Une campagne électorale plus longue, qu'ossa donne ?
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Une campagne électorale plus longue, qu’ossa donne ?

Une campagne électorale déclenchée une semaine plus tôt que prévu, est-ce un avantage pour le parti au pouvoir ? Pas nécessairement, explique notre chef du bureau politique.

Une campagne électorale déclenchée une semaine plus tôt que prévu, dès le 23 août, qu’ossa donne ? comme dirait l’humoriste Yvon Deschamps. Pas grand-chose.

Les partis sont déjà en campagne depuis plusieurs semaines, avec des tournées de festivals, de barbecues et d’épluchettes de blé d’Inde. Partir une semaine plus tôt permettra simplement à toutes les formations politiques d’amortir leurs coûts, puisqu’à compter de la date du déclenchement les partis peuvent se faire rembourser 50 % de leurs dépenses par le Trésor public. Ce n’est pas anodin.

Il y aura aussi quelques rectifications en ce qui a trait à la publicité. En raison d’un vestige du temps où le premier ministre pouvait prendre ses adversaires par surprise, les partis ne peuvent plus diffuser de publicité pendant la première semaine de la campagne, ni dans les médias traditionnels ni sur les réseaux sociaux. Cette disposition visait à éviter que le parti au pouvoir, sachant la date du déclenchement avant les autres, ne réserve les meilleurs endroits pour afficher ses publicités — par exemple, les panneaux en bordure des autoroutes —, ne laissant que des miettes aux autres partis en début de campagne, période cruciale. Une campagne qui démarre le 23 août forcera donc les partis à devancer cette période interdite.

Un déclenchement hâtif est-il un avantage pour le parti au pouvoir ? Je n’y crois pas.

L’argument du premier ministre sortant Philippe Couillard selon lequel une campagne plus longue permet d’aller davantage à la rencontre des électeurs — la fin de semaine de la fête du Travail et une intense semaine de trois débats des chefs à mi-campagne ralentiront les tournées et empêcheront les déplacements dans les régions — est vrai. Davantage de journées permettront plus de flexibilité dans un horaire déjà chargé pour les chefs. Mais devancer la campagne permet aussi aux libéraux d’avoir de l’emprise sur le message de départ, et d’être proactifs. Pourquoi simplement déclencher le 29 août par obligation, lorsqu’on peut donner l’image confiante d’avoir hâte d’en découdre avec ses adversaires ? Le premier ministre n’avait rien à gagner à attendre.

Officieusement, en coulisses, les stratèges libéraux espèrent qu’une plus longue campagne nuira à François Legault, qui trône en tête des sondages depuis bientôt neuf mois. Vrai que le chef de la CAQ, avec son tempérament pressé, est susceptible de gaffer.

Or, c’était aussi l’objectif peu subtil des deux derniers premiers ministres, qui ont choisi d’étirer une campagne électorale sur une longue période : Paul Martin, en 2005, et Stephen Harper, en 2015. Dans les deux cas, les stratèges libéraux et conservateurs soutenaient qu’une longue campagne ferait trébucher leurs adversaires, moins expérimentés et moins bien organisés. Ce fut l’inverse. À regarder aller Stephen Harper (2005-2006) et Justin Trudeau (2015) pendant des semaines, les Canadiens les ont trouvés moins effrayants que prévu. Paul Martin et Stephen Harper étaient en difficulté au moment du déclenchement, usés par le pouvoir après un long règne de leur formation et n’ont pas survécu, malgré des sondages qui laissaient entrevoir une possible victoire en début de campagne. Philippe Couillard est tout à fait conscient que la partie ne sera pas facile et qu’il fait également face, comme Martin et Harper à l’époque, à un important vent de changement.

L’expérience de chef en campagne de François Legault

J’ajoute une donnée dans l’équation : François Legault a plus d’expérience comme chef en campagne que Harper en 2005 et que Justin Trudeau ou Thomas Mulcair en 2015. Depuis 2011, la CAQ prend en maturité. François Legault est encore intempestif parfois, mais il a réussi à garder les yeux sur la balle depuis des mois. Il en sera à son troisième marathon électoral comme chef — plus que Philippe Couillard.

