense. Il apparaît souvent décoiffé, les lunettes de travers, sans cravate. « Le styliste de Radio-Canada se plaignait tout le temps que Bernard ne l’écoutait pas, dit Martine Forand. Je lui ai lancé : « Bonne chance, il ne m’écoute pas non plus. » »

Notre deuxième rencontre, Bernard Drainville insiste pour qu’elle ait lieu à l’érablière paternelle, à l’île Dupas. Où, vêtu d’une veste de chasse, il n’aime rien davantage que de griller des toasts sur le poêle à bois, en regardant les outardes picorer dans le champ d’à côté. Et où les « tu », les « esti » et les « icitte » prennent vite le dessus.

Bernard Drainville a grandi à La Visitation-de-l’Île-Dupas, entre Sorel et Berthierville. Pour garder le contact avec les copains quand il est parti étudier chez les Clercs de Saint-Viateur, à 12 ans, il s’est mis à la chasse au petit gibier. « C’est un chasseur d’ouverture [NDLR : qui chasse lors de l’ouverture de la saison, en partie pour le côté social] », me raconte Yvon Laforest, boucher à Sorel, qui a été membre de son équipe électorale en 2007.

On est très soudé chez les Drainville. Outre les parents – des producteurs laitiers à la retraite – et leurs six enfants (dont Bernard est l’aîné), il faut compter une centaine d’oncles, de tantes, de cousins, qui se revoient chaque Noël. Bernard fait le tour des tables. « Il pose des questions, il écoute, il veut l’opinion de tout le monde, dit Hélène, sa sœur, secrétaire générale de Télé-Québec. C’est son focus group. Il faisait ça bien avant d’entrer en politique. »

Le ras-le-bol des Québécois pour la politique ou le PQ, il l’a entendu de tout ce beau monde. Et de sa femme, sa meilleure conseillère et sa plus redoutable critique. « Je suis Madame Tout-le-monde, fait remarquer Martine Forand. Je lui dis souvent : « Ça n’a pas de bon sens, ton histoire ! » »

À leur première rencontre, en 1995, organisée par un ami commun, Bernard Drainville s’est présenté dans son vieux t-shirt troué, son Devoir sous le bras, et il a passé les deux premières heures à parler de Constitution. « Il voulait savoir si j’étais indépendantiste – c’est-y assez loser », raconte sa femme. Le prétendant éconduit revient à la charge. Le couple aura un garçon (Lambert, 15 ans), une fille (Rosalie, 13 ans), et adoptera un troisième enfant (Matisse, 7 ans).

En 2006, Martine Forand produisait pour Pixcom un documentaire sur Jacques Parizeau. Au fil des conversations, celui-ci comprend à demi-mot que le mari a des convictions souverainistes et désire faire un jour de la politique. Jacques Parizeau écrit ses coordonnées sur une feuille : « Dites à Bernard qu’il m’appelle. »

Martine Forand jette d’abord le papier, pour ensuite le récupérer : « Bernard aurait eu le sentiment d’avoir un peu raté sa vie si je l’avais privé de l’occasion de faire de la politique active. »

C’est à ce moment que surviendra le faux pas qui conclura la carrière journalistique de Drainville, jusque-là sans reproche. Ce dernier se placera en conflit d’intérêts en interviewant André Boisclair, au début de 2007, tout en négociant sa candidature avec les instances du parti.

L’entrevue a lieu quatre jours après que Drainville eut refusé une circonscription. Le journaliste aurait préféré se faire remplacer, mais sa femme le pousse : « Tu as dit non à Boisclair. C’est qui ton boss ? Radio-Canada. Bon, ben mets ta cravate et va l’interviewer. » Trois jours plus tard, on lui proposera une nouvelle circonscription. La suite est connue.

Dès l’annonce de la candidature de Drainville, « ce fut le pur­­gatoire », raconte sa femme. Elle énumère : le chef du PQ n’est pas venu à la conférence de presse de son « candidat-vedette ». Tous leurs amis journalistes appellent, certains se disant trahis. Jusqu’à la femme de ménage qui les laisse tomber, parce que son mari ne veut pas qu’elle travaille pour un péquiste !

Lorsque André Boisclair jette l’éponge, après l’élection de 2007, Bernard Drainville est pressenti pour le remplacer. Mais il n’est pas prêt, faute d’expérience et d’assises solides dans le parti. Il est le premier à réclamer le retour de Pauline Marois.

« Bernard a du talent, de la fougue et le verbe facile, dit la chef du PQ. Comme il a cons­cience de l’événement et de la conjoncture, il sait signifier rapidement son opposition ou des nuances. »

Capable de s’opposer à ses pairs, Drainville les critique toujours délicatement, en assurant ses arrières. « Il pose beaucoup de questions, il en est fatigant, mais il veut couvrir tous les angles », dit François Gendron, député d’Abitibi, qui le surnomme « monseigneur », allusion à son oncle Gérard Drainville, ex-évêque d’Amos. « Quand Bernard ferme la porte, je sais qu’il veut un conseil. »

« Monseigneur Drainville » devient un tribun populaire, notamment avec l’ABCD de la souveraineté, une tournée de conférences entreprise en mars 2010 et réunissant les députés Jean-Martin Aussant, Yves-François Blanchet, Alexandre Cloutier et Bernard Drainville – d’où ABCD.

