Toc, toc, toc, c'est la CAQ
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Toc, toc, toc, c’est la CAQ

Par un bel après-midi de septembre, Mathieu Charlebois a suivi Chantal Rouleau, candidate pour la Coalition Avenir Québec dans Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles, dans sa tournée de porte-à-porte. Sensations garanties. 

Député, c’est un emploi comme les autres. La seule différence, c’est qu’au lieu de passer une seule entrevue avec le patron et la madame des Ressources humaines pour avoir le poste, tu en passes des dizaines pendant un mois de temps.

C’est un magnifique vendredi après-midi ensoleillé à Pointe-aux-Trembles. Chantal Rouleau, candidate pour la Coalition Avenir Québec, va passer les prochaines heures à cogner à des portes. Chaque fois, elle devra essayer de convaincre le patron-citoyen de lui donner l’emploi.

Divulgâcheur : dans quelques minutes, elle va se faire engueuler par quelqu’un qu’elle ne connaît pas. Vraiment, il faut le vouloir, le poste.

Les Témoins de Jéhovah sonnent à votre porte pour VOUS convaincre que vous êtes peut-être un des élus. Les politiciens, c’est la même chose, mais à l’envers.

Chantal Rouleau, qui est aussi mairesse de l’arrondissement de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles, n’en est pas à sa première tournée de porte-à-porte. Au fil des campagnes, elle semble avoir affiné sa technique.

D’abord, sonner. Évidemment. Puis, saluer l’électeur. Tendre le carton aux couleurs de la CAQ. Laisser flotter quelques secondes d’un silence un brin malaisant, le temps que le citoyen lise ce qu’on vient de lui donner. « Je passe pour l’élection », dira-t-elle alors, pour voir s’ils sont au moins au courant que nous sommes en campagne électorale. (Ne tenez rien pour acquis, vous pourriez être surpris.)

Ce qui se passe ensuite dépend du type de porte devant laquelle on se trouve. J’en ai répertorié six.

1) La porte déjà convaincue

Premier constat : les phrases clichés que les chefs lancent à propos du changement, elles fonctionnent réellement.

« On a besoin de changement, je pense », « Il est temps de donner la chance à quelqu’un d’autre » et « Du changement, ça va faire du bien » sont trois phrases que j’ai entendues pour de vrai, de la bouche de vrais citoyens.

Pour moi, ce serait un peu l’équivalent de dire « parce que je le vaux bien » en donnant ma bouteille de shampoing à la caissière du Jean-Coutu. Mais pour ces électeurs, c’était sincère.

Le fameux changement dont on parle, dans le coin de quartier qu’on arpente aujourd’hui, ça semble être la CAQ. Si l’élection ne se tenait qu’ici, Chantal Rouleau serait première ministre de la rue. Et majoritaire à part de ça.

2) La porte qu’on peut convaincre

Ce n’est qu’après 12 portes que nous tombons sur une dame qui aime bien la mairesse Rouleau, qui trouve que « tous les partis ont de beaux programmes », mais qui ne voudrait surtout pas voir le Parti québécois disparaître. Elle a donc l’intention de faire un vote de compassion, et d’aller mettre un X de pitié devant le nom de Jean-Martin Aussant.

« Mais…, s’avance quand même la dame. C’est quoi vos projets pour l’Est ? »

Oubliez les grands débats sur l’avenir du Québec. Durant le porte-à-porte, on parle de l’avenir du coin de la rue.

Chantal Rouleau s’insère avec agilité dans la craque qu’on vient de lui ouvrir, et quelques minutes plus tard, alors que la dame referme sa porte, on l’entend lancer « Bon, chéri, il faut voter pour la CAQ astheure ».

Nous sommes donc de retour à 100 % d’appuis. Chantal Rouleau sera-t-elle élue à l’unanimité ? Disons que s’il n’y a qu’un seul vote contre elle, on pourra deviner qu’il vient de…

3) La porte en colère

« Non, je ne voterai pas pour vous ! » lance avec aplomb l’homme d’un certain âge.

Sortez le pop-corn et calez-vous confortablement dans votre fauteuil : on vient finalement de tomber sur un citoyen fâché. Et ce citoyen, il est fâché comme un commentaire en majuscules sur Facebook. Il sort même nous rejoindre sur le balcon pour le reste de son laïus, comme s’il craignait que le cadre de sa porte ne puisse pas contenir toute sa colère.

« Moi, je ne voterai pas pour vous, et je vais vous dire pourquoi. » S’ensuit une histoire de pavage de rue, racontée à grands coups de pointage de doigt et d’accusation de gaspillage de fonds publics par la mairesse. « J’ai pour mon dire que je voterai pas pour quelqu’un de gaspilleuse. »

Devant ce citoyen irrité… d’avoir de l’asphalte neuf devant chez lui (¯\_(ツ)_/¯), Chantal Rouleau reste aussi calme et peu émotive qu’à son habitude. Ça lui a même fait plaisir de le rencontrer, affirme-t-elle, et elle sera là pour lui s’il a besoin de quelque chose.

L’homme est maintenant devant un défi difficile à relever avec élégance : être la seule personne fâchée dans une conversation où l’autre est calme.

Un peu désarçonné, il poursuit en disant que « franchement, si ça n’avait pas été de ça, j’aurais voté pour vous ». Il tente bien fort de garder le même niveau de courroux que lorsqu’il a ouvert la porte, mais la colère est un feu qui a besoin d’être alimenté, et la candidate est un seau d’eau plutôt qu’un paquet de bois sec.

