Dumont d’une campagne à une autre

Cette fois, c’est vrai, le fermier du Petit Rang 2 de Cacouna devra ranger son tracteur. Mais pour le reste, le Mario d’aujourd’hui est animé des mêmes convictions qu’à ses débuts.

Pour la première fois depuis 10 ans, Mario Dumont devra engager du monde pour s’occuper de sa cinquantaine d’hectares d’avoine et d’orge. Tant qu’il dirigeait un parti «non reconnu» à l’Assemblée nationale, il rangeait ses valises de politicien à la Saint-Jean et s’installait à la ferme du Petit Rang 2, à Cacouna, jusqu’à la reprise des travaux parlementaires, en octobre. Le potager à cultiver avec l’aînée, Angela, quelques poules et un chevreau à nourrir avec le jeune Charles: les étés étaient ceux du terroir et de la famille.

Désormais chef de l’opposition officielle, il vient de s’apercevoir qu’il a hérité d’un emploi à temps plein! Les dirigeants des grandes sociétés d’État, tels des courtisans, se sont empressés de lui offrir des séances d’information pour le familiariser avec leurs affaires. Les gardes du corps — «Ce n’est pas un plus!» — se sont installés dans sa vie.

Les Québécois ont l’impression que ce politicien sans âge, toujours bien vêtu et en cravate, n’a jamais rien fait d’autre que de la politique. Moi-même, qui le fréquente depuis 15 ans, je suis surpris de voir à quel point il ne change pas. «J’aurai 60 ans, dit-il, et je serai encore Mario pour les gens.»

Pourtant, chaque été, le Mario en question travaille la terre de ses ancêtres. Il est le sixième des Dumont à vivre dans la vieille maison de 1834, avec sa femme, Marie-Claude Barrette, et leurs trois enfants. Cacouna, c’est le port d’attache d’un politicien de carrière qui prétend connaître, mieux que ses adversaires, les régions du Québec.

Né le 19 mai 1970, Mario Dumont a bien failli, comme de nombreux jeunes, suivre le chemin de l’exode qui dépeuple les campagnes du Québec. À la fin des années 1980, il s’installe à Montréal pour faire des études d’économie à l’Université Concordia. «Je connais Montréal beaucoup plus que la moyenne des Montréalais ne connaissent les régions du Québec», dit-il.

Le jeune Mario et sa future épouse, Marie-Claude, militent pour le Parti libéral du Québec depuis l’adolescence. Ce qui est surtout intéressant, et déterminant pour l’orientation autonomiste de l’Action démocratique, c’est que Dumont a été initié à la politique pendant la «saga de l’accord du lac Meech».

Nous sommes en 1986. Le conservateur Brian Mulroney est au pouvoir à Ottawa et le libéral Robert Bourassa vient de reprendre le pouvoir à Québec. Ils décident de lancer des pourparlers constitutionnels en vue de permettre au Québec de signer la Constitution de 1982. Mais les négociations s’éternisent, certaines provinces et Jean Chrétien lui-même torpillent un accord reconnaissant le caractère distinct de la société québécoise, et Mario Dumont, alors président de la Commission-Jeunesse du PLQ, refuse tout compromis. En 1990, c’est la rupture entre le jeune homme de 20 ans et son chef.

La crise provoquée par l’échec des pourparlers constitutionnels fait de Mario Dumont une vedette recherchée des médias. En 1992, lors du référendum canadien sur l’accord de Charlottetown — qui tente entre autres de rescaper l’accord du lac Meech —, Dumont milite avec les «libéraux pour le Non». Il est expulsé du PLQ et, en 1994, il participe à la fondation de l’ADQ.

Les événements se précipitent alors, car des élections générales ont été déclenchées, qui doivent avoir lieu le 12 septembre de cette année-là. Mario Dumont et le fondateur de l’ADQ, Jean Allaire, réussissent à recruter 80 candidats en quelques semaines. Dumont décide de se présenter «chez lui», dans la circonscription de Rivière-du-Loup. Toute la famille, installée dans la maison du Petit Rang 2, est mise à contribution pour faire élire le jeune candidat de 24 ans.

Seul élu de son parti, Mario Dumont n’aura pas beaucoup le temps de réfléchir à ce qui lui arrive ni à ce qu’il lui faut faire pour franchir une autre étape. Jacques Parizeau a en effet pris le pouvoir, le 12 septembre, et il accélère le mouvement pour faire accéder le Québec à l’indépendance. Dumont, bien qu’il n’ait ni argent ni troupes, sera enrôlé dans le camp souverainiste, en même temps que le chef du Bloc québécois, Lucien Bouchard.

