Laval-des-Augures
Élections 2018

Laval-des-Augures

Depuis 1981, les électeurs de Laval-des-Rapides ont un pif sans faille quand vient le temps de voter : ils ont toujours élu un député du parti gagnant. La circonscription baromètre par excellence du Québec pourrait toutefois perdre son superpouvoir ce coup-ci.

Le député libéral Saul Polo se fend d’un grand sourire lorsqu’on lui demande si ses collègues suivront avec attention le sort qui l’attend le soir du 1er octobre prochain. Si on se fie aux résultats électoraux depuis bientôt quatre décennies, ce grand gaillard de 42 ans originaire de la Colombie tient le sort du gouvernement libéral entre ses mains ! Bon, peut-être pas à ce point, mais il reste que sa circonscription de Laval-des-Rapides a correctement reflété la couleur du gouvernement lors des 10 dernières élections générales. « Mes collègues vont sûrement regarder ça du coin de l’œil, mais je pense qu’ils ont d’autres soucis ! » dit-il d’un air amusé.

Depuis la création de cette circonscription, en 1981, les électeurs de Laval-des-Rapides ont voté « du bon bord » à chacune des occasions, envoyant à l’Assemblée nationale un député du parti au pouvoir. Ils sont les seuls au Québec à flairer parfaitement la tendance… ou à être représentatifs du souhait des électeurs de la province. Sherbrooke et Abitibi-Est ne sont pas très loin derrière au palmarès des circonscriptions baromètres, ayant voté 9 fois sur 10 pour le parti qui a formé le gouvernement.

Mais qu’y a-t-il donc dans l’eau de cette circonscription de Laval ?« Aucune idée ! » s’exclame l’ancien député péquiste Serge Ménard, qui l’a représentée de 1994 à 2003. « Ce n’est pas scientifique, une circonscription baromètre. On ne sait pas vraiment pourquoi. » Il tente une explication : Laval-des-Rapides comporte toujours plus de familles que la moyenne provinciale, et le vote de ceux qui ont des enfants a tendance à bouger davantage, dit-il. Malgré des poches de pauvreté, la classe moyenne y domine. Et la proportion d’immigrants a longtemps été dans la moyenne québécoise.

Les deux anciens députés à qui nous avons parlé affirment que les électeurs de Laval-des-Rapides semblent se décider seulement à la fin de la campagne, ce qui rend leur vote difficile à prévoir. En 2003, lorsque le libéral Jean Charest s’est hissé au pouvoir, Serge Ménard n’avait pas vu venir sa défaite. « Les gens étaient super-gentils, mais visiblement, ils ne me disaient pas tout ! »

Serge Ménard, tout comme son successeur libéral, le professeur d’économie Alain Paquet (2003-2012), a d’ailleurs choisi Laval-des-Rapides parce que c’est la circonscription baromètre par excellence. « J’avais une belle carrière de criminaliste, je ne voulais pas siéger dans l’opposition », raconte Serge Ménard avec franchise. Alain Paquet, sourire en coin, ajoute : « C’était gagnable sans être gagné d’avance. Un beau défi. Et il y avait moins de risque d’être assis du mauvais côté, c’est vrai. »

Cela en fait toutefois une circonscription exigeante pour un élu, qui ne peut rien tenir pour acquis et doit être « en campagne » pendant tout le mandat. « Il faut être présent, on n’a pas le choix. C’est beaucoup de travail, mais je ne l’ai jamais regretté », dit Alain Paquet, qui est retourné enseigner à l’UQAM après sa carrière politique.

Saul Polo, lui, n’a guère eu le temps d’évaluer ses chances de l’emporter avant de plonger, en 2014. Le dimanche 2 mars, trois jours avant le déclenchement de la campagne électorale par Pauline Marois, le chef libéral Philippe Couillard l’appelle chez lui, et lui accorde sept heures pour prendre sa décision ! « Il était 10 h du matin, je déjeunais, et il voulait ma réponse avant 17 h. » Saul Polo était alors président du PLQ, et conscient que son adversaire serait le très connu et apprécié leader étudiant Léo Bureau-Blouin, député depuis 2012. « Je savais que c’était une circonscription qui changeait souvent d’allégeance, mais je n’ai pas eu le temps de regarder les chiffres en détail avant de prendre ma décision », dit-il.

Signe que Laval-des-Rapides sera de nouveau au centre de l’attention électorale, l’investiture de Saul Polo, le 12 mai dernier, dans le petit gymnase de l’école primaire de l’Arc-en-ciel, donnait l’impression que c’était lui le chef du parti, tellement il y avait de militants (200) et de ministres importants — Carlos Leitão, Martin Coiteux, Dominique Anglade, Christine St-Pierre… ainsi que tous les autres députés libéraux de Laval. « Ça aide. On sent l’appui. Le parti est conscient que c’est un secteur névralgique », dit Saul Polo.

Le vrai chef en est conscient aussi. Le 24 mars, lendemain de ma rencontre avec le candidat libéral au Boisé du Souvenir — un secteur vert que ce dernier a contribué à sauver du développement urbain au cœur de Laval-des-Rapides —, Saul Polo recevait Philippe Couillard pour une journée d’activités préélectorales dans la circonscription. Au menu : visite d’une école, rencontre avec des professeurs et des élèves, café avec des résidants et des entrepreneurs. « On a 11 écoles primaires ici, alors on veut qu’il voie notre réalité », affirme le député.

Décrite comme « le Québec en miniature » par Alain Paquet, Laval-des-Rapides conservera-t-elle son titre de seule circonscription baromètre en 2018 ? Les organisateurs des différents partis et les anciens élus évitent de se prononcer.

La Coalition Avenir Québec mène dans les intentions de vote à l’échelle de la province, ce qui pourrait favoriser sa candidate Christine Mitton, d’origine haïtienne, qui a déjà été attachée de presse de Jacques Parizeau et qui travaille aujourd’hui aux communications de la Commission scolaire de Montréal.

Toutefois, le profil sociodémographique de l’île de Laval change. Plusieurs circonscriptions autrefois chaudement disputées, comme Fabre ou Vimont, glissent tranquillement en territoire résolument rouge. L’immigration y est de plus en plus importante, et ces électeurs ont davantage tendance à voter pour le PLQ.

Laval-des-Rapides n’y échappe pas. Même s’il y a encore une forte proportion de familles aux votes changeants, Saul Polo voit comme tout le monde que l’accroissement du nombre de nouveaux arrivants tend à le favoriser. De 2001 à 2016, la proportion de résidants nés à l’extérieur du Canada dans cette circonscription est passée de 20 % à 31 % — 75 % d’entre eux parlent le français à la maison. « Je suis colombien, ma femme est syrienne. Mon vécu colle bien à la circonscription », dit-il.

Le PQ a encore une machine électorale dans Laval-des-Rapides, mais la CAQ y a peu de racines, malgré son avance dans les sondages, explique Saul Polo. « Une course à trois, ça peut réserver des surprises. »