L'environnement, le parent pauvre du dernier gouvernement
Élections 2018

L’environnement, le parent pauvre du dernier gouvernement

Un plan stratégique échu depuis 2014, des objectifs absents, des indicateurs inexistants… et une inaction manifeste. Plus encore que l’éducation, le vrai cancre du bulletin des ministères, c’est le ministère de l’Environnement, avance Marc-Nicolas Kobrynsky. 

L’humanité est à la croisée des chemins dans l’utilisation qu’elle fait de son écosystème. Le Global Footprint Network estime annuellement la date où les humains utilisent plus de ressources que la capacité de la terre à les régénérer.

En 1987, c’était le 19 décembre. En 2018, le 1er août.

Les avertissements fusent de partout ; la NASA, l’ONU et les communautés de scientifiques sonnent l’alarme. Le ministre de l’Environnement de la France démissionne avec fracas, en guise de protestation contre la lenteur des changements.  On nous dit qu’il est minuit passé.

Que fait le ministre de l’Environnement du Québec pendant ce temps ?

Rien.

Parce qu’on a beaucoup parlé de l’éducation, mais le vrai de vrai cancre du bulletin des ministères, c’est le ministère de l’Environnement.

Le plan stratégique du ministère de l’Environnement est échu depuis 2014. Le Ministère, conformément à sa mission, a le devoir de gérer l’enjeu du XXIe siècle, et il se permet de le faire sans plan pendant trois ans. Pas d’objectifs. Pas d’indicateurs à jour. Pas de cibles.

Et surtout, quand je vous dis qu’il ne fait rien, je ne vous mens pas. Voyez les résultats du rapport annuel 2016-2017 du Ministère, lié à l’atteinte de son plan stratégique 2009-2014.

En gros, le Ministère a atteint le gros de ses cibles du plan 2009-2014, qu’il a reconduit jusqu’en 2016-2017, en 2011-2012 et 2012-2013. Et depuis l’année 2014-2015, c’est le néant. Sur quoi travaille l’appareil administratif de l’Environnement depuis les deux dernières années ?

No idea. Eux non plus, probablement.

Il n’y a même pas de quoi célébrer l’atteinte des cibles du Ministère, puisque le plan stratégique de 2009-2014 est médiocre, ayant obtenu une note de 34 % au premier bulletin des ministères. Les indicateurs sont une longue liste d’épicerie de projets législatifs à déposer, avec très peu d’indicateurs de résultats. Quelles ont été les répercussions réelles de ces lois, politiques et règlements sur la qualité de l’air, de l’eau, de la gestion des matières résiduelles, sur la réduction du CO2 ? Aucune idée. Impossible de le savoir. Probablement aucun.

Et le peu d’indicateurs de résultats présents dans le plan sont ou bien sans intérêt ou d’une mauvaise foi légendaire. Par exemple, dans le rapport annuel 2016-2017, le Ministère indique avoir atteint en 2012 les cibles pour la réduction de CO2, tout en sachant très bien, au moment de la rédaction du rapport, que le Québec allait rater celles de 2020. Qu’en 2014, l’année la plus récente où l’inventaire est disponible, les tonnes de CO2 ont augmenté.

Bref, le plan 2009-2014 était médiocre et fallacieux. Mais ce n’est rien à côté du torchon qui a été présenté cette année. On entre directement dans le domaine de l’atroce.

Le plan stratégique 2017-2021 du ministère de l’Environnement n’est que la réponse à un impératif politique et nullement un réel plan d’action stratégique répondant aux défis du XXIe siècle. C’est un document vide de sens et de contenu. Comment le sais-je ? Quelques indices flagrants.

Premièrement, à la sortie du premier bulletin, en octobre 2017, M. Couillard, talonné par l’opposition à l’Assemblée nationale, s’est engagé à ce que tous les plans stratégiques soient mis à jour d’ici la fin de l’année budgétaire gouvernementale, le 31 mars 2018. Qui est le seul ministère à avoir déposé son plan le 31 mars 2018, la dernière journée possible ? Le ministère de l’Environnement.