Beaucoup, comme Jean-François Lisée, pensaient que l’avance de la CAQ dans les sondages fondrait au printemps. Mais la formation mène toujours. Toutefois, les gens ont davantage la tête à la politique en période électorale, ce qui peut changer la donne. La campagne est loin d’être jouée. Le défi de Legault sera de rester à l’offensive, de continuer à « brasser la cage » et à incarner le changement, tout en offrant un côté rassurant. Équilibre délicat. À trop jouer « fessier », comme dit mon père dans son langage coloré — ou « défensif », comme on dit normalement —, les favoris peuvent perdre leur élan. Parlez-en à Alexandre Cloutier.

Autre écueil possible : la CAQ n’a jamais gouverné — contrairement au Parti conservateur, en 2005, et au Parti libéral, en 2015, qui représentaient des valeurs sûres dans la tête des électeurs, malgré des chefs moins expérimentés. Philippe Couillard a la stabilité historique de son côté. Depuis le règne de l’Union nationale (1966-1970), tous les partis élus majoritairement à l’Assemblée nationale ont obtenu un deuxième mandat. Jamais le Québec n’a élu trois premiers ministres de partis différents lors de trois élections consécutives, ce qui se produirait si François Legault l’emportait. Même s’il porte le fardeau de presque 15 ans de règne libéral, Philippe Couillard sollicite seulement un deuxième mandat comme premier ministre. Il faudra voir si, à un moment de la campagne, la stabilité historique viendra ralentir le désir des électeurs de rebrasser les cartes.

Les libéraux joueront sur le doute

Pour y parvenir, le PLQ jouera sur le doute. Le doute que François Legault soit vraiment prêt à gouverner. Le revers de la médaille du changement, c’est la peur de ce même changement. Les Québécois veulent donner un coup de pied dans la « canisse » politique, mais souhaitent-ils un saut dans le vide pour autant ? Les troupes libérales préféreront parler du « manque de cohésion », de l’aspect « brouillon » ou des « changements de cap » de Legault et de la CAQ, plutôt que des politiques qu’il proposera, afin de renforcer l’image du « risque » associé à un parti qui n’a jamais gouverné. Certains libéraux poussent même la rhétorique jusqu’à parler de « menace à la paix sociale » si la CAQ prend le pouvoir, rien de moins.

Si Philippe Couillard obtient en plus l’aide non sollicitée de Donald Trump sur le front des relations commerciales, il va pouvoir jouer la carte de la valeur refuge politique, ce que représente historiquement le PLQ. Devant le doute et l’incertitude, « keep the Devil you know », comme disent les anglophones, surtout que l’économie se porte bien et que les finances publiques, après un mandat difficile pour les missions de l’État, sont en ordre.

Sauf qu’un parti qui n’a jamais gouverné, comme la CAQ, a peu de passifs à traîner, ce qui devient alléchant pour les électeurs en colère à l’égard de leurs dirigeants — et ils sont nombreux à estimer que le PLQ n’a jamais vraiment payé pour ses fautes de l’ère Charest. Pour contrer l’argument de ses adversaires sur l’incapacité de gouverner, François Legault a réuni une excellente brochette de candidats. Si les urnes lui sont favorables, son casse-tête ne sera pas de dénicher des ministres potentiels, mais de ne pas en décevoir un trop grand nombre. Et la parité hommes-femmes au cabinet sera facile à atteindre.

En coulisses, la CAQ espère que l’état de l’économie et des finances publiques nuira au discours libéral sur le « doute ». « Si ça va bien, pourquoi craindre le changement ? » me disait une source caquiste récemment. Les électeurs, rarement soucieux de récompenser un parti, pourraient y voir l’occasion de changer d’équipe au pouvoir à moindre risque, esquivant la notion de valeur refuge. À suivre.

Le retard du PQ

Dans ces batailles « doute contre changement », « stabilité économique contre nouveauté », le Parti québécois se lance en campagne avec plusieurs wagons de retard. Il ne maîtrise aucun de ces thèmes. La campagne de publicité humoristique du PQ est correcte, puisque le parti doit attirer l’attention. Son pire ennemi est l’indifférence. Être hors jeu avant que ça commence. Lointain troisième dans les sondages, il n’a rien à perdre.

