Les chefs se mouillent !
Élections 2018

Les chefs se mouillent !

L’actualité s’est entretenu ces derniers jours avec les chefs des quatre principaux partis. Nous leur avons posé les sept mêmes questions, afin de comparer leurs réponses. Et elles sont très différentes…

Pour lire uniquement l’entrevue de l’un des chefs, cliquez sur le nom correspondant :

Quel est le grand enjeu de la campagne électorale ?

Philippe Couillard (PLQ) : Améliorer la qualité de vie des Québécois tout en maintenant une économie en croissance, malgré l’incertitude ambiante. Je veux simplifier la vie des familles, leur donner plus de temps. Pour les détails, il faudra attendre notre programme électoral !

Jean-François Lisée (PQ) : La crédibilité. Tout le monde va dire du bien de l’éducation, de la jeunesse, de l’immigration ou de l’environnement, mais la crédibilité de nos propositions va être facile à démontrer. Quand Philippe Couillard dit qu’il peut baisser les impôts et les taxes scolaires sans qu’il y ait de l’austérité, il n’est pas crédible, parce qu’il pense qu’il n’y a pas eu d’austérité dans son mandat, ce qui est complètement faux. François Legault dit qu’il va baisser encore davantage les taxes scolaires, qu’il va augmenter les dépenses et qu’il n’y aura pas d’austérité. Ce n’est pas crédible. On en appelle au gros bon sens des Québécois, en leur disant que les autres partis essaient d’acheter leurs votes. Nous, on est directs, on regarde les Québécois dans les yeux et on leur dit : on a besoin de chaque dollar pour offrir des services.

François Legault (CAQ) : L’économie au sens large est l’enjeu le plus important, comme la qualité des emplois, la menace protectionniste aux États-Unis et le portefeuille des Québécois. Évidemment, on va aussi parler de santé et d’éducation, mais si je dois choisir un sujet, j’irais avec l’économie. Je vais me présenter, de manière bien humble, comme un premier ministre économique. Je veux avoir sur mon bureau un compteur des investissements des entreprises dans toutes les régions du Québec. Il faut que ça augmente. Il faut revoir le rôle d’Investissement Québec et être beaucoup plus proactif auprès des entreprises, les convaincre de réaliser leurs projets d’agrandissement plus rapidement et de faire croître leurs exportations, notamment en Europe, en Asie et en Amérique latine, parce qu’on est trop dépendant des États-Unis. Il faut mieux orienter nos délégations du Québec à l’étranger afin qu’elles aident nos entreprises à trouver de nouveaux clients.

Manon Massé (QS) : La santé. Les budgets d’austérité des 20 dernières années, depuis Lucien Bouchard, ont nui au système de santé et ont diminué la qualité des services. Mon récent passage dans le système de santé public, lorsque je me suis cassé la jambe, ce printemps, m’a fait comprendre à quel point on manque de personnel. On souhaite que la porte d’entrée du système soit les CLSC, que ce soit là qu’on traite les petits bobos, pas aux urgences de l’hôpital. On veut que les CLSC soient ouverts sept jours sur sept et 24 heures sur 24. On veut aussi changer le mode de rémunération des médecins pour récupérer de l’argent, et mettre sur pied Pharma-Québec, pour économiser sur le coût des médicaments.

Y a-t-il un problème important dont on ne parle pas assez ?

En 2014, j’avais mentionné la démographie, notamment son effet sur la pénurie de main-d’œuvre. Encore aujourd’hui, le vieillissement de la population est un enjeu très important. Même dans des régions où il y avait un historique de chômage, c’est fini, ce temps-là. Il y a 100 000 emplois disponibles au Québec. Il faut pourvoir ces postes.

Les salariés non syndiqués. Un sondage de la Commission des normes du travail montre que 37 % des salariés non syndiqués n’ont pas été payés adéquatement pour leurs heures supplémentaires, ont été payés moins que le salaire minimum ou n’ont pas été payés pour leurs vacances. Ça signifie que chaque mois, au Québec, 100 000 salariés se font escroquer, ce qui représente 20 millions de dollars. Personne n’en parle ! On a ici un patronat exemplaire quand on le compare au reste de l’Amérique du Nord. On a des patrons généralement progressistes. Mais il y a des patrons, quelques centaines ou quelques milliers, qui volent chaque semaine leurs salariés, souvent des femmes, des jeunes et des immigrants.

Le taux de diplomation au secondaire. On a pris un grand retard sur l’Ontario. C’est très inquiétant. J’aimerais que l’éducation soit un enjeu majeur de la campagne électorale. On va proposer beaucoup de mesures, comme le dépistage systématique des enfants à risque de difficultés avant l’âge de quatre ans et la maternelle quatre ans pour tout le monde. On va proposer d’ajouter cinq heures de cours au secondaire pour faire plus de sport, plus d’arts et plus d’aide aux devoirs. On va certainement être le parti qui va proposer le plus en éducation, comme en 2012 et en 2014, mais ma gang en communication n’arrête pas de me dire qu’on ne gagne pas des élections sur l’éducation ! C’est malheureux.