Aussi, qui a le culot de prétendre que son plan couvre 2017, alors qu’il le dépose le 31 mars 2018, la dernière journée de l’année budgétaire 2017-2018 ? Le ministère de l’Environnement.

Deuxièmement, le sous-ministre de l’Environnement, M. Patrick Beauchesne, en poste depuis le 4 juillet 2017, n’a pas signé le plan stratégique 2017-2021, pourtant déposé le 31 mars 2018.

Le dépôt d’un nouveau plan stratégique est normalement l’occasion pour les sous-ministres d’exulter de joie et d’enthousiasme pour l’avenir de leur ministère en introduction du plan, le présentant généralement comme la plus incroyable chose depuis l’invention du pain tranché. Dans ma revue des 10 dernières années, tous les sous-ministres sont signataires du plan stratégique de leurs ministères respectifs.

Pourquoi M. Beauchesne n’a pas signé son plan stratégique 2017-2021 ? Faudrait le lui demander. Mais entre vous et moi, c’est un plan stratégique qui n’en est pas un, et moi aussi, j’aurais eu honte d’y apposer ma signature.

Le plan 2017-2021 du Ministère est particulièrement pauvre en indicateurs de résultats. Ne cherchez pas de tonnes de CO2, de nombre de jours de smog à Montréal, de qualité de l’eau du Saint-Laurent.

En gros, vous allez trouver que le Ministère s’engage à traiter 80 % des sols contaminés excavés, à constituer 17 % du territoire du Québec en aires protégées et à protéger cinq milieux humides ou hydriques.

Le monde court à la catastrophe, mais nous, on protège cinq milieux humides.

En cinq ans.

Dans la même veine ? Le plan 2009-2014 avait comme cible d’augmenter les aires protégées à 12 % du territoire. Le plan 2017-2021 augmente cette cible à 17 %, tout en sachant qu’en 2017 le taux avait péniblement augmenté de 0,02 %, étant passé de 9,33 % à 9,35 %.

Mais surtout, en 2010, la superficie protégée est de 8,14 %. Pourquoi cet engagement ridicule à 17 %, une augmentation de 7,65 % en quatre ans, alors que le Ministère n’a pu faire mieux que 1,21 % en sept ans ?

L’ensemble de l’œuvre du ministère de l’Environnement depuis 10 ans montre une absence criante de leadership dans sa mission et une abdication presque totale dans l’apport de résultats importants pour la population.

On ne peut en trouver meilleur exemple que dans sa gestion du dossier du myriophylle à épi, communément appelé « plante zombie ».

Le myriophylle est une plante aquatique qui n’est pas native de l’Amérique du Nord et est donc considérée comme une espèce exotique envahissante. Elle se caractérise par une vitesse de croissance effrénée, amenant une diminution de la biodiversité par l’élimination des espèces indigènes de nos lacs et causant une importante nuisance aux activités récréatives, puisqu’elle pousse jusqu’à la surface, ce qui crée une voûte dense et — disons-le franchement — dégueulasse.

Elle est maintenant présente dans 188 lacs, dans de nombreuses rivières et dans le fleuve Saint-Laurent. Elle a colonisé l’Estrie, la Montérégie, les Laurentides et l’Outaouais. On la trouve jusqu’à Rouyn-Noranda. Parce qu’elle se reproduit principalement par ses tiges, on l’appelle la plante zombie, puisque l’arracher sans d’infinies précautions augmente simplement l’infestation.

Jusqu’à 2018, la réponse du Ministère à la progression fulgurante de cette espèce envahissante qui détruit la biodiversité et le plaisir des riverains a été de créer un site Web. On y retrouve un magnifique exemple de l’absence complète de responsabilisation du Ministère à ce propos. En voici un extrait :

Il peut être utile d’établir un plan d’intervention adapté aux différentes colonies. […] Nous vous invitons à communiquer avec votre bureau régional pour mener à bien votre projet de contrôle. […] Un analyste pourra vous conseiller et déterminer les autorisations dont vous aurez besoin.

