Québec : À plein régime
Élections 2018

Québec : À plein régime

C’est Régis Labeaume qui le dit : la capitale est toujours aussi choyée. 

Pour aider les électeurs à faire leur choix, L’actualité a passé au peigne fin les 125 circonscriptions du Québec… et a fait des découvertes surprenantes. Ce texte fait partie d’un grand dossier de 30 pages d’analyses et de reportages qui jettent un éclairage nouveau sur les élections du 1er octobre prochain.

Avant de faire fortune dans les cornets trempés, le propriétaire de Chocolats Favoris, Dominique Brown, a fondé le studio de jeux vidéos Beenox. « Patriote » autoproclamé de sa ville, il a investi à Québec et a convaincu des collèges d’y élaborer des programmes de jeux vidéos, là où bon nombre lui prédisaient l’échec.

Mais sa capitale bien-aimée est maintenant victime de son succès. « En ce moment, le plein-emploi est un frein économique extraordinaire, dit-il. L’immense majorité des entreprises sont en croissance. Les patrons ont tous des problèmes de main-d’œuvre, comme moi. Et quand je trouve un employé, c’est celui d’un PDG que je connais bien. Certains me disent carrément que des projets d’expansion sont mis en veilleuse à cause du manque de main-d’œuvre. »

 

 

Peter Simons, à la tête des magasins Simons, confirme. Il construit quand même un centre de distribution de 125 millions de dollars à la pointe de la technologie numérique — le plus important investissement de l’entreprise familiale en près de 180 ans d’existence —, qui aura besoin de 200 à 300 employés.

« Si on regarde ça du point de vue comptable, j’aurais dû installer mon entrepôt dans une autre ville, où les terrains sont moins chers, dit-il. Sauf que mes plus gros actifs ne sont pas dans mon bilan. Ce sont les compétences des gens, la réputation de l’entreprise, le sentiment d’appartenance. L’investissement émotif, ça ne se mesure pas. Et je ne vais pas perdre ça pour le prix d’un terrain. »

Peu de grands centres peuvent se targuer d’aligner 27 années de croissance économique consécutives et un taux de chômage qui danse avec le plein-emploi depuis une décennie. C’est le cas de Québec, qui connaît une vitalité économique sans pareille.

La région présente les meilleurs indicateurs de la province. Les circonscriptions de Taschereau, Louis-Hébert, Jean-Talon, Vanier-Les Rivières et Chauveau comptent plus de familles que la moyenne, un taux de chômage plus bas, moins de décrocheurs et moins de personnes à faible revenu. Charlesbourg et La Peltrie se démarquent aussi, alors que seule Jean-Lesage (anciennement Limoilou) reste une circonscription plus pauvre que la moyenne.

« On est très choyés », admet Régis Labeaume, qui me rencontre à l’hôtel où il séjourne lorsqu’il passe à Montréal. « Même si je ne suis pas certain que tout le monde en ait conscience. »

Quand il a été élu, en 2007, le maire de Québec arrivait de la Fondation de l’entrepreneuriat. Sa ville, dit-il, manquait d’entrepreneurs. « On avait beaucoup d’emplois, mais il nous manquait des postes de hauts cadres, bien rémunérés. Mon objectif, c’était de développer une économie du savoir et de la haute technologie, en travaillant avec les établissements d’enseignement supérieur. »

Québec est la région, avec l’Outaouais, où le secteur manufacturier est le moins présent. À l’inverse, c’est le deuxième pôle de sièges sociaux au Canada dans le secteur de l’assurance. Le tourisme, lui, bat des records.

L’arrivée des technologies de l’information et de la communication (TIC), de la biopharma et des jeux vidéos a permis à la ville de se diversifier et de propulser son économie.

Ce virage a aussi changé le portrait social. Tandis que 1 emploi sur 6 était dans l’administration publique il y a 25 ans, le rapport est passé à moins de 1 sur 10. En parallèle, l’indice entrepreneurial, qui mesure le désir de se lancer dans les affaires, a presque doublé depuis cinq ans.

Pas surprenant que les discours sur l’entrepreneuriat et la réduction de l’État y résonnent fort. Mais les groupes identitaires occupent aussi l’espace en brandissant l’immigration comme un danger.

Or, plus de 17 000 emplois sont à pourvoir dans la région de Québec. Et des dizaines de milliers d’autres s’ajouteront dans la prochaine décennie. Seule l’immigration pourra combler les besoins, dans une région qui se démarque par l’homogénéité de sa population — le taux actuel de la population issue de l’immigration est d’à peine 7,6 %.

« C’est là que les efforts doivent être mis : faire changer les mentalités, accompagner une population qui n’est pas habituée au métissage des cultures. Ce ne sera pas facile, mais on n’a pas le choix », estime Régis Labeaume, qui est aussi diplômé en sociologie.

Son point de vue est partagé par Dominique Brown, de Chocolats Favoris. « Actuellement, une grande portion de la population pourrait entrer dans un moule. Les conséquences sont beaucoup plus importantes qu’on croit : si des entreprises sont incapables d’embaucher une main-d’œuvre qui a une vision diversifiée du monde, elles vont tomber en décroissance et devront fermer leurs portes ou être vendues à des entreprises étrangères. Même si toutes les femmes tombaient enceintes demain matin, il faudrait 18 ans avant que les enfants arrivent sur le marché du travail ! Régler le problème à Québec, ça passe par l’immigration. »