Le mode de scrutin. Ça n’a pas de bon sens qu’au Québec des gens votent et que leur vote ne compte pas, parce qu’ils sont dans une circonscription décidée d’avance ou parce que le gagnant rafle tout, même s’il n’a pas la majorité des voix. Moi, j’ai gagné dans Sainte-Marie–Saint-Jacques, mais il y a plus de gens qui n’ont pas voté pour moi que de gens qui m’ont appuyée ! Leurs votes ont été perdus. Ça alimente le cynisme. Ce n’est pas bon pour une démocratie.

Y a-t-il un trésor caché, quelque chose qui va bien, dont on devrait parler davantage ?

En santé, le bilan de mon gouvernement est positif. Ça ne veut pas dire que c’est parfait, entendons-nous bien. Mais on a passé beaucoup de temps à débattre de la personnalité du ministre, alors qu’au-delà de ça, tous les indicateurs pointent dans la bonne direction en ce qui a trait aux services aux patients. Ça fait longtemps que je suis dans le domaine de la santé, j’ai été ministre de la Santé, et je lance le défi aux gens de trouver une autre période où il y a eu un mouvement positif aussi large pour les patients. Je suis fier des supercliniques, on est rendu à 49. On l’a fait. Je suis fier aussi du Carnet de santé, qui permet aux patients de tout le Québec d’avoir accès en ligne à leurs résultats de laboratoire, de radiologie et à la liste de leurs médicaments. Ça améliore la vie des gens.

Il y a plein de trésors au Québec. J’étais dans le Bas-Saint-Laurent récemment, avec des petits producteurs bios et la remarquable chef Colombe St-Pierre, au Bic, et c’était merveilleux. Il y a un appétit des produits locaux et authentiques qui se développe. On a un goût pour le goût ! On a eu notre phase pizza pochette, et là, on veut que nos fruits et légumes goûtent quelque chose ! Il faut donner plus de moyens et de visibilité aux producteurs locaux.

Le fleuve Saint-Laurent, sur lequel j’ai même écrit un livre ! C’est un bijou. C’est beau. C’est important pour le tourisme, notamment avec les croisières, mais aussi pour le transport des marchandises. On est les champions du camion au Québec, mais il faudrait faire plus de transport maritime, comme en Europe. On a la chance d’avoir un cours d’eau qui va jusqu’aux Grands Lacs et qui donne accès à près de 100 millions de personnes en Amérique du Nord. Il y a aussi des investissements à faire dans les usines d’épuration.

Oh, bonne question ! Je dirais le cri des régions. Ce cri fait mal, parce que certaines régions souffrent, mais il témoigne aussi d’une volonté de s’en sortir, d’une vitalité de nos régions. Ces gens disent : on existe et on contribue au Québec ! Ils sont dans le tourisme, l’agriculture et l’innovation. Ils ont juste besoin d’un petit coup de pouce, notamment dans le transport, pour faciliter l’accès à leur coin de pays. La moindre des choses serait de leur fournir Internet, torrieux ! 

Est-ce que le débat sur la place du Québec au sein
du Canada est
terminé ?

Il ne sera jamais terminé, mais ce débat, pour nous, débouche toujours sur les bienfaits de la fédération canadienne pour le Québec. Le Québec doit être un partenaire actif de la fédération canadienne et continuer à faire en sorte que son caractère particulier soit formellement reconnu.

Non. C’est comme si vous me demandiez si les tremblements de terre en Californie sont finis parce qu’il n’y en a pas eu depuis trois ans. Ben non ! Jacques Parizeau disait qu’on ne peut pas demander à un peuple d’être toujours tendu comme une corde de violon. Ça n’empêche pas le violon d’être désaccordé ! Le Québec n’est pas reconnu dans le Canada. On ne fera pas l’indépendance dans un premier mandat, on va la faire dans un deuxième mandat, mais dans un premier mandat, je vais rappeler l’incroyable injustice qui fait que le Québec est privé de trois à quatre milliards de dollars d’investissements productifs par année.

Non. On a la proposition qui a le plus de chances de faire avancer le Québec au sein du Canada. Un projet nationaliste qui vise à aller chercher plus de pouvoirs à Ottawa. À la fin, il y a la reconnaissance du Québec comme nation dans la Constitution canadienne. Mais avant, il faut changer d’approche. Dans le passé, on a essayé de tout régler lors d’un grand soir, mais ça n’a pas fonctionné. Il faut y aller par étapes. Et la première étape est d’aller chercher plus de pouvoirs en matière de langue, de culture et d’immigration. On veut notamment avoir les rênes du volet sur la réunification familiale en matière d’immigration, parce qu’il n’y a aucune obligation d’employabilité ou de connaissance du français. On souhaite y arriver par des ententes constitutionnelles bilatérales.