Avant de retourner dans sa demeure, il ajoutera même : « Moi aussi, ça m’a fait plaisir de vous rencontrer. » Il faudrait le dire à son ton de voix, parce qu’il n’a pas l’air au courant.

Ce sera le seul cas de « rage au votant » que l’on croisera.

4) La porte qui n’a pas vraiment envie d’en parler

La porte s’ouvre à peine. Un visage apparaît dans la fente. Il fait le même air que moi lorsque quelqu’un m’appelle au téléphone plutôt que de me texter. Pas de doute possible : nous sommes face à un citoyen qui n’a pas envie de nous parler.

Honnêtement, je pensais que ce serait beaucoup plus courant. Après tout, le porte-à-porte électoral mène à l’une des interactions les moins naturelles que l’on puisse imaginer.

« Bonjour, personne que je ne connais pas. Je sais que vous étiez en train de tester le chlore de la piscine, mais ne pensez-vous pas qu’il faudrait une meilleure politique de transport pour la région ? Voici un carton avec mon visage dessus. Discutons de ces enjeux importants pendant que vous tentez d’empêcher votre chien de sortir de la maison avec votre pied. »

Malgré tout, les gens n’ont pas peur de la discussion. La grande majorité en profite pour échanger au moins quelques mots avec leur candidate. Plusieurs plongent dans la conversation avec plaisir. Un peu trop de plaisir, même, parfois…

5) La porte qui ne nous laisse plus repartir

« Chaque fois que je donne la main, m’explique madame Rouleau, je regarde dans les yeux. C’est souvent la première fois que la personne croise un politicien ». Et parce qu’il n’a que rarement la chance d’être si près du pouvoir, le citoyen en profite quand celui-ci cogne à sa porte.

« Je pourrais vous montrer mes livres », offre l’homme avec qui Chantal Rouleau discute depuis près de 10 minutes déjà.

« — J’ai tout gardé. Voulez-vous voir ?
— Ben… J’ai du porte-à-porte à faire…
— Juste un livre. Trois minutes ! »

Et c’est ainsi que ce passionné est parti en courant vers son garage, chercher un agenda de 2017 rempli de coupures de journaux, de photos et de notes qu’il a prises. Le tout est censé démontrer à quel point la STM est mal gérée.

Madame Rouleau est patiente. Plus d’un aurait immédiatement enclenché un protocole de départ, parlé d’un besoin urgent de reprendre la route et peut-être même reçu un coup de téléphone qui tombe bien, un message important qu’il faut absolument prendre, désolé, au revoir mon bon monsieur, n’oubliez pas de voter pour moi !

Les trois minutes promises se sont transformées en une dizaine à discuter sous un soleil de plomb. Bon nombre auraient abandonné la politique à ce moment bien précis, en criant que le salaire ne justifiait pas qu’on les tienne éloignés d’une piscine un instant de plus. Mais Chantal Rouleau est restée, elle a écouté et elle a même relancé la conversation.

J’ignore si elle a vraiment appris quelque chose sur la STM, mais si elle cherche quelqu’un pour organiser son agenda une fois élue, elle connaît maintenant quelqu’un qui pourrait le faire assez efficacement.

6) La porte qui est un cas désespéré

À l’opposé de l’électeur trop enthousiaste, il y a l’électrice complètement désillusionnée, que l’on attrape alors qu’elle vide son gazon frais coupé dans un bac de compost.

Ses constats sur le monde politique sont noirs et pessimistes comme un ado en pleine passe « émo ». « Je pense que tout le monde a les mains liées. J’ai de la misère à croire qu’on peut changer le monde. » Si le cynisme et le décrochage étaient des ressources naturelles, on pourrait installer une mine à ciel ouvert ici.

Bon, ben… on poursuit notre route ? Non ? Non. Chantal Rouleau ne prend pas « La démocratie, c’est de la marde » comme réponse. À chaque réforme proposée par la candidate, la citoyenne demande pourquoi ça n’a pas été fait avant. Chaque engagement a droit à son « Ouiiiiiin, mais… »

« Le porte-à-porte, c’est pas nécessairement payant, parce que je passe beaucoup de temps aux portes », m’avait averti madame Rouleau. Elle ne mentait pas et cette porte était particulièrement peu payante.

La convaincre de voter pour la CAQ ? Vous sautez des étapes. On en était encore à essayer de la convaincre de voter. Point à la ligne. Mais comme me dira la candidate : « C’est de la pédagogie. Ça aussi, c’est important. »

Quant au dépliant qu’on a remis à la citoyenne, il est probablement allé rejoindre le gazon fraîchement coupé, dans le compost.

***

La palpitante vie de campagne électorale. Excitation constante ! Aventures rocambolesques ! Passer un après-midi à attendre devant des portes !

En deux heures et demie, Chantal Rouleau a cogné à une cinquantaine de portes. À peu près 0,1 % des demeures de sa circonscription. Plus que 1 000 autres après-midi comme ça, et ce sera complet !

Le porte-à-porte, c’est le disque vinyle de la politique. L’exercice « analogue » qu’aucun média social ne pourra jamais remplacer. Un « j’aime » sur une page Facebook, c’est bien, mais une poignée de main et une petite jasette, c’est autrement plus solide.