La campagne publicitaire du PQ a toutefois une faiblesse majeure : c’est encore le PQ qui parle du PQ. Pour revenir dans la conversation politique, il faudra que les troupes de Jean-François Lisée parlent davantage aux Québécois de ce qu’ils offrent, et pas seulement aux anciens péquistes de ce qu’ils sont devenus.

À ce chapitre, une plus longue campagne ne peut pas leur nuire. Quand on arrive en retard à un rendez-vous, il est bien que celui-ci dure longtemps. Jean-François Lisée a besoin de ce temps, de beaucoup de temps, pour grimper. Lisée ayant plus d’un tour dans son sac, c’est encore possible. Et les bonnes performances du parti sur le plan des dons dans les derniers mois témoignent d’une base militante qui n’a pas perdu espoir. « Follow the money », comme disait l’autre. Mais la faiblesse des nouveaux candidats ne l’aidera pas, tout comme le passif du PQ, qui peine à incarner le changement. Il faudra plus qu’une bonne campagne pour réussir ce tour de force. Il faudra la campagne du siècle.

Le PLQ doit d’ailleurs souhaiter que son adversaire péquiste depuis 40 ans se relève, parce que sans une division du vote francophone entre le PQ et la CAQ, les carottes pourraient être cuites pour Philippe Couillard.

Québec solidaire veut sortir de ses bastions

Dans le camp de Québec solidaire, la campagne qui s’amorce sera la plus importante de l’histoire du parti. Jamais QS n’a eu autant de moyens pour faire campagne. Et ça devrait paraître. La formation peut également jouer la carte du changement et de la nouveauté, à défaut de pouvoir jouer celle du parti en mesure de déloger les libéraux.

La co-porte-parole et aspirante première ministre Manon Massé va se promener souvent hors de Montréal, puisque le parti veut sortir de ses bastions le long de la ligne orange du métro. Le parti ne semble toutefois pas encore aux portes d’une grande percée dans les régions. Il manque encore de crédibilité hors des circonscriptions qui penchent naturellement à gauche. L’objectif sera de continuer à grandir. L’accent sera mis sur Taschereau et Jean-Lesage à Québec, Hochelaga-Maisonneuve, Rosemont et Laurier-Dorion à Montréal, en plus de pointes vers Rouyn-Noranda et Sherbrooke, où le parti fait mieux que la moyenne.

Avant de vous laisser — cette analyse fait quand même plus de 1 500 mots, alors si vous avez tenu bon jusqu’ici, c’est que vous adorez la politique ou que vous avez beaucoup de temps libre, et dans les deux cas, vous êtes encore capable d’en prendre ! —, voici sept faits intéressants en guise d’amuse-bouche à cette campagne.

1. Le Québec vit sa première élection à date fixe. Au Canada, il ne reste que la Nouvelle-Écosse et le Yukon qui n’ont pas de date de scrutin déterminée à l’avance.

2. Si François Legault l’emporte, la circonscription de L’Assomption aura hébergé deux premiers ministres : Jacques Parizeau et François Legault.

3. Philippe Couillard est le seul premier ministre du Québec à avoir porté la barbe depuis l’invention de la télé. Le précédent PM était Charles-Eugène Boucher de Boucherville, premier ministre de 1874 à 1878 et de 1891 à 1892.

4. Depuis 1961, la circonscription de Jean-Talon, à Québec, a plus souvent voté pour le Parti libéral que la forteresse anglophone de D’Arcy-McGee, à Montréal ! Celle-ci a déjà voté pour le parti Égalité, en 1989, alors que Jean-Talon a toujours voté pour le PLQ.

5. Depuis le dernier mandat de l’Union nationale, de 1966 à 1970, tous les partis élus majoritairement à l’Assemblée nationale ont obtenu un deuxième mandat.

6. Si François Legault remporte les élections, ce sera la troisième élection consécutive où le Québec choisit un nouveau premier ministre, en provenance de trois partis différents, du jamais-vu.

7. Depuis 100 ans, seulement trois premiers ministres ont été portés au pouvoir même si leur parti avait obtenu moins de votes que leur adversaire principal. Maurice Duplessis, en 1944 (UN), Francis Daniel Johnson (UN), en 1966, et Lucien Bouchard (PQ), en 1998.