Traduction libre — le rôle du Ministère n’est pas d’être un leader sur le terrain proactif dans la maîtrise et l’éradication de la plante zombie. Le rôle du Ministère consiste à donner de l’information et à délivrer des permis. Ce n’est pas le problème du ministère de l’Environnement, la plante zombie — c’est le vôtre.

Et pendant des décennies, c’est ce qui s’est passé. Ce sont les municipalités qui, tant bien que mal, ont investi pour tenter de maîtriser et de faire diminuer l’infestation. Si le résultat final est généralement un échec, ce n’est pas par manque de volonté locale, mais bien plus par manque de moyens, l’absence de stratégie commune ou nationale pour aborder la crise et celle d’un maître d’œuvre pour s’assurer que tous la suivent.

C’est ainsi que, exaspérés, à bout de souffle et de moyens financiers, les différents organismes chargés de la conservation des plans d’eau locaux ainsi que l’Union des municipalités ont fait front commun en juin 2018 pour demander formellement au ministère de l’Environnement un programme national de gestion du myriophylle à épi.

Prenez un instant ici pour savourer l’ironie de la chose. Un regroupement de forces locales doit créer une alliance pour forcer le ministère de l’Environnement à… faire son travail. Cette situation est aux antipodes de la Loi sur l’administration publique, qui souhaitait des ministères transparents, devant rendre des comptes et axés sur les résultats.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Devant les demandes de l’alliance, le Ministère annonce finalement un investissement de huit millions de dollars en juillet 2018 pour la lutte contre les espèces envahissantes.

Malheureusement, je peux d’ores et déjà vous prédire que cet argent sera dépensé en pure perte et que le myriophylle poursuivra sa colonisation des lacs de la province. La raison est fort simple ; le Ministère n’offre pas une vision cohérente de la lutte contre les espèces envahissantes comme le myriophylle à épi, il offre simplement des fonds et continue de refuser le leadership du dossier.

En effet, le Ministère n’est pas le maître d’œuvre de la lutte, puisqu’il s’est promptement délesté de ce dossier en transférant la responsabilité à la Fondation de la faune. De la faune.

Comme son nom l’indique, la Fondation de la faune s’occupe, sans surprise aucune, de la faune. Les projets listés sur son site Web parlent de faune. Elle s’occupe de biodiversité, mais sous l’angle de la protection de la faune. Depuis 2000, la Fondation de la faune a financé un grand total de deux projets sur le myriophylle à épi, un en 2005 et l’autre en 2012, alors qu’elle en finance une centaine par année.

C’est donc à une fondation qui n’a pas d’expertise dans le myriophylle et dont l’intérêt pour la biodiversité est accessoire à sa mission de protection de la faune que le Ministère a délégué 78 % du financement pour lutter contre les espèces envahissantes.

Mais ce n’est pas tout. Sans leadership provincial, c’est le retour de l’approche locale fragmentée. En effet, il revient aux organismes ou municipalités qui souhaitent démarrer des initiatives pour la lutte contre le myriophylle de faire une demande d’aide financière. Il n’y a toujours pas de cohérence nationale et toujours pas de maître d’œuvre, juste de l’argent à dépenser.

Ce n’est pas un plan que le Ministère a présenté, c’est un chèque. Et selon mon expérience, c’est plutôt rare qu’un tel contexte mène au succès.

En résumé, le ministère de l’Environnement est impuissant à présenter une stratégie et à obtenir des résultats dans la lutte contre une mauvaise herbe au Québec. Mais on compte sur lui pour gérer les changements climatiques, le surplus croissant de matières résiduelles, la fragilisation de notre écosystème par la disparition de la biodiversité ainsi que la qualité et la pérennité des ressources fondamentales à la vie, comme l’eau et l’air ?

M’est avis qu’on serait mieux de recommencer à aller à l’église. Et de prier fort, fort, fort…

À propos de l’auteur

Marc-Nicolas Kobrynsky est diplômé de HEC Montréal et titulaire d’une maîtrise en gestion de la London School of Economics. Il compte 15 années d’expérience de consultation en stratégie de gestion dans le secteur privé et tient un blogue à lactualite.com. Depuis avril 2018, il travaille pour PricewaterhouseCoopers à Montréal.