Non ! Et ce n’est pas parce que le Canada n’est pas fin, on n’est pas là-dedans. Notre aspiration indépendantiste, c’est une volonté profonde de donner aux Québécois les moyens de rêver, et de rêver à ce qu’ils veulent en écrivant la Constitution du Québec. Par exemple, si on veut protéger notre eau potable, on va l’inscrire dans la Constitution. Notre langue ? On la met dans la Constitution, et ainsi de suite. 

Est-ce que l’identité québécoise est menacée ?

Non, elle est forte, l’identité québécoise. Je ne suis absolument pas dans le discours du déclin. Je suis, comme les jeunes, confiant envers la force de l’identité québécoise.

Elle est sous pression. Le recul du français dans la région de Montréal est documenté. Il y a de plus en plus de gens qui parlent le français comme langue seconde, et il y a de plus en plus de gens qui parlent l’anglais comme seconde langue aussi, et on applaudit aux deux. Mais la prédominance de l’un sur l’autre est problématique. Quand 60 % des offres d’emploi à Montréal exigent la connaissance de l’anglais, même pour des « pelleteux » de neige, c’est inacceptable ! La connaissance et la légitimité de l’histoire du Québec sont aussi sous pression. Notre histoire ne semble plus avoir de poids dans le débat. Il y a aussi un progrès du trudeauisme dans la société québécoise et montréalaise. C’est le temps de retrouver un sain équilibre entre l’ouverture, la confiance, la fierté et le respect pour l’histoire et les valeurs du Québec.

Le français sera toujours menacé, en particulier à Montréal. Le Québec est un village gaulois dans une mer d’anglophones et il faut toujours être vigilant. Il faut certainement être plus vigilant que ne l’a été le gouvernement libéral. On souhaite faire diminuer l’immigration, qui passerait de 50 000 à 40 000 arrivants par année. Dans la dernière année, 59 % des nouveaux arrivants ne parlaient pas le français et la majorité des adultes ne suivent pas de cours de français, alors à moyen terme, si on continue d’en recevoir autant, l’effet sera important. C’est pour ça qu’on souhaite instaurer un test de français obligatoire dans les trois années suivant l’arrivée d’un immigrant au Québec, avant de lui accorder le certificat de sélection qui permet d’obtenir la citoyenneté. On veut aussi ajouter un test des valeurs québécoises, afin de s’assurer d’envoyer le bon signal. Je sais que ce serait plus facile de tricher sur ce test que pour un examen de français, mais au moins, le signal serait fort sur l’égalité hommes-femmes, la laïcité et la démocratie, par exemple. Je veux aussi que les clients soient reçus en français dans les commerces à Montréal.

Menacée ? Non, je ne pense pas. C’est certain qu’avec l’anglicisation de la planète, il y a un enjeu pour notre langue. Mais si on investit dans la culture et qu’on se redonne la fierté d’être différent, la menace ne sera pas très présente. Si la question sous-entend l’arrivée des immigrants, j’ajoute que les personnes qui viennent s’installer chez nous pour contribuer à notre société et à notre vie collective en acceptant certains principes, tels que le français comme langue commune, sont les bienvenues. L’immigration n’est pas un problème. C’est l’intégration qui a parfois été un problème dans les dernières années.

En tant qu’aspirant premier ministre, vous allez peut-être devoir composer avec un certain Donald Trump aux États-Unis. Quelle est son influence sur le Québec et la politique québécoise ? Et comment vous y prendrez-vous avec lui ?

On a multiplié les visites aux États-Unis. On a fait 45 déplacements ministériels et ça va continuer. Trump apporte de l’incertitude, et l’incertitude, ce n’est jamais bon pour l’économie, parce que ça peut retarder les investissements des entreprises. On a annoncé un ensemble de mesures pour aider la productivité et la compétitivité de nos entreprises pour qu’elles puissent fabriquer des biens au meilleur coût possible afin de faire face aux pressions qui viennent des États-Unis.

Il n’y a pas de preneurs pour le trumpisme au Québec et c’est très sain. Même François Legault, qui avait eu une tentation de se coller sur Trump au lendemain de sa victoire, a repris ses sens. On a été épargné par la publicité mensongère au Québec, alors qu’aux États-Unis, ils mentent carrément. J’espère qu’on ne verra pas ça et que les médias seront intraitables envers un parti ou un candidat qui passerait le cap de la critique vers le mensonge. Comme premier ministre, comment fonctionner avec Trump ? Il faut être unis, comme les pays du G7 et Trudeau l’ont été. Ensuite, ça prend de la patience. Le temps passe, et peut-être que les élections aux États-Unis vont faire que ce problème va s’amenuiser, qui sait ? Mais que Trump soit là ou non, le nationalisme économique est toujours une réponse pour renforcer le Québec. Par exemple, que les trains du REM soient construits en Inde, alors qu’on en construit ici, c’est scandaleux !