À notre troisième interview, à la mi-juin, Bernard Drainville était sonné par la déroute du Bloc québécois à l’élection fédérale et le départ soudain du PQ de quatre collègues qu’il estimait beaucoup. En route pour Joliette, où il allait s’adresser aux militants de Véronique Hivon, il ne savait pas ce qu’il allait leur dire – ce qui est rare chez lui. « Si les électeurs sont capables de mettre Gilles Duceppe dehors après 20 ans de dévouement, ils vont mettre n’importe qui à la porte, y compris moi-même. »

La déroute du Bloc ne signifie-t-elle pas que le Québec entre dans une phase Canada, comme lui, Bernard Drainville, a eu la sienne dans les années 1980 ?

« Ça se peut. En même temps, le résultat électoral démontre la thèse des deux Canada. Mon pari est que cette différence québécoise qui s’exprime déjà sera un jour logique avec elle-même, que la population se donnera un pays qui sera la réflexion de ses valeurs et de sa différence. Mais on n’en est pas là. »

« En même temps, poursuit-il, le Québec conservera son rapport de force tant que le mouvement indépendantiste va rester dans le débat. Le jour où on ne sera plus là, il y en a à Ottawa qui vont perdre cette petite gêne. Même si les Québécois veulent être dans le Canada, le mouvement indépendantiste est leur police d’assurance… Tiens, je sais ce que je vais dire aux militants de Joliette ! »

Cette crise politique, qui a valu au PQ un autre tour de montagnes-russes-qui-n’arrêtent- pas, a fait émerger un Bernard Drainville plus sûr de lui, moins gêné de secouer les puces au parti et déterminé à trouver une solution, même s’il faut écraser quelques orteils au passage. « J’ai une plus grande responsabilité face à l’avenir, dit-il. Avec Curzi, Beaudoin, Aussant et Lapointe, nous avons perdu de gros morceaux. »

Veut-il être calife à la place du calife ? Bernard Drainville convient que cette question revient trop souvent à son goût depuis juin. « Certaines per­sonnes me le disent et me l’écrivent. À tort ou à raison, à cause de ma vie passée, je suis un député plus connu. » En avril, avant que la zizanie éclate au PQ, Louise Beaudoin m’avait dit : « Un député de son calibre ne peut pas ne pas y penser, même si ce n’est qu’une éventualité très lointaine. »

La loyauté de Bernard Drainville ne faisait aucun doute jusqu’à ce qu’il publie les résultats de sa consultation publique. Si Pauline Marois ne parvient pas à imposer son autorité cet automne, il ne sera probablement pas le premier à la lâcher, mais peut-être pas le dernier non plus.

Il y a fort à parier que le comité du caucus chargé d’examiner le « rapport Drainville » le passera à la trappe. Reste que son auteur veut voir des choses changer au PQ, dont un certain nombre qu’il n’a pas écrites dans son rapport. À commencer par l’idée de « souveraineté ». Chaque fois que le mot « souverainiste » lui échappe, il se reprend pour dire « indépendantiste ». « Je préfère le mot indépendantiste, même si le mot souverainiste est plus installé dans la culture du parti. « Indépendance » dit clairement ce que nous entendons faire. Il y a de l’élan et de la force dans ce mot. Je sais que la souveraineté recueille plus d’appuis, mais c’est l’indépendance qui puise dans nos convictions. »

En d’autres termes, Bernard Drainville cherche désormais la formule magique qui unira le PQ, les députés démission­naires, voire Amir Khadir et même François Legault. « La cause est plus grande que le parti et que nos égos respectifs. L’essentiel est notre conviction indépendantiste. »

 


Photo : J. Nadeau

  – Martine Forand garde en travers de la gorge cette phrase d’une militante péquiste venue la complimenter d’avoir « adopté un Chinois pour faire multiethnique ». « Je ne l’ai toujours pas digérée. Alors, je protège nos trois enfants et je me tiens loin du parti. » Elle refuse d’avoir sa carte du PQ, même si elle aide son mari lors des campagnes de financement. « Je trouve qu’il fait pitié à quêter de l’argent. »

 – C’est Bernard Drainville qui persuadera Pauline Marois de relâcher la ligne du parti sur la question du Colisée de Québec, à l’origine de la cascade de démissions. « Si vous ne mettez pas ce dossier au vote libre, lui a-t-il dit, vous allez perdre toute crédibilité. »

 – Pendant les trois premières années, le député Drainville se contente d’apprendre les rouages de la politique et du parti. Et de marquer des points. Au rythme de 500 citations par an, reprises dans différents médias, il sera, avec Pierre Curzi, le député qui prend position le plus souvent.