Mario Dumont prétend qu’il n’était pas vraiment souverainiste. «Lucien Bouchard [désigné négociateur en chef de la souveraineté du Québec] pensait comme moi», ajoute-t-il. Cette association avec Jacques Parizeau et les souverainistes aurait pu ruiner sa carrière. Il n’en est rien. À partir de 1997, il semble avoir soigneusement «organisé» sa vie professionnelle et familiale pour être perçu comme un chef de parti sérieux et rangé. Il projette une image rassurante.

Mario Dumont et Marie-Claude Barrette ont en effet quitté Montréal après l’élection de 1994 et se sont installés dans un petit appartement de Rivière-du-Loup, capitale de leur circonscription. En 1996, ils sont un peu à l’étroit avec l’arrivée de leur premier enfant, Angela. Mais Paul-Aimé Dumont offre à son fils de racheter la ferme familiale. C’est ainsi qu’en 1997 le jeune couple va d’abord se marier, en mai, puis s’installer dans les vieilles pierres de Cacouna, en septembre: comme enracinement, on fait difficilement mieux!

Le 30 novembre 1998, alors que Lucien Bouchard est devenu à son tour premier ministre du Québec, l’Action démocratique présente 125 candidats. Encore une fois, seul Mario Dumont est élu. Ses adversaires — péquistes et libéraux — le raillent, soulignant qu’il est incapable de faire élire quelqu’un d’autre que lui à l’Assemblée nationale.

À Cacouna, la vie des Dumont s’organise comme celle de bien des couples ordinaires du Québec: trois enfants, des étés passés dans le potager, une petite récolte de céréales qui rapporte 30 000 dollars et qui, après impôts, paie les escapades de la famille à l’Île-du-Prince-Édouard ou aux États-Unis. Marie-Claude Barrette s’est trouvé un emploi à temps partiel au Musée du Bas-Saint-Laurent. Mario Dumont s’arrange pour pouvoir diriger son parti de Cacouna autant que de son bureau, sous les combles de l’Assemblée nationale. Un ordinateur, un télécopieur et trois lignes téléphoniques à la maison: l’un ou l’autre des membres du couple Dumont-Barrette s’occupe des enfants lorsque ceux-ci sont malades.

Mais un danger guette Mario Dumont au tournant du siècle: il a maintenant 30 ans et on lui prête de plus en plus l’image d’un vieux dans un corps de jeune. Il est toujours aussi incapable de faire élire quelqu’un d’autre que lui à l’Assemblée nationale. Bref, on se pose des questions!

Heureusement, quatre succès dans des élections partielles, en 2002, puis un emballement dans les sondages, qui propulsent l’Action démocratique à 39% des intentions de vote, selon CROP (contre 34% pour le Parti libéral et 28% pour le Parti québécois), font de Mario Dumont «l’homme de l’année 2002» du magazine L’actualité (janv. 2003). De riches et influents hommes d’affaires du Québec présentent le jeune politicien à l’Economic Club de Toronto, qui le salue comme le «Ralph Klein de l’est du Canada».

Pourtant, les élections du 14 avril 2003 tournent encore une fois à la catastrophe pour l’Action démocratique, qui ne fait élire que quatre députés, malgré les 18% de suffrages exprimés en sa faveur. Il s’en faut alors de peu que Dumont abandonne. Il évoque devant moi la possibilité qu’il se retire de la vie politique au cours de l’été 2004. Que s’est-il passé, en 2007, pour que cette fois la popularité du parti tienne bon pendant les 35 jours de la campagne électorale et que Mario Dumont se retrouve, à sa grande surprise, chef de l’opposition officielle?

Une campagne certainement mieux préparée, avec un plan d’action auquel le parti et son chef se sont scrupuleusement tenus. «Et, oui, ajoute Mario Dumont, la question des accommodements raisonnables a joué un rôle là-dedans. Mais je suis porté à penser que je n’ai rien dit d’extraordinaire à ce sujet. J’ai dit ce qui était logique, conforme aux valeurs du Québec. Je pense que c’est la faiblesse des deux autres chefs qui est surtout ressortie, leur malaise à parler de cela, leur incapacité de défendre l’identité québécoise avec les deux pieds sur du solide…»

Du «solide»? La terre de Cacouna a produit une belle récolte pour l’Action démocratique de Mario Dumont le 26 mars dernier!

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