Ça montre l’urgence de diversifier nos marchés d’exportation. On n’a pas réussi à le faire dans les dernières années. Le Québec ne peut pas continuer à être aussi dépendant des États-Unis. En six ans, nos exportations vers les États-Unis sont passées de 68 % à 71 %. Il faut aussi continuer de convaincre les Américains, et surtout les États du Nord-Est, que c’est avantageux de garder les frontières ouvertes. Donald Trump est imprévisible, alors il faut un plan B pour conquérir de nouveaux marchés. Ça se fait entreprise par entreprise, de manière très concrète. Il faut aider nos entreprises à y arriver. Il faut un secteur manufacturier innovant qui augmente sa productivité. On doit moderniser l’équipement et s’intéresser à la robotisation. On est en retard.

Les accords de libre-échange qui nous lient aux États-Unis nous ont rendus très dépendants de notre voisin, alors quand un Donald Trump arrive et remet tout en question, le réflexe est de protéger les ententes commerciales. Dans un Québec indépendant, nous souhaiterions renégocier plusieurs de ces accords-là. Il faut qu’on mette en place une économie qui ne soit pas tournée vers l’exportation, mais tournée vers le peuple québécois. C’est vrai sur le plan alimentaire, c’est vrai sur le plan énergétique aussi. On doit développer l’économie locale, les circuits courts ou l’économie circulaire. Nos producteurs agricoles exportent, mais ne sont pas capables de vendre à l’épicerie à côté de chez eux, parce qu’elle achète les produits à l’étranger. Il ne faut pas que les produits franchissent des océans avant d’arriver ici. Pour ce qui est du bois d’œuvre, il faut vendre plus près de chez nous et forcer les promoteurs à utiliser plus de bois dans leurs constructions.

De nombreux citoyens ne font plus confiance aux politiciens. Pourquoi devraient-ils vous croire pendant cette campagne ?

En 2014, j’ai pris des engagements, et la très vaste majorité de ces engagements ont été tenus. L’Université Laval a calculé que 80 % de mes promesses ont été respectées ou sont en voie de l’être. On n’a pas vu ça souvent. C’est honorable. J’ai fait exactement ce que j’ai dit que je ferais.

C’est une réalité qui n’est pas que québécoise, mais internationale. Avoir vécu 15 ans de règne libéral, avec des enquêtes de corruption qui n’aboutissent pas — on va aller voter alors qu’on ne connaît pas la conclusion sur les suspects libéraux, je trouve ça très grave —, ça ajoute certainement. Ça nuit à la crédibilité de la classe politique en entier, même si personne au PQ ne fait l’objet d’une enquête. En disant aux Québécois les choses telles qu’elles sont, notamment sur l’impossibilité de baisser les impôts si on veut augmenter les services, parce qu’on a plus d’enfants en difficulté qu’avant, qu’on a plus d’aînés qui ont besoin de soins à domicile, qu’on a plus d’érosion des berges qu’avant, qu’on a plus de canicules qu’avant, alors il faut climatiser… C’est difficile de ne pas céder à la tentation de dire ce que les gens veulent entendre. Je vais traiter l’électeur comme une personne qui a du bon sens, intelligente et qui ne se fait pas avoir.

D’abord, il n’y a jamais eu un gouvernement de la CAQ ! Il faut l’essayer. Ensuite, j’ai fait une bonne partie de ma vie professionnelle hors de la politique, et dans notre équipe, on a seulement trois personnes qui ont été ministres, alors on offre une nouvelle équipe. J’ai aussi pris l’engagement qu’il y aurait une évaluation de tous les sous-ministres par une entité indépendante, comme la vérificatrice générale. À l’avenir, tous les sous-ministres et les dirigeants des sociétés d’État seraient soumis à une commission parlementaire avant d’être nommés, pour que tous les partis puissent leur poser des questions et qu’on s’assure de leur compétence avant de les embaucher. Ça aiderait à réduire le cynisme. On veut arrêter le copinage.

Parce que Québec solidaire dit la même affaire depuis 12 ans. On est d’une constance irréprochable. On souhaite répondre à des besoins concrets du monde, comme l’assurance dentaire gratuite pour tous. Même chose pour la diminution des tarifs du transport en commun ou la hausse du salaire minimum. On va montrer où on va prendre les revenus pour nos dépenses.